samedi 29 septembre 2018

COSTUME XIVe

DES VETEMENTS POUR L'ETERNITE
Parlons d'autres chausses

Rudolf IV de Habsbourg, Wien Museum.

Un petit break dans la méthodologie... Vraiment ?
On va parler d'une jolie pièce archéologique, qui se diffuse bien par les photos.
Les chausses de Rudolf IV de Habsbourg (1339-1365).
L'objet a été trouvé dans la tombe de Rudolf, dans la cathédrale de Vienne.

La photo se trouve sur pirterpest, et sous deux versions.

et là

Des chausses qui font plus de 150 cm de long et ont des manches... Ca choque personne ?

On ne va pas ergoter longtemps car c'est encore un bel exemple de mauvaise documentation.
Je précise que d'autres pages pinterest ont une légende un peu plus correcte. (Ouf)
Le pire c'est que les deux pages précédentes renvoient à l'image d'origine sur le site kostym.cz
Sur ces deux pages pinterest on a : une explication de l'objet archi-fausse, et une localisation tout aussi fausse (alors que sur le site d'origine, c'est correct...)

Cékoidonk cet objet ?

Ce ne sont pas des chausses conservées au Kunsthistorisches Museum de Vienne, mais un suaire conservé au Dom Museum de Vienne.
Ne chipotons pas, la ville et le propriétaire sont justes.
Mais quand même, quoi... Y a de quoi y perdre son latin !

On a une pièce qui est exceptionnelle, par son aspect, et elle se fait allègrement massacrer par des personnes qui ont du mal à recopier la légende correctement. Et ensuite, un bel effet boule de neige, par reprise de la page pinterest...

Ce qu'on a là, c'est une pièce fascinante en tant que costume funéraire. Le linceul de Rudolf IV, qui est dans un bon état de conservation, comparés aux quelques cm² qu'on croise régulièrement, est une sorte de combinaison qui enveloppait tout le corps. La grande particularité, c'est que les jambes et les bras étaient enveloppés indépendamment. On voit ainsi la forme des jambes, et celle des bras. Les manches ayant d'ailleurs été coupées dans la continuité du tissu des jambes.
Le tout est coupé dans un tissu d'origine perse (en soie, évidemment)

Un tissu qui vaut son pesant de caramel mou


C'est un objet unique, sous cette forme.

On a quelques autres exemples de tenues qui ont été confectionnées dans un but uniquement funéraire. Je vous renvoie à ce très bon article de Tasha sur les tenues funéraires bohémiennes :
 La Cotte Simple
Certains sont, comme la "combinaison de plongée" (oui, je lui ai donné ce surnom un peu stupide mais qui donne bien une idée de l'objet... Il n'y a pas de cagoule, hein !), des vêtements importables par des personnes qui ont besoin de bouger (vivantes, donc).  Mais, qui ont la forme générale des vêtements contemporains. Ce qui n'est pas le cas à Vienne.

Rudolf IV, un portrait médiéval historique

Le grand intérêt de ces pièces pour ceux qui travaillent sur le costume médiéval c'est de montrer que lorsqu'on a une inhumation habillée, les gens n'étaient pas forcément vêtus de ce qu'ils portaient de leur vivant.
Cela pose énormément de questions. Déjà, lorsqu'on a des fragments, une couture ne veut pas toujours dire qu'il s'agit d'un vêtement. Cela peut être un linceul (les coutures de lin ne survivent aussi pas toujours, ce qui n'aide pas). Est-ce que d'autres exemples de ces types, pris pour de vrais vêtements (fragmentaires) existent ? Est-ce que c'est une particularité régionale, familiale ? Quelle confiance accorder dans les fragments ? Est-ce que certains tissus n'auraient pas des destinations spécifiques ? Quels types de vêtements portaient les morts, surtout princiers ? Quel est le sens de l'utilisation de telle ou telle étoffe ? Etc., etc.

(calt/m6/A. Astier)

Ce qui aiderait, déjà, c'est de faire attention à la source, et bien lire les légendes.
Ca peut être vaguement utile.
(Je me demande si le KHM a eu beaucoup de demandes concernant les chausses de Rudolf IV, tiens...)

Est-il besoin de préciser qu'il n'est pas recommandé d'imiter ce vêtement sauf si on veut faire le mort ?

Et, en passant quelques jolies petites choses du Dommuseum de Vienne, un petit musée qui mérite d'être vu :
Nativité avec donateur


Une Annonciation
Une Vierge ouvrante

Un beau manuscrit carolingien
Et je ne vous montre pas les petites pièces brillantes...

dimanche 23 septembre 2018

METHODOLOGIE 5

LE MYTHE DU PATRON UNIQUE
Vive la croisade ! (de sources)
Eh oui... Encore moi... (Simone Martini, photo Wikipedia)

Après avoir vu ce qui touche plus spécifiquement les enluminures (et avoir constaté que cela pouvait s'étendre aux autres arts de l'image), on va revenir à des considérations plus particulières ou générales, selon les cas. Ca ne veut pas dire qu'on en a fini avec les images. Loin de là.

Comme on le sait, il reste peu de vêtements médiévaux exploitables (c'est à dire une fois qu'on a enlevé tous les vêtements sacerdotaux et les vêtements de couronnement qui sont du même calibre). Et il faut faire avec.
Ce qui veut dire que le risque de se retrouver, pour une période donnée, avec un seul vêtement exploitable est réel.

Comment faire ? Parce que ce patron ne ferait que donner des clones, et adieu la diversité.Sans parler du fait que le vêtement fait d'après ce patron appartient à un contexte géographique.
On va essayer de voir ce qu'on peut faire lorsqu'on a qu'un seul patron...

Et si je vous disais qu'on retournait à Assise ?

J'ai déjà évoqué le fait que la robe de sainte Claire était un modèle acceptable, mais, là, on va développer.
Coucou ! Me revoilou !

Restes textiles XIIIe féminins
Déjà, chercher des pièces archéos pour comparer.
Donc, on a, à vue de nez (et dont on connait le sexe) :
Des vêtements de princesses et de reines en Castille
Le surcot de sainte Elisabeth en Allemagne
Une tunique de là haut dans le Nord (mais certainement masculine vue la longueur)
Et on ajoute, en début XIVe, le manteau de Sainte Brigitte, qui a été fait à partir d'une robe, et qu'on ne peut pas voir parce que la mère supérieure ne veut pas ouvrir le reliquaire qui fait coussin pour qu'on puisse étudier sa relique... (Déjà que c'est la croix et la bannière pour trouver les 10 mn durant lesquelles on peut espérer sonner à la porte du couvent sans se faire entendre dire que c'est pas l'heure...)
Le manteau de sainte Brigitte, pour les amateurs de puzzle, on peut refaire un bout de robe dedans (source http://www.umilta.net/relic.html )

On a aussi pas mal de petites choses de saint François d'Assise. Mais, est-ce que ça peut servir ?
Là, ce sont les vêtements à peu près exploitables... Sinon, on a aussi des fragments, mais bon... C'est pas l'idéal.
On a quand même des choses qui viennent de différentes régions : Italie, Espagne, Allemagne, Suède. On a une hypothèse de reconstruction de la robe de sainte Brigitte d'après ce qu'on sait du manteau. C'est un peu (très) tardif, mais ça aide quand même, la mode début XIVe étant dans la lignée de la mode XIIIe. Les autres pièces sont première moitié XIIIe.
Mais, quelle que sont l'origine, les tenues sont composées d'un corps et de godets. Ceux-si s'organisent différemment selon les cas. 
Deux groupes se forment tout de suite : la péninsule ibérique d'un côté, et le reste.
Donc, déjà, la robe de sainte Claire ne colle pas aux modèles de cour castillans.
Saya d'Eleonor de Castille (morte en 1244). Il y a une "légère" différence... Légère... (197 cm de long pour 160cm de stature, au passage)

En revanche, la forme d'ensemble (trapèze) va avec tout le reste, même la suédoise qui était sûrement à un suédois, et l'autre suédoise qui vivait à Rome et qui a fait un manteau de sa robe de cour...
Et surtout.
La robe de sainte Claire est quand même, de très loin, la mieux conservée. (Elisabeth, il manque le bas et une bonne partie du haut, Suède, il manque le haut, Brigitte, Y aurait tout, mais... Une robe de 104cm de haut ? Il manque forcément quelque chose en bas... Impossible d'estimer les longueurs des robes d'Elisabeth et Brigitte. La principale saya, elle, est bien plus grande que la robe de sainte Claire : 197 contre 170... pour la même taille. Ca donne une estimation de la différence entre nonne et reine (même si la mode espagnole est à part pour beaucoup de tenues)
On a quelques manches.
La robe de Claire est, si on fait abstraction de la saya d'Eleonor, la seule avec un système de fermeture.
Les tissus (laine) sont, pour Claire et Elisabeth, en tissage très apparent. Et fils de couleurs différentes dont un teint chez Elisabeth. Attention, ce sont des robes de religieuse et assimilée. Ca joue. Mais le type de tissu, pour le patron, c'est un tantinet secondaire.
Point de surjet de sainte Elisabeth (église d'Oberwalluf, photo Arthur Scharag) On note la régularité de la coupe et des points...

Pour les coutures, on note que les robes de Claire et Elisabeth sont toutes les deux cousues de lin blanc, et que ça se voit. Bonus : les extrémités restantes de la robe de Claire sont au point de grébiche.
Le point de grébiche de Claire. Là aussi, on remarque la régularité des points...

La robe de Claire se ferme sur l'épaule gauche -elle est ras du cou. Le système exact est inconnu, mais les soeurs penchent pour deux petits cordons permettant de faire un noeud. Avantage : on peut mettre plusieurs couches en dessous et toujours bien fermer la robe au dessus (rappel : Claire disposait d'une tunique intermédiaire faite de morceaux de laines, à placer sous la robe quand il fait froid). Est-ce que ce système est reproductible ?
Pour répondre à cela, il va falloir se tourner vers d'autres sources, parce qu'avec nos restes archéos, on n'est pas aidés.
Je récapitule :
Ce qu'on a pu comparer :
- forme générale constatée sur les exemples non castillans.
- système de fermeture non comparable car pas d'éléments
- forme de la manche... Claire est la seule à avoir une manche intacte (et là, on sort des sous-vêtements masculins du XIIIe, et on trouve la même forme : ample en haut, serrée sur le poignet). La forme peut être obtenue de différentes manières.
- coutures : deux vêtements en laine cousus de lin blanc (ou naturel). On peut y ajouter le manteau de Claire. Pour les tuniques de saint François, on a des fils blancs ou sombres.
Ce qui manque :
- fermeture
- longueur
- ampleur
 En route pour les autres sources...

Les sources textuelles
Pas de bol, on n'a pas, à ma connaissance, de source de tailleur qui nous explique comment faire un patron...
Mais on a des textes concernant les quantités (astronomiques) de tissus. Je renvoie encore et toujours à l'article de Benjamin Wild dans Medieval Clothing and Textiles 7 qui donne les quantités pour une maison royale et plus si affinités (ça va de l'empereur au petit personnel, hommes et femmes) et à Lost Letters. Oui, ce sont des sources anglaises. Mais... Comme je l'ai précisé précédemment, avec les Anglais, on peut faire des estimations plus précises grâce à la Magna Carta.
Après, on glane des infos dans la littérature... Couture des manches dans Flamenca (manches resserrées sur l'avant bras...), traine nécessaire pour qu'on ne voit pas les chevilles quand on se penche en avant (fichtre, flemme de vérifier, mais je crois que c'est chez Robert de Blois). Manuel des péchés, qui condamne, de manière marrante, les traînes trop longues (qui donc devaient exister). Ca nous donne 2 infos pour une traîne raisonnable : cacher les chevilles quand on se penche en avant, et ne pas être suffisamment longue pour qu'un démon puisse s'asseoir dessus. Il faut donc appeler un démon pour avoir la taille.

(photo http://fr.buffycontrelesvampires.wikia.com/wiki/Gachnar?file=Gachnar_2.png)
Gachnar, le démon de la peur, est peut-être pas le plus indiqué pour cette expérience. (photo wiki)

Ces mentions de traîne (on peut ajouter le prédicateur dominicain Etienne de Bourbon, et même une mention de traînes -condamnation- pour des paysannes dès la fin XIIe) confirment ce qui est observable sur Claire : plus long derrière que devant. Je pense qu'on peut considérer que la sainte n'avait pas une traîne de pécheresse.
Les sources littéraires nous amènent aussi d'autres modèles de robes : la sorquenie ou sourquenie et la cotte décolletée dans le Roman de la Rose. Pour la décolletée, j'ai déjà traité le sujet. Ca existe, mais ce sera plus deuxième moitié, et pour les jeunes filles. Pour la sorquenie, on est sur un vêtement ajusté, qui paraît être un reste du siècle précédent. On n'a aucune (apparemment) source visuelle qui pourrait préciser sa forme. Et là encore, on est dans du vêtement de jeune fille (porté par une allégorie dans le Roman de la Rose).
Bref, les textes laissent apparaître une autre forme de vêtements possible.
Pour les tissus, les sources textuelles confirment la disparition des tissus non foulonnés au cours du siècle pour hauts statuts... 
Sinon, autre chose qui apparaît souvent dans les textes : le fermail. Qu'on ne voit pas sur sainte Claire. Le fermail est souvent associé à l'amour. Ceci peut expliquer cela. L'encolure et le système de fermeture de la robe de Claire deviendrait ainsi un cas très particulier.
Il va donc falloir trouver d'autres exemples de fermetures semblables ailleurs.
Du coup, on va se plonger dans un autre genre de sources

Les sources artistiques
Je vais pas tout détailler, parce que ça va faire très long sinon...
En gros, le modèle de Claire semble valable pour une très grande partie de l'Europe occidentale. On vire la péninsule ibérique, et encore (on trouve des similitudes sur certaines oeuvres. Ce n'est pas la forme dominante, mais ça se trouve, surtout sur la fin du siècle). Bref, ça vaut pour la France, l'Allemagne, l'Angleterre, les Flandres, la Bohème, l'Italie... Et si on monte, ça vaut aussi.
Un exemple parmi tant d'autres

En revanche, le système de fermeture...
On trouve une fermeture lacée dans la bible de Maciejowski, mais il s'agit bien d'un laçage, pas de deux lacets qu'on noue (vous saisissez la nuance).
Pour le reste, on aura des fermaux, des boutons (plusieurs sur un vêtement)... Des formes d'encolures très différentes, et des profondeurs différentes pour les jeunes femmes.
Généraliser le système de fermeture de la robe de Claire paraît douteux. C'était une nonne, rappelons-le, et ce système pouvait avoir son utilité en cas d'enfilage de couches. On peut répliquer avec justesse qu'il y a les auquetons et les pelissons qui étaient utilisés. Et c'est là qu'il serait peut-être opportun de tenir compte du statut. Une femme riche peut avoir plusieurs tenues, dont certaines plus amples pour l'hiver, pour pouvoir porter ces couches en dessous. Une femme pauvre, en revanche... Ce système pourrait se justifier pour des bas statuts, à garde-robe réduite.
Il faut ainsi envisager une modification du patron d'origine (et on a des tas de possibilités) si on a un statut permettant d'avoir plusieurs vêtements.
Pour les manches, la forme est confirmée. Plusieurs moyens de l'obtenir. Et aussi des variations d'ampleur dans la partie supérieure, surtout quand on avance dans le siècle. Le patron de sainte Claire est une base très valable, mais on peut modifier.
Ampleur et longueur : largement confirmées, avec augmentation au cours du siècle.
Cas particuliers. Et c'est là que c'est marrant. On ne reparlera pas du décolleté.
Un modèle de robe qu'on pourrait qualifier à "taille Saint Empire". Comme les robes empire : taille très haute. Le hic, c'est que comme les cottes sont sous surcot, ce n'est pas très visible. On a un bel exemple sur la Vierge Folle survivante de la cathédrale de Bâle. Avec en prime des manches très serrées.
Avant la coupe empire, la coupe saint empire. moulage de la Vierge Folle de la cathédrale de Bâle, fin XIIIe, Musée Pouchkine, Moscou

On en voit aussi en Italie. Attention, ça semble être un phénomène fin de siècle. On continuera à voir cela début XIVe chez Giotto, par exemple. Dans les pays germaniques, difficile à dire.
Ce sont des exemples rares, et limités géographiquement, mais ils existent. On doit juste faire attention à la période et à l'endroit.

On a croisé les sources, qu'est-ce qu'il reste ?
En premier lieu : il n'y a pas de patron unique. La robe de Claire a ses caractéristiques qui lui semblent personnelles.
On peut varier les encolures, la façon de faire les manches, de faire les godets, de fermer les manches. On a le choix !
Il y a des types de robes qui diffèrent.
Le modèle n'est pas vraiment dominant en Espagne.
Le type d'encolure est peut être à éviter pour un statut un peu aisé, et au delà.
En revanche :
La forme d'ensemble est correcte pour une bonne partie de l'Europe. Si on a des modèles différents (je ne tiens pas compte de l'Espagne), ils paraissent très minoritaires et réservés aux jeunes filles et jeunes femmes.
Les longueurs et ampleurs sont confirmées par d'autres sources, et semblent même réduites chez Claire.
Les coutures en lin blanc sont visibles ailleurs.
Le plus important, dans la recherche n'est pas de trouver des sources qui confirment la fiabilité de la source (au bout de 150 enlus et sculptures dans chaque pays qui collent au patron, on a compris) mais, justement de se concentrer sur celles qui proposent d'autres modèles, et de voir si elles sont courantes ou pas, si elles sont limitées géographiquement ou pas, si elles sont limitées dans le temps ou pas... Ce sont ces sources qui sont les plus intéressantes et qui permettent de réellement juger de la fiabilité de la référence qu'on analyse. Or, après vérification, la balance penche fortement d'un certain côté...

La robe de sainte Claire est le vêtement féminin le mieux conservé du XIIIe siècle. Et on doit faire avec ça... Nous avons de la chance, car il est, au final, après comparaison, caractéristique d'une large majorité de costumes féminins du temps, et peut même être utilisé pour des costumes masculins, en jouant sur la longueur. On doit cependant tenir compte du statut. Il s'agit d'une robe de nonne, clarisse de surcroît. Ce qui peut jouer sur la quantité de tissu.
On peut reconstituer des vêtements féminins à partir de ce modèle. Des robes "type sainte Claire". Mais, dans beaucoup de cas, il sera conseillé de changer l'encolure. La robe nous donne un visuel d'ensemble. Aux personnes qui veulent l'utiliser de varier les formes de manches, d'encolure, de varier la manière dont sont insérés les godets, etc, en fonction de ce que l'on veut représenter, et du moment dans le siècle.
Un bon point de départ

Ce n'est PAS un patron unique, c'est juste une bonne base pour réaliser un costume XIIIe qui soit plausible.

vendredi 14 septembre 2018

METHODOLOGIE 4.5

LES ENLUMINURES
Cinquième partie : Un petit lexique improvisé pour s'y retrouver

Ceci n'est pas une iconographie ! Une enluminure, oui, une pleine page, oui...
Süsskind von Trimberg, Codex Manesse, 1310-1340, Bibliothèque de l'Université d'Heidelberg, Cod. Pal. Germ. 848, f.355
On peut avoir du mal à s'y retrouver avec le vocabulaire utilisé pour les images médiévales et en particulier les enluminures. Or, pour bien travailler avec elles, il est nécessaire d'avoir quelques notions en tête.

Icono ça suffit !!!
Utiliser le terme "iconographie" ou son abréviation "icono" pour désigner les enluminures... Euh... Comment dire ?



Est-ce que comme ça, c'est un peu plus clair ?
Cékoidon l'iconographie ?
Un mot qu'on emploie rarement au pluriel, déjà.
Pour simplifier, c'est un thème dans les images. Par exemple : l'iconographie des tabourets dans la peinture flamande du XVe siècle. Ou l'iconographie de Moïse dans la sculpture italienne du XIVe. Ca ne concerne pas que la peinture, mais toutes les images !
En plus de ça, c'est aussi l'étude de ces thèmes, et la façon dont ils sont représentés et utilisés, et leur sens. Et c'est rigolo !
Limiter l'iconographie aux images peintes, c'est une mauvaise idée, puisque cela concerne tous les arts de l'image.
Iconographie n'est pas un synonyme d'enluminure, d'image, de peinture, etc. C'est leur étude !
Et ça vaut pour toutes les époques et toutes les cultures. Ce n'est pas spécifique à l'art médiéval.
(On peut ajouter un autre sens : l'ensemble des images d'une publication)

Agnolo Bronzino, Triomphe de Vénus ou Vénus et Cupidon, 1540-45, Londres, National Gallery. Faut s'accrocher pour l'explication ! (photo wikipedia)
Iconologie. C'est comme l'iconographie, mais on est limite dans l'ésotérisme. Interprétation qui va plus dans l'abstrait. C'est plus valable pour des oeuvres à partir du XVIe siècle. Je vous conseille, par exemple, l'interprétation du Vénus et Cupidon du Bronzino par Panofsky dans son bouquin "Essais d'iconologie". C'est beaucoup plus perché que l'iconographie.

Ceci n'est pas une iconographie ! Une icône, oui... Andreï Roublev, les Trois Anges, 1411-1415, Moscou, Galerie Tretiakov (photo Wikipedia)

Icône. En grec, ça veut dire image. Mais par convention, en histoire de l'art, on réserve le terme d'icônes aux images religieuses byzantines et orthodoxes en général (Je crois que ça ne concerne que les peintures). Attention, ce sont des images qui répondent à un cahier des charges très strict, et c'est ainsi méga conventionnel.

Les bouquins
Il y a plein de types de livres.


On a déjà causé des codices (au singulier : codex) qui sont les livres reliés qu'on connait.
Je peux aussi vous présenter les incunables : ce sont les premiers livres imprimés. Genre Bible de Gutenberg, Hypnerotomachia Poliphili, Dante illustré par Botticelli... Fin XVe, début XVIe, en gros.

Sinon, il est important de rappeler que pas mal de ces livres ont un contenu religieux, ce qu'il ne faut pas oublier quand on les utilise comme sources (car, conventions, etc.). En vrac :
Bible, évangéliaire, psautier, livre d'heure, épitres, apocryphes, Légende Dorée, Miroir du Salut, Missel, Actes des apôtres, hagiographies... Liste non exhaustive. Bref, prudence avec ce genre de livres.
On y trouve souvent des marqueurs, des images qui ont un lourd passé. Et c'est mélangé avec des motifs plus modernes. Il faut suivre... Les calendriers, travaux des mois et signes astrologiques sont plutôt pénibles.

Les ouvrages antiques, ou ceux qui utilisent pas mal les allégories (Psychomachia... Ou encore, pour les allégories : le Roman de la Rose), les récits légendaires, les récits de héros antiques (Roman d'Alexandre, Roman d'Eneas) : à considérer avec prudence (et Prudence), car possibilité forte de tenues de fantaisie et d'archaïsme et d'exotisme (les trois ensemble, c'est encore mieux !)

Dans le codex
Plusieurs types d'illustrations.

Enluminure et miniature. Késako ?
Une enluminure décore un texte, l'illumine. La miniature, c'est pareil en plus petit. Mais pas vraiment.
Le terme miniature vient de minium. Il s'agit d'une matière, fournissant un rouge qui pouvait être utilisé pour les initiales, les rubriques (mot qui vient aussi du rouge). Le terme a été ensuite confondu avec minuscule. Mais, à la base, ça n'a absolument rien à voir avec la taille. C'est le résultat d'une assimilation basée sur un malentendu. Des fois, ça marche... Enluminure et miniature sont, au départ, deux choses différentes. Mais, à cause de ce malentendu, ce sont devenus des synonymes. Sauf qu'on a du mal à qualifier une pleine page du codex Gigas de miniature ! On peut garder le terme de miniature pour les petites images, mais, c'est pas très correct. Bonjour le mic-mac !

Quelques types d'images
On a vu que selon la taille et le type d'image, le sens, et ce qu'on peut y trouver, et la manière dont c'est représenté joue. Autant se familiariser un peu...

Pleine page : comme son nom l'indique, l'image occupe la totalité de la page. Attention, on peut avoir aussi des pages avec deux, ou plus, images... Le texte, s'il y en a, est très réduit.
Bible de Vivien, dite Première Bible de Charles le Chauve Présentation du livre à l'empereur, Saint-Martin de Tours, 845 BnF, Manuscrits, Latin 1 f423. Pleine page et dédicace à la fois. C'est-y-pas joli ça ? (Photo wikipedia)
Page de dédicace : page où l'auteur du livre l'offre à son commanditaire. Intéressant car on a souvent des personnages en costume d'époque de réalisation. Ca donne une base de comparaison. (Peut être en début ou en fin d'ouvrage).
Frontispice : page d'ouverture. Peut être utilisé pour l'ensemble d'un livre ou pour chaque évangile, par exemple.

Evangéliaire de Lindifarne, 710-721, page tapis, Londres, British Library, Cotton MS Nero D IV, f.26v (Photo Wikipedia)
Page tapis : Page totalement peinte de motifs décoratifs, sans humains. Les motifs peuvent être inspirés des textiles.

Page canon du Codex Aureus de Lorsch, vers 810, Alba Iulia, bibliothèque Battyiani, Pal.Lat.50. 138-1866 (Photo wikipedia)

Pages canons : Ce sont souvent de très belles pages, mais le nom ne vient pas de là. Pages comparant ce qui est dit dans les différents évangiles (de 2 à 4 colonnes)

Drôlerie, Maastricht Book of Hours, Londres, British Library, Stowe MS17 (Photo Wikipedia)
Drôlerie (ou grotesque à partir du XVe) : dessins souvent comiques et originaux hors texte et hors image principale. Ils auraient un sens très intéressant pour s'y retrouver. Certains les interprètent comme des ancêtres des marques-pages.
Bordures : surtout fin Moyen Âge. Motifs souvent végétaux qui occupent une partie de la marge.

Psautier de Winchester, milieu XIIe siècle, Londres, British Library, Cotton MS Nero C IV, f.39. Un superbe exemple de bordure et d'utilisation de la dite bordure (limitant l'Enfer) et de la marge (présentation de deux mondes, passage de l'un à l'autre, etc.) (Photo British Library)
Marge : partie où normalement il n'y a rien, mais on est dans l'image médiévale, et il s'y passe plein de choses intéressantes et marrantes. Cela joue souvent avec l'image principale. Les dépassements dans la marge ne sont pas anodins.
Antiphonaire, à l'usage des Frères Mineurs de Nancy (XVIe siècle), Bibliothèque-médiathèque de nancy, Ms 437, tome 2, f. 88. (Photo BM Nancy)
Lettrines ou initiales : lettre historiée : raconte une histoire ou contient un personnage (ou plusieurs) ; lettre ornée : lettre ornée de motifs géométriques, animaliers, anthropomorphes, végétaux (notez la nuance. La lettre historiée est une lettre ornée mais toutes les lettres ornées ne sont pas historiées).

Comment les appeler ? 
Soit vous savez quel type d'image c'est, et vous pouvez le préciser. Sinon, parmi les mots corrects : image, enluminure, miniature, vignette, dessin (s'il n'y a pas de couleur).
Mais... Surtout pas icono.
Merci de votre compréhension.

mercredi 12 septembre 2018

METHODOLOGIE 4.4

LES ENLUMINURES
Quatrième partie : C'est Vieux, C'est Mystérieux

Attention aux vieux ! (Calt/M6/A. Astier. Créateur du gif inconnu)


Alors, on résume...
Déjà, les bases indispensables pour ceux qui seraient plus branchés reconstitution sont ici : Rappel gma
 
On a vu qu'il fallait
- se méfier des couleurs
- tenir compte des tailles d'origines et de la taille des images dans les oeuvres d'origine
- faire gaffe aux manuscrits copiés les uns sur les autres (je n'en ai cité que deux séries, mais y en a une floppée... Tacuinum Sanitatis, ça vous cause ?)

Y en a des choses à dire... Et notre grand jeu : trouvez le manuscrit ! (photo wikipedia)

- ne pas oublier que c'est symbolique, décoratif, et que le réalisme en s'en fiche un peu (sauf sur la fin)
- que pinterest, c'est parfait pour se planter (et pour un tas de raisons)

Eh bien, on va aborder un aspect valable aussi pour les autres supports : les archaïsmes, anachronismes et tutti quantismes.

On en a déjà un peu parlé au sujet de la survivance du muldenfaltenstil dans les pleines pages, et aussi dans les copies... Mais il n'y a pas que là.
Il ne faut pas oublier que l'oeuvre doit être compréhensible. Introduire des éléments de costumes anciens était un moyen de préciser qu'on était dans le passé. Logique. Mais les gens du Moyen Âge n'avaient pas notre connaissance actuelle du passé et la rigueur archéologique n'était pas trop envisageable (sauf certains cas). On représentait du "avant" ou du "qui fait comme avant". Avec toutes les erreurs que cela peut impliquer.
Et, surtout... On ne se gênait pas pour mélanger les époques... Pas besoin de mettre tout le monde en costumes à l'ancienne. Quelques points de repère suffisent.

Rappelons ce que dit Wirth au sujet du costume (Jean Wirth, L'Image du corps au Moyen Âge, Sismel, Edizioni del Galluzzo, Florence, 2013, 7.) :

Il arrive que des images reproduisent avec exactitude les objets en usage, mais c'est loin d'être toujours le cas. Le piège est particulièrement dangereux pour l'historien du costume, entre autres parce que le goût de l'exotisme multiplie les vêtements de fantaisie, tandis que les personnages principaux de l'iconographie religieuse, le Christ et les apôtres, n'ont guère changé de tenue depuis la basse Antiquité.

Quand on étudie le costume médiéval, cette citation est à ne jamais oublier.

Les personnages sacrés à l'antique

Evangéliaires d'Ebbon, St Mathieu, Reims, IXe siècle, Bibliothèque d'Epernay. Non, ce n'est pas une tenue carolingienne. (photo wikipedia)

On n'y coupe pas... Si vous voyez une bande de 12 bonhommes, souvent avec un 13e qui est barbu -ou pas- avec une longue robe et une couverture dans laquelle ils se sont enroulés... Cherchez pas. Ce sont les apôtres et le Christ, et ils sont habillés à la romaine : tunique longue et toge. Tenue traditionnelle, qui leur confère une certaine aura. Ca, c'est relativement facile, et ça ne change pas trop. On pourra cependant voir, à la fin du Moyen Âge, des petites fantaisies comme des boutons, ou une coupe un peu plus fashion (sans être histo), surtout sur saint Jean l'Evangéliste.
C'est facile, il y a énormément de représentations des apôtres, du Christ, qui sont soumises à des conventions.

La sécularisation
Les choses sont moins claires pour la Vierge qui a tendance à suivre la mode. Au début, on a une dominante de la tradition byzantine, mais à partir du Moyen Âge classique, on verra l'arrivée de costumes suivant la mode, parfois partiellement, parfois totalement... Mais souvent avec une exagération de la richesse du vêtement.
Même chose aussi, et même plus, sur Marie Madeleine.
Ce sont des jeunes femmes séduisantes (Madeleine prendra le relai de Marie quand le Christ devient adulte), les archaïsmes les épargnent un peu (en revanche, on aura souvent de l'exotisme).

Psautier anglais, 1170-75, Les Rois Mages, Copenhague, Bibliothèque Royale, Ms. Thott 142.3°, Vêtu à la mode XIIe (en train de passer, ceci dit...), avec de la fantaisie dans les décos. Leur costume oscille de plus en plus entre contemporain, un peu archaïque et exotisme. Il va falloir choisir ! (photo wikipedia)

Le Moyen Âge classique est le moment où les choses se compliquent allègrement, histoire de bien nous embrouiller quand on essaie de démêler le vieux du neuf et de la fantaisie... Ca vaut pour hommes et femmes.
On va aussi reprendre la représentation paléochrétienne des vierges chrétiennes (une tunique courte portée sur une tunique longue) pour la mettre au goût du jour. Avec une tunique XIIe plus longue et des manches longues, ou une cotte qui laisse allègrement voir la tunique inférieure au point qu'on puisse la prendre pour une chemise, parce qu'en plus c'est blanc. Signe de pureté. Ca se retrouve sur les Vierges diverses et variées et sur tout ce qui est allégorique.
Le Roman de la Poire, Pitié, troisième quart du XIIIe siècle, Bibliothèque Nationale de France, MS Français 2186, f. 71. Exemple de sécularisation des tenues paléochrétiennes pour les allégories (Photo ©Bibliothèque Nationale de France)

La tendance s'était déjà amorcée au XIe siècle. Là encore, c'est dans les siècles précédents qu'on doit aller chercher l'explication du phénomène pour pouvoir poser une hypothèse sur ces tenues.

Des objets démodés, mais pas pour les images
Les images médiévales usent fréquemment de détails (souvent des accessoires, mais pas que) démodés pour signifier le passé. Pris au premier degré, ces détails sont donc d'importantes sources d'erreur, car on aurait tendance à juger qu'un phénomène se prolonge alors que ce n'est pas le cas. Deux exemples : les tourets et les rouelles.
Danièle Sansy a très bien démontré que, selon les souverains, la forme et le décor des rouelles que les juifs devaient porter changeaient. Or, elle a aussi démontré que les images avaient, pour dire les choses clairement, une rame de retard. C'est à dire qu'elles présentaient la rouelle précédente... L'intérêt, c'est qu'au moins le message était clair pour tout le monde. Car il n'est pas dit que l'application de la nouvelle loi se faisait immédiatement, surtout dans des coins reculés du royaume.
En outre, la rouelle "démodée" (j'ai du mal avec ce terme dans ces circonstances) pouvait aussi signifier que c'étaient des juifs (ou assimilés, car on la voit aussi sur Ponce Pilate...) d'un passé plus ou moins lointain.

Le touret est aussi montré dans la seconde moitié du XIVe siècle. Avec en prime un voile qu'il n'avait pas avant. Or, si on analyse le contexte, on se rend compte que c'est porté par des juives, qui plus est du passé. Dans le Miroir du Salut, des scènes de l'Ancien Testament sont mises en rapport avec le Nouveau, et, comme par hasard, le touret bizarre est sur les femmes de l'AT. On savait, à l'époque, que c'était un objet du passé, et il est associé à l'ancienne loi.
Heilsspiegel, Cène et Pâque des juifs, ULB Darmstadt, Hs 2505, fol. 28v
(photo wikipedia)
Le risque pour les chercheurs est évidemment réel.
Je radote, mais... Pour se rendre compte du problème éventuel, il faut disposer du sujet et avoir une vue d'ensemble du manuscrit et connaître la question iconographiquement parlant, et avoir une idée de la mode en général, c'est à dire savoir qu'en fait on ne trouve ces tourets qu'en situations similaires.
La date des manuscrit ne signifie pas que l'objet était encore en usage à cette période, et sous cette forme précise.

Les joies de l'archéologie 
Eh oui, en plus des personnages sacrés vêtus régulièrement à l'antique, on trouve, ça et là, des détails archéologiquement corrects... mais souvent mal compris et/ou intégrés à des éléments médiévaux. Sinon, c'est pas drôle.
Jeanne de montbaston, Saint Paul prêchant, 2e quart 14Français 185, fol. 34 (Photo ©Bibliothèque Nationale de France)
J'avoue une grande préférence pour les ailes de pigeon sur l'oreille. A mon avis, ça vient d'une incompréhension du casque de Mercure.
Les équipements militaires, surtout au XVe, seront les plus susceptibles d'avoir des détails corrects. Cela permet, comme toujours, de situer la scène dans le passé... Mais en prime, on a une réelle mode antiquisante pour des tenues d'apparat, ou de fête. Histoire de nous embrouiller encore plus. Mais ceci ne concerne pas le personnage lambda.
Bref, encore un élément à prendre en compte.

Ceci manque quand même de fantaisie et d'exotisme...




samedi 8 septembre 2018

METHODOLOGIE 4.3

LES ENLUMINURES
Troisième partie : M'sieur, il copie !

Livre des Jeux d'Alphonse X, 1251-1283, copistes, monastère de l'Escorial, 1v.


Cette histoire d'enluminures prend des proportions assez gigantesques... Mais il y a tant à dire ! Comme sous-entendu à la fin de la deuxième partie, on va causer des anachronismes.
Et là, ça va être le sujet très délicat qui demande de sérieusement se documenter, tout en ayant déjà un minimum de connaissances pour pouvoir, à la base, repérer les problèmes.
Encore une fois, je vais essayer d'aller au plus simple, et de mettre en évidence les dits problèmes.
Il s'agit là d'un des sujets les plus délicats, hélas.

Psautier d'Utrecht, 820-835, Utrecht Universiteitsbibliotheek Ms. 32, f.1v Manuscrit 0

La copie, un art de vivre en monastères
Les moines qui copiaient les manuscrits, les textes, s'appelaient les copistes. On recopiait les bibles, les psautiers et plein d'autres types de textes. En essayant de rester fidèle à l'original. Jusque là, tout va bien.
Le peintre, lui, mettait sa touche personnelle. Ou pas... Ou à peine.
Il existe ainsi des manuscrits de siècles différents qui sont copiés les uns sur les autres. On retrouve les objets et les costumes comme dans ce qu'on va appeler le manuscrit 0 : le manuscrit d'origine.
Ce manuscrit 0 peut donner des manuscrits 1, 2 et 3... copiés les uns sur les autres... Ou des manuscrits 1a 1b 1c, copiés tous du manuscrits 0.
Les manuscrits 1 et ensuite peuvent connaître des modifications. Les peintres peuvent introduire des éléments qui leur sont contemporains. Parfois peu, parfois énormément.
Et c'est au chercheur de s'y retrouver là dedans...

Psautier, 1010-1025, Londres, British Library, Harley 603, f. 1v Manuscrit 1 du Psautier d'Utrecht
On n'est pas dans la panade...
Je pense que vous saisissez le problème : comment reconnaître ces manuscrits quand on tombe dessus sur le site d'une bibliothèque (parce que généralement, ils sont dispersés) ou, pire, sur pirterest (j'allais pas rater l'occasion) ?
Eh ben oui... Comment ?
Voir un manuscrit de la BNF et se dire qu'on a vu pareil à la BL ? Par exemple. Mais ça sous-entend de les connaître tous les deux. Et si les manuscrits sont de siècles différents et qu'on ne s'intéresse qu'à un seul siècle, on risque de limiter ses recherches à 800-900 et rater la copie qui date de 1000-1100.
Voyez-vous le nombre de problème que ces copies impliquent, et le nombre de recherches ?

Psautier Eadwin, 1155-1160, Cambridge, Trinity College r17, f. 5v Ah ! Là, l'artiste commence à se distinguer ! Les suivants s'éclateront encore plus !
Avoir une connaissance des costumes de 1100 et trouver un manuscrit daté 1100 qui a des costumes de 850, forcément, ça intrigue. Mais... Faut avoir cette connaissance. Le piège, c'est de ne tenir compte que de la date... Et de se dire que la mode a perduré...
 
Si on a un manuscrit qui a été très modifié, qui diffère donc énormément du manuscrit 0, c'est déjà un gros coup de chance. Et c'est à peine si on se soucie des "ancêtres". Mais on peut malgré tout tomber dans ce manuscrit quasi tout neuf sur un élément incongru, anachronique. Ce serait le détail qui rappelle Papy 0, et il n'a pas été forcément répertorié, surtout si c'est sur un détail anecdotique.  Se méfier des tentes des manuscrits faits à Canterbury... 

La solution ? Prévoir le risque...
Un truc qui peut aider, c'est quelque chose qui n'est pas toujours fiable, mais plus utile que pinterest dans ce cas : j'ai nommé... Wikipedia.
On trouve parfois des indications sur l'existence de familles de manuscrits. Et quand on a les familles, on peut jouer avec les modifications. Les sites des bibliothèques mentionnent, parfois, les liens avec d'autres manuscrits, mais pas toujours... Ou alors sans trop de précision... Ca existe, mais on vous dit pas où et on vous dit pas la cote.
Avec ce cas, on est à fond dans de la problématique connue des spécialistes de l'image médiévale, et hélas souvent ignorée de ceux qui ne prennent les images que comme sources documentaires. Ce sont des oeuvres d'art, qui ont une histoire. Une influence sur d'autres oeuvres. Ou qui ont subi des influences.
Ces manuscrits 1 et ainsi de suite sont évidemment surtout des sources d'erreur. En prendre conscience est une très bonne chose. Même s'il est dur de trouver une solution sûre.

Et on en remet une couche
Il y a encore le cas d'un manuscrit particulièrement important qui a traîné dans un scriptorium et qui a non seulement été copié, mais qui a été une source d'inspiration pour d'autres oeuvres d'autres sujets. Exemple (supposition) : le Psautier d'Utrecht a été longtemps à Canterbury et y a fait quelques petits psautiers (ça, c'est sûr). Mais des illustrations d'autres manuscrits issus de Canterbury, bibles, etc. ont pu être réalisés dans le style du Psautier d'Utrecht, en prenant un ou deux détails, parce que justement, venant d'un manuscrit ancien, ils donnaient des exemples d'éléments archaïques qui pouvaient être utilisés pour créer un décalage avec l'environnement quotidien.

Un exemple : Les pièces de Terence
J'ai mis le Psautier d'Utrecht et deux de ses enfants. Voilà maintenant un cas où nous n'avons plus le manuscrit 0 : Les pièces de Terence. Le manuscrit d'origine est supposé dater du IIIe siècle. On a trois manuscrits qui seraient tous 1. On le suppose car on trouve des illustrations qui ne sont pas dans tous les codices : le manuscrit 0 n'aurait donc pas été copié dans son entier dans un seul volume.
J'ai choisi une même scène, tirée de la pièce l'Eunuque. Moment où Antiphon rencontre son ami Chereas qui s'est déguisé en oriental.
Le premier manuscrit est conservé au Vatican. Il date du IXe siècle.
folio 25v, photo BAV
Le manuscrit du Vatican est le seul à être coloré et est supposé avoir été fait à Corvey vers 825 par un scribe du nom de Hrodgarius et trois peintres.

Le deuxième manuscrit est à la BNF de Paris
Latin 7899, f.49v Photo BNF
Pas de couleur. Réalisé à Reims quelque part au IXe siècle... même endroit et même période que le Psautier d'Utrecht, par exemple. Le costume de Chereas est plus décoré sur les jambes (ça correspond aussi aux stéréotypes de l'image antique sur les Orientaux). Celui d'Antiphon a perdu ses bandes verticales.

Le dernier est à la Bodleian Library d'Oxford, sans couleur lui aussi.

MS. Auct. F. 2.13, 48v  (photo Bodleian Library)

Il a été réalisé à Saint Albans (en Angleterre) au milieu du XIIe siècle. Les costumes ont récupéré des bandes d'orfroi, conformément à l'iconographie du XIIe siècle, qui aime représenter le bling bling. Les costumes féminins visibles ailleurs dans le manuscrit se sont éloignés de l'antique... On en déduit que le manuscrit 0 a traversé la Manche.
 
Néanmoins le côté antique reste très visible sur les costumes masculins. Il paraît évident que prendre l'un de ces manuscrits, dérivant d'un modèle antique, n'est pas très indiqué. Mais, comme dit plus haut, des recherches ciblées sur le siècle et basées uniquement sur l'image ne permettent pas de faire preuve de la prudence nécessaire.
Penser à l'accident, c'est l'éviter. Mais comment faire ? Il suffit de regarder le reste des manuscrits. On note déjà les costumes antiquisants, romain pour Antiphon, et Oriental vu par les Romains pour Chereas (désolée pour les fans du bonnet phrygien...). Et, si on tourne les pages, on trouvera des masques de théâtre antique par-ci par-là. Un bon gros indice.
Latin 7899, fol. 2v, Masques de l'Andrienne (photo bnf)
Là, c'est vraiment donné. A condition de ne pas se contenter d'une seule image.

Ce ne sont pas les seuls manuscrits de ce type. Malheureusement, tous ne sont pas aussi coopératif. On peut aussi trouver des manuscrits 0 du XIIIe ou du XIVe, tant qu'à faire.

Les enluminures ne sont pas si amicales qu'elles en ont l'air quand on commence à creuser un peu. Rassurez-vous, quand on les connait, elles sont super sympas. Elles veulent juste qu'on les comprenne, qu'on les considère dans leur ensemble, qu'on les considère comme des oeuvres d'art et pas seulement comme des sources... 

jeudi 6 septembre 2018

METHODOLOGIE 4.2

LES ENLUMINURES
Deuxième partie : La taille, forcément, ça compte

Grand comme ça ! (Codex Gigas, début XIIIe, Stockholm, bibliothèque Nationale de Suède, f. 290) Manuscrit bohémien. (photo wikipedia https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/)

On repart dans le monde merveilleux des manuscrits enluminés, et de leur utilisation pour la connaissance du costume et de la vie au Moyen Âge, que ce soit pour la recherche et la reconstitution.
On a déjà vu que les couleurs... C'est pas toujours conforme à la réalité, les couleurs pouvant même être totalement différentes du texte qui accompagne l'image.
Parce que, on aura l'occasion d'en reparler mais autant commencer à se mettre ça dans le crâne tout de suite : l'image médiévale est un langage à part entière, et pas une illustration.

La taille des livres.
Des livres de 7cm, voire moins, ça existe... Des livres de plus de 70cm, voire plus, aussi. Le Codex Gigas, le bien nommé, fait 92cm.
Pour jeter un oeil au Codex Gigas, on clique ici !

Codex Gigas, f. 118r. Joséphus Flavius (photo wikipedia https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/)
Pour du tout petit, voir le site de la British Library voilà (je précise que si mon article a presque le même sous-titre que l'article de la BL, c'est pur hasard, mais c'est pas si étonnant, vu que c'est quelque chose d'important)
Donc, merci Captain Obvious, il y a des livres grands et des livres petits... Est-ce que cela a un rapport avec la choucroute ?
Je veux mon n'veu !

Le moine Saturnin et la digitalisation des manuscrits
Il y a beaucoup à dire sur le problème des enluminures et de leur taille... Je vais tenter d'être claire.
Déjà, nous avons accès à un nombre incroyable de manuscrits de nos jours, ce qui est un bien. Mais cet accès se fait par internet (ça change de l'accès par rendez-vous, du port des gants, et des deux personnes qui ne vous quittent pas des yeux... Ce qui est quand même assez magique). Et ça change toute la donne.
En gros, le moine Saturnin, dans son scriptorium perdu dans la montagne n'aurait sans doute jamais imaginé qu'on puisse voir un manuscrit par l'intermédiaire d'un écran. Quand il a fait son travail, il l'a fait pour un certain medium, en tenant compte de ce medium, et, en particulier de la taille. Je ne pense pas qu'il pouvait penser qu'on puisse zoomer et transformer un détail d'un centimètre en taille réelle en un gros plan de 20 cm... Et de deux mètres si on projette sur un mur d'amphi. C'est devenu tout à fait naturel pour nous, et on ne se pose même plus de questions à ce sujet.
Et pourtant.
Déjà, quand on a conscience de la taille réelle de ce qu'on voit, on se rend compte du talent et de la précision.
Mais ce n'est pas ça le plus important.
Tout a été conçu en fonction de la taille réelle. Et cette taille réelle a des incidences sur les points évoqués dans la première partie : le symbolisme et la lisibilité (le choix des couleurs pouvant se révéler ici primordial). Saturnin ne bossait pas en pensant à internet.

Sedulius Scotus, Expositio super primam edicionem Donati grammatici, Allemagne, 2e moitié du 12e siècle, Londres, British Library, Arundel 43, f. 80v. C'est quoi Internet ? (photo : British Library)

En pratique, cela signifie quoi ?
Très bonne question, je me remercie de me l'avoir posée.
Comme l'image doit être comprise, si elle est grande, cela n'a pas trop d'incidence (on parlera des grandes images plus tard, c'est une autre histoire). Si elle est petite, en revanche, des détails signifiants vont se trouver disproportionnés pour qu'on ne les rate pas.
C'est le cas par exemple des coiffes, qui sont exagérées, car ce sont très souvent des marqueurs sociaux.
C'est le cas des aumônières, dans certains sujets. L'aumônière est un signifiant fort pour la représentation de l'engagement amoureux ou de la luxure (c'est une allégorie des organes génitaux, masculins comme féminins. Je vous renvoie à la lecture de Michael Camille). Du coup, si le sujet l'impose, on va avoir des aumônières format sac de voyage, histoire qu'on reconnaisse bien l'accessoire et son importance.
Ces tailles ne sont pas représentatives de la taille réelle des objets (je me limite aux aumônières et aux coiffes, mais ça vaut pour tout... Des épées énormes, par exemple).
Comment savoir ?
Comparer avec des oeuvres plus grandes. Et, bien souvent, si on a des sculptures, c'est l'idéal. La 3D, parfois, ça aide vraiment beaucoup. On a conscience de la taille, du volume... Ce qu'une petite enluminure ne peut pas faire. On peut aussi avoir des pièces archéologiques qui aident. Et donc se renseigner sur le sens de l'enluminure et de l'image, par des lectures, par exemple (Camille, mais aussi la littérature médiévale qui permet de mieux saisir la place des objets dans la vie de nos ancêtres).
Vous l'avez compris : la source enluminure ne suffit absolument pas ! Il faut croiser !

Les secrets de dessin de Saturnin
(me demandez pas pourquoi j'ai pris ce nom... Je trouve que ça sonne bien, le moine Saturnin)
Même si l'accessoire se trouve à l'échelle, dans une image plus grande, on n'est pas sauvé pour autant. Car un petit accessoire dans une image de 10 cm reste petit...  Si on prend par exemple la Bible de Maciejowski (encore elle, oui, je sais). Elle fait 39x30 cm. Il y a du texte et des marges, ce qui diminue encore la taille de ce qui est peint. On est à peu ou prou 25cm de haut.
Si on prend le folio 33v, on a une petite aumônière qui, sur l'original, fait moins d'un centimètre de haut. Environ 8.5 mm. (Si, j'ai mesuré, compté, et tout...)
Le lien vers le folio sur le site de la Morgan Library Vous pourrez zoomer !
L'hypothèse a été émise que cette aumônière était décorée d'une résille. Ce qui correspond au dessin visible sur l'enlu. Cela peut être le cas. Mais, il n'y a pas d'autres exemples ailleurs que dans la Bible de Maciejowski (on en retrouve d'autres exemples ailleurs dans la Bible). Rien en sculpture. Ceci dit, il ne faut pas oublier que cela aurait pu être peint sur une sculpture et la peinture a pu disparaître. On a une bourse à relique (ce qui diffère de l'aumônière), avec ce motif de résille, mais ça date du 14e (en plus d'être une bourse à relique). Les textes ne semblent pas confirmer l'existence d'aumônières de ce type.
L'aumônière d'Abigaïl. Plus de deux fois la taille de l'original (photo du site Medieval Tymes)
 Que faire ? Qu'en déduire ? La petite taille du détail original pourrait tout simplement expliquer le motif de résille. Il s'agit de donner de la "substance" au détail peint. L'aumônière renforce le statut d'Abigaïl (déjà qu'elle a un manteau doublé de vair... Ca en jette. On voit qu'on a affaire à un personnage important). Bref, notre résille pourrait n'être qu'un moyen pour l'artiste de figurer un objet de manière indiscutable, en utilisant ce motif. L'absence de sources sur d'autres oeuvres paraît aller en ce sens. Ce qui serait drôle, ce serait d'étudier d'autres réalisations du même atelier, et de voir si on retrouve ce motif.
La taille réelle de l'enlu amène une autre hypothèse que celle déjà émise. APRES croisement des sources, on peut sortir le rasoir d'Ockham.
J'ajoute que vu la manière dont sont représentés les pompons de l'aumônière, je crois que le réalisme n'était pas le but de l'artiste. Il a ajouté l'aumônière après coup (c'est très clair) et a fait ce qu'il fallait pour qu'elle soit lisible.
Il me paraît important de préciser aussi que la taille du détail n'est pas possible à déterminer sur le site Medieval Tymes ou sur mon bien aimé pinterest... On perd tout contact avec l'original. La Morgan Library indique bien les dimensions, mais, honnêtement... Qui y prête réellement et systématiquement attention ??? (et s'amuse à mesurer la taille de l'image sur son écran et à tout calculer ? )
Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres... (J'enfonce le clou, mais... Les images isolées, retirées de tout contexte, redécoupées, vues sur pinterest... ça pousse à l'erreur d'interprétation, vu qu'il faut remonter à la source première : le manuscrit et ce à quoi il ressemble !)
Respectons le travail du bon moine Saturnin !

La hiérarchie
J'ai déjà évoqué cet aspect dans l'article précédent. J'y reviens vite fait. Les tailles reflètent l'importance. J'espère que c'est clair... Voir Otto. On peut aussi mentionner les enluminures présentant des châteaux ou des villes minuscules attaqués par des géants. Les humains sont plus importants. Ils sont plus grands. En outre, diminuer l'échelle de la ville permet de la représenter en entier. On peut aussi avoir des portes minuscules, etc. Il suffit de regarder quelques enluminures au hasard pour voir les problèmes d'échelle. Qui n'ont rien à voir avec le talent du peintre.
Guiron le Courtois, Naples (?), 1352-1362, Scène de Tournoi, Londres, British Library, Additional 12228, f. 157v Y a comme qui dirait un problème d'échelle... (photo : British Library)


La taille dans le codex
Et maintenant, un aspect connu par les historiens de l'art. Prions Baschet, Camille et Wirth. Là, on entre vraiment dans le très sérieux.
Les livres enluminés comportent différents types d'images. En vrac, des pleines pages, des demi-pages, des initiales (ou lettrines), des grotesques, etc. (Je ferai un lexique en dernière partie, comme on me l'a proposé...)
Ces images, dans la "hiérarchie" du livre ne sont pas égales, et donc pas traitées de la même manière.
La pleine page est, évidemment, la plus importante. La plus soignée, la plus travaillée, et celle avec laquelle on rigole le moins...
Les grotesques, c'est, apparemment, la liberté (c'est pas aussi simple, mais on ne va pas compliquer les choses... )
Pour comparer, on va prendre un retable.
Gentile da Fabriano, Adoration des Mages, 1423, Galerie des Offices, Florence. Le panneau principal est dans le mode tradition : costumes exotiques pour les mages,fond d'or, paysage pas très réaliste. La prédelle, en revanche, est un petit monde où l'on a une vue nocturne pour la Nativité, des paysages un peu plus développés. La Renaissance est en bas, et va monter. Les innovations se font discrètement et progressivement. (Photo wikipedia)

La partie centrale est la partie majeure : des saints, la Vierge à l'Enfant, ou une scène sacrée de la plus haute importance. En dessous, on a ce qu'on appelle la prédelle, qui représente des scènes en rapport avec la scène principale, mais de moindre importance dans le contexte. La partie centrale représentera moins d'innovations. C'est dans la prédelle que le peintre va se lâcher. On verra apparaître des scènes nocturnes, des perspectives osées, des tas de petits détails qui rompent avec la tradition... Et petit à petit ces détails de prédelle vont prendre de l'importance pour enfin monter au panneau principal. C'est un peu une zone test au niveau des innovations. Ca passe ou ça casse. Avec le temps, on s'habitue au concept.
Les grandes peintures dans les enluminures, c'est pareil. Donc, là aussi, il convient d'avoir une vue d'ensemble du manuscrit pour savoir quel type d'image c'est, et comment elle est par rapport à celle des autres types.

Mulden et Styly
Je continue avec des exemples 13e... parce que c'est vachement pratique là dedans.
La Synagogue de la cathédrale de Strasbourg, 1220-1230. Le Muldenfaltenstil dans toute sa splendeur (photo Bibi)
Je résume : dans la représentation des costumes (on fait du pratique, là) on relève deux types au 13e, qui sont appelés le Muldenfaltenstil (petits plis très serrés, très légers, typique 1ère moitié) et le block style (plis larges et lourds, typiques de la 2e moitié). Les termes sont surtout utilisés pour la sculpture, mais sont applicables aux enluminures.
Maître du Psautier Albenga, Psautier, vers 1210-1230, David montrant sa bouche, Londres, British Library, Additional 47674, f. 34v. Initiale en muldenfaltenstil (photo : British Library)

Cela semble correspondre à des réalités physiques de tissus (les tissus s'alourdissent au fil du siècle, les tissus foulés et veloutés supplantent les tissus plus légers) Ca suit ce qu'on observe au niveau des livres de comptes aussi. On est dans du concret dont on peut voir les effets sur les oeuvres. Je peux ajouter aussi que le Muldenfaltenstil correspond à la phase la plus antiquisante et pourrait être rapproché de l'art antique en ce qui concerne les drapés.
Heinrich de Constance, Visitation, vers 1310-1320, New York, Metropolitan Museum of Art. Block Style (finissant) : tissus plus lourds, drapés plus amples... L'oeuvre est, pour son époque, déjà archaïsante et pleine d'exotisme (Photo Titi et le dumbphone)
 Or, si on prend les enlus, on voit des évolutions différentes selon le type d'image : une image importante, pleine page, jusque quart de page, sera plus dans le Muldenfaltenstil. Une image plus petite (lettrine, par exemple, ou bas de page) présentera déjà le Block Style. Et ce au même moment, et parfois dans le même codex. (ça se voit surtout entre 1230 et 1260, ce qui coïncide avec les changements de mode).
Guillaume de Tyr, Histoire d'Outremer, entre 1232 et 1261, Godefroy de Bouillon, Londres, British Library, Yates Thompson 12, f. 46. Block Style dans une initiale (photo : British Library)

Le Mulden (je craque) est plus représentatif de la tradition. Il convient mieux aux images les plus sacrées. Le Block est la nouveauté. L'élément qu'on va introduire petit à petit...
Problème : quand disparaît vraiment le Mulden ? Il persiste dans l'image, avant de laisser totalement la place au Block, mais, dans la réalité, dans les achats par les riches ? Combien de temps ce type de drapé a-t-il perduré dans l'image alors que les tissus légers correspondants n'étaient plus à la mode ? La comparaison entre les différents types d'images d'un même manuscrit est un bon indice du changement de mode, quand on se base sur les images plus innovantes. Je me répète mais, là encore, il faut considérer le codex entier, et ne pas chercher les solutions dans des banques de données incomplètes genre pinterest...
Mais il y a aussi un aspect dont il faut tenir compte : une petite image est plus lisible en Block Style qu'en Mulden... Ca peut jouer... Mais... On a des initiales en Mulden.

Et... Avec la survivance du Muldenfaltenstil on aborde un autre gag courant dans les enluminures...
L'anachronisme.

Mais on en parlera une autre fois !