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samedi 20 septembre 2025

VERT, LE SERPENT DE MER

 EN VERT ET CONTRE TOUT

Problème de teinturerie... 

Van der Weyden, Madeleine Lisant, avant 1438, National Gallery, Londres (photo T. A.)

 

S'il y a une couleur qui fait couler beaucoup d'encre, c'est bien le vert. 

Tissus teints en vert, dans le même bain : laine, soie, coton, lin, reseda et indigo -pas très courant au Moyen Âge, il apparaît tardivement, très tardivement, donc, rester sur le pastel, c'est plus sûr... Le Reseda luteola, jaune, apparaît lui dans les comptes de la cour d'Edward II- Palais Mocenigo, Venise, expo teintures 2016 (Photo T. A.)
 

De nos jours, on ne se fatigue pas. On prend du bleu, du jaune, on mélange, et ça fait des chocapic à la pistache. 

Au Moyen Âge, ce n'est pas exactement tout à fait pareil. 

 

Causons Pastoureau 


 

Quiconque a suivi quelques conférences de l'historien des couleurs, Michel Pastoureau, a sûrement entendu l'anecdote de ce teinturier de Nuremberg qui s'amusait à avoir chez lui une cuve de bleu et une de jaune, s'est fait prendre et a été prié d'aller voir à Augsbourg si l'herbe était plus verte. C'est dommage, c'est joli Nuremberg (surtout quand ça rime avec Dürer. L'autre nom "propre" associé à la ville, on oublie, c'est caca...)

Quitter ça pour finir à la diète à Augsbourg, c'est triste... (Photo T. A.)  
 

Pour faire des verts, sans en avoir l'air, on peut utiliser certaines plantes qui donnent des teintures pas très solides, toujours d'après Pastoureau (fougère, plantain, etc.). 

Pour lui, le vert n'est pas vraiment une couleur à la mode parmi la noblesse. Pas tout à fait d'accord, vu les infos qu'on a sur la garde robe du roi d'Angleterre Henry III. Mais toujours est-il que le peu de fiabilité des teintures fait que ça ne passe pas trop. Ou alors, pour avoir un beau vert, il faut y mettre le prix. Et pour cause... On va voir ça un peu plus tard. Et puis, en plus, c'est pas très solide, il paraît.

Alors, pour commencer, pourquoi les teinturiers médiévaux ne pouvaient-ils pas faire de vert en mélangeant, dans la même cuve, le jaune et le vert (oups, coquille) bleu ? 

Déjà, le mélange, il va un peu à l'encontre des traditions datant de la Bible... En outre il y a des séparations entre les teinturiers... Par matières (laine et lin, soie, voire coton en Italie) et par couleurs (rouge et bleu, c'est pas le même business). 

Et c'est là que le bât blesse...

Traité de l'art de la soie à Florence, 1489, Bibliothèque Laurentienne, Florence, plut 89 sup cod 117, fac-similé Ziereis, édité chez Giunti, Florence, en 1995. Où l'on constate que la teinture, ça pue ! (cf, le petit bonhomme sur la page de droite.)
 

Chacun sa spécialité 

On va s'attarder un peu sur la soie. D'après Farmer, aussi bien à Florence qu'à Paris, par exemple, et on peut supposer qu'il en est de même dans d'autres régions travaillant la soie, comme la péninsule ibérique, les teinturiers ont une tout autre maîtrise de la teinture que ceux de laine. D'autre part, ils avaient accès à toute la palette, et non à une ou deux teintes en particuliers. Sans parler d'une différente qualité d'eau qui était nécessaire (ils étaient pas installés au bord de la Seine). La difficulté de la teinture de la soie est visible dans la mésaventure vécue par une comtesse de Flandres qui acheta de la soie, la fit teindre en Belgique par des teinturiers de laine, reprit ses fils pas contente, et les expédia vite fait à Paris pour avoir des couleurs correctes...

La comtesse de Flandres, après un séjour en Egypte, récupérant ses fils de soie confiés à un atelier flamand.
 

Ajoutons qu'un teinturier de soie parisien alla s'installer à Cologne, autre ville où on aimait travailler la soie. Il serait le premier teinturier de soie dans cette ville. On est en 1349. 

Pour la laine, le jaune, c'est traité par les teinturiers du rouge. Pas du bleu. Donc, en théorie, un teinturier de bleu ne touche pas au jaune. Il semble ainsi clair qu'on ne traite pas la soie comme la laine et que toute étude sur le vert (ou n'importe quelle autre couleur, ou tissu) doit tenir compte de ceci, au risque d'être caduque. Sans parler de l'évolution des techniques à travers le temps... Toujours en tenir compte (je radote).

Mais donc, il y a du vert.

Langue verte... 

Régulièrement, on va trouver des critiques de Pastoureau (ça fait au moins 15 ans que ça dure... Je me souviens de quelqu'un qui avait trouvé la preuve ultime de l'incongruité des travaux de Pastoureau parce qu'il y avait "teinture à l'oseille" au lieu de "teinture à l'orseille" dans un de ses textes. Le gag étant que dans tous ses autres écrits, on trouve bien "orseille". Bref, ceci s'appelle une faute de frappe, une coquille... Ca arrive. Le plus cocasse étant que cette remarque qui se voulait assassine a été faite par quelqu'un qui n'a jamais rien publié). 

On trouve de gros sous-entendus. Pastoureau prétendrait qu'on ne fait tout simplement pas de vert avec du jaune et du bleu. Et on nous ressort ça régulièrement, de manière péremptoire.


 

Avec raison ?

QUE NENNI !

Lisons un peu 

Si on lit les livres de Pastoureau un peu plus précis que, par exemple, Le Petit Livre des Couleurs, qui est un petit livre d'entretien avec Dominique Simonnet, ben, on se rend compte que Pastoureau ne dit pas que le vert n'était pas fait avec du jaune et du bleu, mais qu'il n'était pas fait avec du bleu et du jaune dans une même cuve ou au même endroit (cf  Hans Töllner, notre teinturier malhonnête de Nuremberg).


 

C'est pas pareil ! C'est pas pareil du tout ! C'est totalement différent ! C'est ignorer purement et simplement les recherches de l'auteur. Même s'il y a toujours des petits trucs qui coincent. J'y reviendrai.

Ici, Pastoureau présente la possibilité de faire du vert en superposant le jaune et le bleu, et non en mélangeant. Ce qui change tout. Mais, là où Pastoureau se trompe, c'est en prétendant l'inverse impossible.


 

Dominique Cardon a travaillé sur deux draps verts (Italiens). L'un est fait d'une base bleue, recouverte de jaune. L'autre, et c'est très intéressant, est fait de fils de chaîne et fils de trame préalablement teints en bleu, tissés, puis plongés dans un bain de jaune. Fait intéressant, les travaux de Cardon figurent dans la bibliographie de Pastoureau. Peut-être ne les a t-il pas mentionnés pour des questions de date ou de lieu ? C'est en tout cas le plus gros reproche que je ferais à Pastoureau sur cette question. Pour être honnête, Pastoureau évoque quand même la "méthode germaine", consistant à superposer bleu, puis jaune, qui dure jusqu'à l'époque féodale. Il semble ne pas être toujours d'accord avec lui-même... Ce qui est le lot des chercheurs, parce qu'un chercheur, ça trouve des nouveaux trucs parfois, ou il a des copains qui trouvent des nouveaux trucs, et du coup, comme un vrai chercheur ça doute de lui-même, il se remet en cause. Et ça peut changer d'un bouquin à l'autre (faut regarder les dates, ça permet de suivre la progression). 


 

De nouveau, il n'est pas ici question de mélange, ce mélange que Pastoureau considère illégal. Et il semble qu'il ait raison. La superposition, elle, est possible. Une superposition qui engendre des coûts supplémentaires : plus de bains, le passage d'un teinturier à un autre, des teinturiers dont on doit être sûr, donc, avec une certaine réputation, et les tarifs qui vont avec, forcément. Tout ça, ça coûte une blinde. Sans parler du ratage possible (le léger ratage, à savoir un peu plus clair ou un peu plus foncé, est signifié dans les contrats, et est considéré acceptable). Ah oui, il y a les mordants aussi... Faut en tenir compte...

Je pense avoir mis assez d'exemples comme ça, non ?

 

RESUMONS 

Avant de taper sur Pastoureau :

- Se renseigner sur les règles régissant les teintures (COULEURS ET MATIERES).

- Ne pas mélanger la laine et la soie, c'est pas pareil.

- Ne pas mélanger mélange et superposition.

- Garder un oeil sur les origines et les périodes.  

- Lire plusieurs livres du monsieur, parce que c'est un jeu de piste quand même.

- Ne pas négliger les notes de bas de page.   

Et maintenant qu'on a regardé tout ça, on peut chipoter avec le reste.   


 

lundi 27 décembre 2021

La teinture y est

INDIGO, UNE TEINTURE A USAGE SPECIFIQUE ?

Ca va être tout bleu !


Pour les bleus des textiles méd, au Moyen Âge, il y avait surtout deux plantes utilisées pour faire du bleu. 

La guède, ou pastel (woad in English, Isatis tinctoria, pour les intimes)

 L'indigo, ou indigo (indigo in English, Indigofera, pour les intimes et le nom de famille)

Au fond à gauche de l'indigo, à côté de la guède (teintures sur laine, soie, coton et lin, palais Mocenigo, Venise, 2016, voir là)
Pour plus de détails techniques, géographiques, chimiques et toutiquantiques, je vous renvoie au livre de Dominique Cardon, le Monde des Teintures Naturelles, chez Belin. Y a plein de pages dessus... Voir  chapitre 8. 

(Pssst : NdT, ça veut dire Note de Tina, pas Note de la Traductrice... Et quand c'est écrit en majuscule, c'est moi qui ai pris l'initiative. C'est pas dans les textes d'origine...)

De l'indigo dans le paonacé ?

Dans mon bouquin sur le costume 13e (en particulier vers les pages 110-112), j'évoque, à partir de l'article de Benjamin L. Wild sur le Roll of Cloths d'Isabelle d'Angleterre (article ô combien précieux, qu'on trouve dans Medieval Clothing and Textiles 7, 1-31) l'indigo comme base éventuelle du bleu paonacé. 

Ce qui est dit dans l'article original est ceci : "If the dye came from indigo, which was imported from India, the cloth would have been considerably more expensive than if the dye had been extracted from the woad plant" (10) "Si la teinture vient de l'indigo, qui était importé d'Inde, l'étoffe aurait été bien plus considérablement chère que si la teinture avait été extraite de la guède". Wild se réfère ici à l'édition anglaise du livre de Piponnier et Mane Se Vêtir au Moyen Âge. Livre qui commence à dater et à utiliser avec prudence, surtout pour tout ce qui est avant le 14e siècle (toujours la même histoire). Et donc, là, y a un gros "Gnééé ????" 

parce que ces dames ne causent à aucun moment de l'indigo, mais uniquement de la guède, qui, effectivement, coûte moins cher que le kermès. C'est la fiesta, là. Bref, ça confuse un chouïa. Et du coup, j'ai envisagé, pour le paonacé en question, une teinture vraisemblablement à l'indigo. Connaissances d'il y a 8 ans. Depuis, ça a bougé. C'est que la copine Prudence était partie faire un tour, la coquine.

Si on se réfère au seul fragment de paonacé connu, venant de Prato (archives Datini) et datant d'autour 1400, étudié par Dominique Cardon (Cardon Dominique. "Échantillons de draps de laine des Archives Datini (fin XIVe siècle, début XVe siècle). Analyses techniques, importance historique". In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 103, N°1. 1991. pp. 359-372.
doi : 10.3406/mefr.1991.3158
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_1123-9883_1991_num_103_1_3158) c'est une autre histoire. 

On tombe là sur un tissu dont le bleu est obtenu au pastel. Le pastel, en prime, ce serait anti-mite. Voilà, je pose ça là en passant, vous en faites ce que vous voulez. 

Exit l'indigo pour le paonacé. Dans la mesure des connaissances actuelles, c'est plus sûr.

ON A DIT "BLEU" !
De l'indigo dans la laine ?

Et c'est là qu'on va se poser des questions rigolotes...

On a de l'indigo pour le lin, quelques exemples chez les Nordiques, par exemple... Mais... Des traces d'indigo sur la laine, ça donne quoi ?

Et on va donc se balader du côté de Medieval Clothing and Textiles. Encore. Mais cette fois... le 10 ! Paru en 2014. Soit après mon bouquin, et là, c'est ballot. 

Il y a dedans un article très intéressant de Lisa Monnas, qui sait de quoi elle cause quand il s'agit de soie. Et qui là parle de couleurs. "Some Medieval Colour Terms for Textiles", 25-57. 

A partir de la page 28, ça cause bleu. Et c'est la cata...

Teintures indigo sur laine, à Magdebourg (Kulturhistorisches Museum), 2020. Derrière, on voit un cube. L'indigo était importé en carreau, ce qui fait qu'en Europe, on l'a souvent considéré comme teinture d'origine minérale.

Pour Lisa Monnas, l'indigo, p. 29, c'est pour la soie au Moyen Âge. Que pour la soie... Et d'ailleurs, si on se réfère à Joinville... Notre cher Saint Louis portait "une cotte de samit ynde" à Saumur en 1241 (Joinville, §94, assorti à un surcot et un mantel de samit vermeil, si ça vous intéresse. Dans mon bouquin, p. 111, je parle de satin, mais... vous connaissez l'histoire. Samit mal traduit en satin, entre autre par VLD. Je vous renvoie Ici, ça en cause en scrollant un peu.)

De l'ynde pour de la laine... J'ai pô trouvé. Ni en texte ni en archéo. 

Reprenons notre bible, le Cardon, voir ce qu'elle en dit, de cet indigo qui n'aime pas la laine...

En route pour la page 357 !

Et aussi la 358... 

Pendant ce temps (avant le 17e-18e, en gros, NdT), l'indigo reste très marginal en Europe, mais non pas inconnu. Importé d'Orient par une chaîne d'intermédiaires au bout de laquelle prospèrent les marchands, surtout vénitiens et génois, on le trouve mentionné à plusieurs reprises dans les registres de comptes du Moyen Âge : à Gênes en 1140, à Marseille en 1228, à Londres en 1276. Il est utilisé comme peinture mais aussi comme teinture, d'abord adoptée pour la soie et les futaines (tissus mixtes de lin et coton ou lin et laine) : c'est dès 1250, peu de temps après la reconquête de Valence sur les Maures, que le roi d'Aragon Jacques Ier accorde aux teinturiers de futaines de la ville un règlement sur la teinture à l'indigo. L'indigo est cité également dans le plus ancien règlement à l'usage des teinturiers vénitiens (...) en 1305. En revanche, il va rester LONGTEMPS INTERDIT EN EUROPE POUR LA TEINTURE DE LA LAINE. C'est le cas en 1317, à Florence, dans les plus anciens statuts de l'Art de la laine (...). L'ajout d'indigo à la cuve de pastel est bien autorisé en 1416 à Barcelone, mais il va de nouveau y être interdit au cours du XVe siècle, alors qu'à la même époque, des recettes de cuve d'indigo pour la soie se retrouvent dans deux traités de teinture, l'un florentin, l'autre vénitien.

Premier point : On est un peu mal pour le Haut Moyen Âge, avec des sources écrites commençant en 1140... 

Deuxième point : On est très mal pour la laine, en général...

Troisième point : En gros, c'est mort quoi... 

Quatrième point : Un nouvel espoir... 


Une nouvelle thèse

Usages de l'indigo dans la thèse d'Obi Wan Kenobi de Mathieu Harsch, "La teinture et les matières tinctoriales à la fin du Moyen Âge : Florence, Toscane, Méditerranée"

Soutenue en 2020. Ca roule. Consultable en passant par là

Euh... Comment dire... ?

 Ben en citant (49-50)

En revanche, l'indigo n'est cité ni dans les Statuts ni dans les registres de Délibérations des consuls de l'Art de la Laine au XIVe siècle. Cela ne signifie pas forcément qu'il était interdit, mais simplement qu'il n'était pas d'usage de l'utiliser en draperie (Petite rectification de l'interdiction évoquée par Dominique Cardon en note, 78, p. 50, NdT). L'INDIGO ETAIT EN EFFET UN COLORANT DE LA SOIE. Le Trattato dell'Arte della Seta florentin en fait même l'élément de base de sa recette de bleu. (...) En réalité, l'indigo ne concurrençait pas la guède, QUI RESTAIT, AU MOYEN AGE, LA SEULE OPTION VALABLE POUR TEINDRE LA LAINE EN BLEU. (...) La teinture à l'indigo nécessitait d'autres procédés e cuve, plus drastiques, mais corrosifs pour la laine. (...) L'indigo était donc indiqué pour teindre la soie ou le coton (ou le lin lorsque c'était autorisé), mais dans des cuves plus "chimiques" que la cuve d'agranat utilisée en draperie. Son coût représentait également un obstacle, surtout pour l'industrie des fibres végétales, SI BIEN QU'EN DEFINITIVE ON NE L'UTILISAIT REELLEMENT QU'EN SOIERIE."

La lecture des pages 368 à 375 est aussi conseillée à ceux qui veulent en savoir plus sur l'indigo au Moyen Âge.


Oui, je sais, ça concerne le domaine méditerranéen.

Mais voilà... L'indigo a été étudié par d'autres (voir, par exemple, les travaux de Jenny Balfour-Paul, en anglais), et... On retombe toujours sur les mêmes résultats. 

La soie, c'est bon, la laine, c'est pas bon. Question, déjà, de réactions chimiques avec les moyens de teinture de l'époque.

Ceci dit, pas d'panique !

Qu'en est-il des autres secteurs géographiques et des périodes précédentes ? Alors... Déjà, il paraît que les techniques de teinture ont progressé, grâce aux croisades, à partir du XIIe siècle. Ce qui est un tantinet en contradiction avec l'idée de problème technique à la fin du Moyen Âge. Enfin, je crois, quoi... 

Après, j'suis pas trop dans les questions techniques. Cependant, il semble y avoir un réel consensus quant à l'usage de l'indigo en teinture. 


Mais... Comme me l'a souligné Grégoire le Guesderon : "l'analyse est donc impossible pour différencier le bleu obtenu à partir de plantes non européennes comme l’indigotier ou celui tiré du pastel de guède, la plante européenne, sur des textiles anciens pour le moment et donc un bleu saturé obtenu à l'indigo est bien le même qu'un bleu saturé (pers) obtenu à la cuve de pastel... et qu'en évocation, on ne pourra pas faire mieux. Pour une véritable tentative de reconstitution, il faudrait monter toute une cuve d'agranat de pastel... personne ne le fait de façon courante, cela a déjà été fait par quelques fous (dont moi en 2000...on ne rajeunit pas...) mais c'est titanesque à mener..." (la cuve à agranat est expliquée en 338-340 du Cardon, pour ceux et celles qui seraient tentés).

 

Au final, je profite bien de cet article pour rectifier et préciser la page 111 du costume médiéval au XIIIe siècle, suite à la parution d'un article postérieur, qui m'a mis le doute et m'a fait me replonger dans la cuve à teinture.

 

Je tiens à adresser un énorme merci à ce grand connaisseur des teintures médiévales qu'est mon compatriote lorrain Grégoire le Guesderon, qui m'a été d'une aide précieuse pour dénouer tout ça. 


On ne peut pas faire la différence sur les textiles anciens pour l'instant. Du coup, ben si on veut utiliser du tissu (laine) teint à l'indigo, pourquoi pas ? Ce n'est a priori pas histo, mais... Si, visuellement, ça permet d'obtenir un bleu semblable à ce qui pouvait se faire au Moyen Âge avec du pastel... Vive l'indigo !

Et puis, ça pourrait aussi être génial de faire une cuve à agranat ! (Y a un défi, là !)





dimanche 14 janvier 2018

COSTUME MEDIEVAL

D'UN FIL A UNE CHEMISE
UNE BIEN BELLE EXPOSITION A PRAGUE

Prague quoi...

VITE ! à Prague, au Dum U Zlatého prstenu, c'est à dire la Maison à l'Anneau d'Or, une exposition sur les textiles au Moyen Age. Je croyais que l'expo était finie, mais elle est prolongée jusqu'au 18 février ! (téléphonez avant pour être sûrs de la date... Des fois qu'ils la prolongent encore)

Quelques mots sur le musée. Il est situé dans l'un des grands quartiers touristiques praguois. Et est oublié des touristes. C'est dommage pour eux, et tant mieux pour ceux qui découvrent les lieux. Petit musée dans une vieille maison, il fait découvrir la ville au Moyen Age, à travers l'évolution de son architecture, de son étendue...

Fragment de déco murale ancienne au rez-de-chaussée, et fragment d'animation murale contemporaine.

On apprend plein de choses sur l'histoire de la ville. C'est plein de petits objets comme on les aime quand on s'intéresse au Moyen Age.
Les chevaux qui galopent. Animation murale.

Il y a un espace enfant qui paraît rigolo tout plein (mais... J'suis un peu grande pour entrer... C'est pas juste). Les animations sur les murs et les sols sont super bien faites.

Animation sur le sol.

C'est magique.

Même endroit un peu plus tard.

Beaucoup d'animations aussi à base d'enluminures qui bougent.


Un exemple d'animation à base d'enluminure.



 Bref, un endroit à visiter absolument à Prague. C'est sûr, l'expo est finie, mais le musée vaut vraiment la visite (vous voyez la place avec la grande tour ? Vous voyez l'église en face ? Longez l'église sur la droite, et hop, vous y arrivez direct.)
Enseigne de pèlerin, avec la Croix et la Lance, 2e moitié XIVe (très bonne réplique en vente à la boutique du musée, si ça vous intéresse)


 En plus, le personnel est vraiment adorable et est prêt à vous aider, à vous expliquer (beaucoup parlent anglais), ils anticipent même la demande, on a des explications en deux langues. On s'en sort très bien.

L'expo en elle même...

Les femmes, ces créatures inspirées par le diable... Le diable apprenant à une femme à filer, 2e moitié XVe (provient du musée de la ville de Prague)

Eh bien, ça valait la peine d'aller affronter les aoûtiens ! (Qui étaient restés sur la place... Tant pis pour eux).
Comme dans tout lieu consacré aux textiles anciens, on trouve les fondamentaux : les différentes matières, les teintures, et le matériel.

XIXe, mais ça reste intéressant.

Certaines pièces archéologiques montrées datent du XIXe siècle (et proviennent du musée des arts décoratifs). Mais cela n'est jamais gratuit. En effet, ces pièces sont mises en rapport avec des enluminures, provenant en particulier du Hausbuch der Mendelschen Zwölfbrüderstiftung, Amb.317.2°, du XVe siècle, et conservé à Nuremberg (qui n'est pas si loin que ça de Prague) Consultable ici. Si l'aspect des objets diffère, l'usage est le même.
Mais on a aussi un paquet d'objets médiévaux. Dont des pièces très anciennes, certaines extraordinaires. En particulier une quenouille du Xe siècle. Vraiment bien conservée.
Quenouille du Xe siècle... Impressionnant.

On peut ajouter des pointes de peigne à laine, de la même époque, des fusaïoles, un fragment de lissoir en verre du XIIe, et plein d'autres choses...
Aiguilles à filet du IXe siècle en os et en fer.


Au niveau des fibres, une fois n'est pas coutume, l'ortie n'a pas été oubliée. Quelque chose qui mérite d'être signalé. Sinon, on a les classiques : lin, laine, chanvre, soie... Et coton (avec la réserve quand à son utilisation comme matière pour tisser les vêtements... Uniquement sur la fin du Moyen Âge.)
Soie naturelle avant teinture.

Et le gâteau est plein de cerises.
J'aime toujours quand on insiste sur les changements dans les textiles au milieu du XIIIe siècle. Les nouveautés, l'industrialisation grandissante, les progrès dans les outils, la spécialisation, l'apparition des guildes, l'indépendance des teinturiers, et le lin, qui dépend des récoltes et est un peu à la traîne, le pauvre... Les panneaux explicatifs sont vraiment très bien faits, il n'y a pas à dire. Un travail très sérieux.
Hausbuch der Mendelschen Zwölfbrüderstiftung, Amb.317.2°, 90v, Nuremberg, Stadtbibliothek. Ben en fait, c'est pas exagéré, la taille des ciseaux. A noter : les petits crochets pour fixer le tissu sur la table. La laine ôtée était récupérée. (Photo Stadtbibliothek, Nuremberg)

Ah, tiens... On remet les choses au clair. J'ai toujours tendance à me méfier des proportions des objets sur les images. Surtout quand ça paraît démesurément grand. Souvent à raison... Et parfois à tort. Il y a un type de ciseaux qui est absolument énorme. Celui utilisé à la fin du processus de création du drap de laine, pour raser les fils. Il y en avait une paire, du XIXe. Euh... Tout simplement impressionnant.
Les gros ciseaux pour raser le tissu. Ceux-ci datent du XIXe. A côté, fragment de lissoir en verre du XIIe.


Voir ce genre d'objet permet de mieux comprendre tout le boulot qui est derrière ces tissus.

Tentative ratée de donner une échelle avec le doigt, sachant que je suis loin de l'objet. Mais c'est vraiment énorme.

Et donc leur valeur. Et le luxe qu'ils représentaient. Pourquoi ils ont fini par totalement remplacer les tissus à l'ancienne mode... Plus doux... Et signe extérieur de richesse, étant donné tout le travail (peignage, rasage... etc.) Je mets la photo wiki du vitrail de Semur-en-Auxois (reproduit à l'exposition), montrant tout le processus :
Vitrail des drapiers, Semur en Auxois (photo wikimedia commons)

On sort la laine, on la carde, on l'essore, on la tisse, on la foule, on la peigne une fois teinte, on la rase, et enfin on la brosse.

Rubrique économique... Où l'on apprend que les deux principales exportations tchèques au Moyen Âge étaient la bière et le drap de laine (pas de commentaire...). Quant aux importations : laine et lin de haute qualité, soie. Rien de bien étonnant à ce niveau.

Les démos de teinture, les matières, les mordants, les comparaisons... Là aussi, c'est un peu du déjà vu, mais toujours intéressant. (Je commence à avoir l'habitude, mais ce n'est jamais présenté de la même manière).
Teintures sur soie


Et il y a même un vert obtenu sans mélange de bleu et de jaune ! Juste le bon mordant et la bonne plante... Et c'est fadasse. Néanmoins, cela peut donner des idées pour ceux qui veulent faire du pauvre.

En bas à gauche, vert obtenu en trempant la laine dans du vert de gris puis en la teignant avec le genêt des teinturiers.


Et là, c'est l'avalanche de cerises ! Les restes textiles ! Y en a plein ! Peu de lumière... C'est plutôt bruni... Mais purée que c'est intéressant ! Et on n'est pas laissé là comme des abrutis. On a droit à des camemberts explicatifs. Les matières, les tissages, les couleurs, les usages (là, je saute de joie), etc. Le paradis sur terre. (Si le catalogue n'est pas très bavard, il y a un autre ouvrage qui est génial et développe le tout... Avec illustrations légendées en anglais et un résumé en anglais à la fin... Plus de 450 pages, le pavé !).
Camembert, sur les types de laine trouvés.


Que ressort-il de cette débauche de restes textiles (XIVe-XVe) ?
Que les laines sont majoritaires (91%). On a ensuite les crins de chevaux, les soies et les végétaux divers, bons derniers, qui sont les textiles qui se conservent le moins (donc, ceci n'est pas très représentatif de leur présence réelle). 
Que les tissus foulés sont largement majoritaires.
Que les draps de laine sont largement majoritaires.
Que les tissages diamants et chevrons ont disparu de la circulation (milieu urbain).
Que le bleu n'est ni dans les lainages, ni dans les soies.
Que le proportion de soies est faible... Et là dedans, les damas sont rarissimes. Les soies en tissage simple (certainement unies) représentent plus de la majorité.
Qu'on peut avoir une laine doublée de laine, mais ce sont des cas très intéressants, vu la manière dont c'est fait.
Laine doublée laine, avec cette originale déco en soie qui coud les deux couches. Du coup, je reste perplexe quand à la pertinence de la doublure laine, car les deux exemples sont particuliers (l'autre, c'est une rangée de boutonnières). J'aimerais bien savoir sur quel type d'objet ça se trouvait, et où...


Et que l'ourlet au point de grébiche, ça ne se fait pas qu'à Assise, que ça peut se faire en soie. Mais je le retrouve pas dans mes photos (mais il est dans le gros catalogue...)
Et qu'il y a des exemples de plissés magnifiques, aussi.
Très beau plissé (expliqué dans le gros catalogue), et lumière qui gâche tout...


Douche froide dans la dernière salle. Ca partait d'une bonne intention : reconstitution de costumes du XIIIe au XVe. Le XIIIe m'a donné envie de fuir. Robe trop courte, pas de manteau ni de surcot... Et avec la couleur du filet en plus... Ils ont trouvé le moyen de représenter une femme de mauvaise vie... Le costume XIIIe était un ratage total. Heureusement qu'il y avait un touret pour qu'on reconnaisse l'époque. La longueur des tenues féminines est un réel problème dans cette salle. Ainsi que les ceintures, mises... Comme il ne faut pas. Le costume masculin XIIIe, c'est encore pire...

J'ai les yeux qui saignent. Beaucoup. En revanche, sur la gauche, belle reconstitution d'étal.

Malgré cette dernière partie plus que décevante, cette expo était, dans l'ensemble, une grande réussite. Très bien faite, compréhensible. Riche. Les éléments anachroniques étaient néanmoins justifiés et mis en rapport avec des objets médiévaux. La quantité de tissus exposés était impressionnante. Un régal.

Des cartes à tisser en ramure. Je savais pas que ça existait... Maintenant, oui.

L'expo est presque terminée, mais je vous conseille de vous procurer le catalogue, qui privilégie l'iconographie.
Le catalogue de l'expo, richement illustré.

Et surtout le gros volume sur les textiles dont je ne comprends même pas le titre (mais vive le résumé en anglais !). Et si vous avez un week end libre (et les sous)... Direction Prague hors saison !
Le gros catalogue hyper utile, avec les camemberts.

Si c'est trop tard, n'hésitez surtout pas à vous rendre dans ce musée bien tranquille, et très intéressant !

Infos sur le musée :
Adresse :
Týnská 630/6
110 00, Prague 1 – Vieille Ville
Contact :
Informations, billetterie : +420 601 102 961

Ouverture :
Tous les jours sauf le lundi,  9h-20h.

Ceci est un point de repère pour trouver le musée.