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jeudi 26 mars 2020

ICONOGRAPHIE

DITES LE AVEC DES FLEURS
Deux lectures d'une oeuvre...


C'est bien beau tout ça, mais... Fichtre diantre, j'cause peut-être un peu beaucoup trop de médiéval pour quelqu'un qui a fait sa spécialisation sur le XIXe siècle. On me le rappelle souvent, que je suis XIXémiste...

Alors, puisque c'est comme ça, on va parler aujourd'hui de mon sujet de maîtrise, DEA, thèse, environ 15 ans de vie commune, j'ai nommé, le seul, l'unique, le vrai...
NED JONES
Coll. Privée (pas la mienne)

Edward Jones
Spécialiste en tableaux pas finis


Sir Edward Burne-Jones (1833-1898), parce que ça fait plus classe, qu'ajouter son 2e prénom comme première partie du nom de famille, ça permet de se distinguer de tous les Jones d'origine galloise (même si on ne manque pas de Jones notables, surtout en médiéval... N'est ce pas Sir Bedevere ?), et le Sir, c'est pour faire plaisir au fiston, mais ça n'a pas fait plaisir à William Morris, le grand pote (enfin, il était plus petit que Ned, mais ça reste son grand pote).
Burne-Jones et Morris... Partenaires artistiques à vie. Tout ça à cause de cathédrales gothiques. On ne parle jamais assez des méfaits des cathédrales gothiques sur l'esprit de jeunes gens sains. L'abus de cathédrale gothique peut mener à l'adoration de l'art médiéval. Méfiez-vous, vous qui pouvez encore être sauvés !

Donc, travailler sur Burne-Jones, c'est rigolo. Pourquoi ?
Parce que quand vous n'arrivez pas à choisir entre votre amour inconsidéré pour un certain Florentin, pour celui sans mesure pour un Vénitien, et puis votre passion pour le beau-frère du dit Vénitien (on ne remercie pas arte pour le docu complètement pourri sorti sur eux. Honteux et minable !), et puis... Ah ! Les merveilles de l'Egypte... Oh, tiens, un petit Michel Ange qui passe... Et puis... Oh purée ! Qu'est ce que j'aime l'art médiéval...
Mais sur koaaaaa je vais faire mes recherches ? Va falloir abandonner quelque chose ! Mais je veux pas moaaaaaa ! Pourkoaaaaaaaaaaaaaaaa ????
L'angoisse et le désespoir, ça vaut partout !

Et c'est là qu'il apparaît, sur son cheval blanc. Sir Launcelot, Sir Arthur... (oui, son majordome le surnommait ainsi, en faisant semblant de se planter)...
Détail de The Last Sleep of Arthur in Avalon, inachevé, Museo de Arte, Ponce, Porto Rico. De 1. Qu'est ce que ce tableau fiche là bas. De 2. C'est un autoportrait. De 3. Ned a poussé l'identification à mourir dans cette position, il paraît. Comme si ça lui avait pas suffi de bosser sur le tableau le jour de sa mort... Et on s'étonne des blagues du majordome...

Ned.  
(je vous la fais sans licornes, paillettes, coeurs clignotants et arcs-en-ciel, mais c'est l'idée)
Ben, il aime tout ça. Et il connait tout ça. Et du coup... Ben, en bossant sur les références de Ned, on va pouvoir causer de tout ça ! Et ça, ça s'appelle... Reculer pour mieux sauter ! (de plusieurs années).

Je vais la faire courte. Sans le Moyen Âge, il n'y a pas de Burne-Jones (il faut d'autres trucs pour que la mayonnaise prenne, mais le Moyen Âge, c'est l'ingrédient de base). Je continue encore et encore à découvrir des sources méd dans son oeuvre et à m'émerveiller de la manière dont il a su les assimiler, une fois qu'il a acquis son style propre, et, surtout, dont il les a comprises. Bon, le gars avait une bibliothèque de malade, il pouvait profiter aussi de celle de William Morris (dont des manuscrits enluminés)... C'était un cercle d'amoureux et d'amateurs éclairés du Moyen Âge, et aussi de sommités sur la question (y aurait des liens forts avec la Bible de Maciejowski que ce serait pas surprenant). De vrais érudits, avec les connaissances de l'époque (ce qui sous-entend l'étude poussée de Viollet-Le-Duc, mais, bon...). Et puis, il était loin d'être crétin, et il aimait les vannes pourries.
Sans oublier la lecture de Chaucer...

Autre chose que j'ai aussi remarquée en fouinant... C'est que le pauvre Ned, il était sacrément mal traité... Disons que certains spécialistes sont restés bloqués sur "peintre du XIXe siècle", en oubliant l'érudit, passionné des artistes du passé (ouais, les aventures extra-conjugales, c'est vachement plus intéressant. Quand j'achète un bouquin d'art, je veux pas lire du closer)... Et si on oublie ça (ou en l'abordant vite fait, pas très bien fait), c'est un massacre en règle des études sur Ned. Carrément. Sans parler de certaines recherches mal faites, dont on sent encore les conséquences (j'ai mal quand je vais sur le site du Musée d'Orsay. Très mal... Pas leur faute, hein... juste quelqu'un qui a foiré ses recherches, quelqu'un qui n'a pas vérifié la fiabilité des recherches, qui a, au contraire, validé et loué ces travaux, et qui en a diffusé des extraits... Archi-faux. Mais qui font office de références. C'est... Ouch... Bobo tout plein, là... On comprend que Burne-Jones ait choisi de se faire incinérer, ça lui évite de se retourner dans sa tombe...).
Ned et Topsy, partners in crime !Tout est dans le regard.
Allez, on va rigoler un peu... On va voir comment une oeuvre de Burne-Jones peut être lue, en tant que création typiquement XIXe, et en tant que création XIXe très fortement influencée par l'art médiéval. Juste sur un élément du tableau.

Hop. Sa version du Conte de la Prieure, un des Contes de Canterbury, de Chaucer, XIVe siècle (déjà, j'voudrais pas faire ma raclette, mais on pourrait peut-être envisager de subodorer dans le choix du sujet une possibilité d'influence médiévale. Après, hein. Je peux m'tromper...C'est pas comme si William Morris avait publié sa version des oeuvres de Chaucer illustrées par Burne-Jones. J'avoue, là, je force un peu le trait).
Illustration pour The Prioress's Tale, Kelmscott Chaucer, publiée par William Morris, marges de William Morris, dessins originaux de Burne-Jones.

Déjà, est-ce que notre Ned s'intéresse à l'iconographie médiévale, et envisage de la respecter ? Voyons voir...
C'est Rookie. Centenaire (ou presque...)

"Comment savoir qu'il s'agit de Sainte Cécile ? Il est préférable de ne pas s'éloigner de la tradition - cela amènerait de la confusion à des choses qui ne sont jamais trop faciles à clarifier. Je vous prêterai Didron" (Lago, p. 28). Ca, c'est un petit truc que Burne-Jones raconte à l'un de ses assistants, Rooke, qui a consigné plein de phrasounettes, et discussions plus longues, publiées par Mary Lago, dans un ouvrage indispensable.

Read it !
Didron, c'est l'un des spécialistes XIXe de l'iconographie médiévale. Que Burne-Jones admirait, et à qui il a réservé une place de choix dans l'un de ses recueils les plus personnels (mais c'est une autre histoire...). Donc, notre Ned, il s'intéressait à l'image médiévale, et il tenait à la respecter, parce qu'elle est juste. (Ce qui est rappelé aussi dans une citation allégrement massacrée, citée régulièrement, et que le massacre rend insensée... Ne pas craquer... Ne pas craquer !)
Fama, la Renommée triomphant de la Fortune. Une extraordinaire image de la justesse de l'image médiévale, et Burne-Jonesienne, à titre posthume. Ca l'aurait fait rire. Jaune. (Birmingham City Museum and Art Gallery)

On va s'intéresser au tableau de Wilmington, dans le Delaware... Il y a une version plus ancienne du sujet, sur un meuble, qui est lui à Oxford. Oeuvre de jeunesse, encore très marquée par un Moyen Âge revisité un peu maladroit (fond d'or) et Rossetti. Il y a un équilibre à trouver, élève Jones.
Le meuble, Oxford, Ashmolean Museum
On va prendre le tableau, réalisé entre 1865 et 1890 (oui, il est pas pressé...). Qui profite d'un espace inspiré du Quattrocento. Le mélange Burne-Jonesien y fonctionne mieux.
Déjà, la Vierge en rouge et bleu, on est dans la tradition iconographique. C'est du basique (et, je sais, il y a des exceptions). Ceci dit, les Marie habillées de blanc, au XIXe, ça commence à être à la mode... Donc, choix de la tradition médiévale. Na !
The Prioress's Tale, 1865-1890, Delaware Art Museum, Wilmington

Je résume l'histoire, qui est assez représentative de certains thèmes et de certaines peurs de la société de la fin du Moyen Âge, concernant les Juifs, qui enlevaient des enfants chrétiens pour les convertir de force (hop, une circoncision) ou les sacrifier (le pire, c'est que des gens les croyaient... Bref, en temps de crise, recherche de boucs émissaires, perte de l'esprit critique, et tutti quanti). Donc, un charmant et innocent petit enfant chrétien se baladait en chantant des odes à la Vierge dans une ville d'Asie, ce qui a fini par énerver les Juifs qu'il croisait, et qui un jour ont décidé de le trucider en lui coupant la gorge et de le balancer dans un coin.
Les méchants sont pas gentils.

Ils sont pas gentils. Mais, Marie vient le voir, et lui met un grain de blé dans la bouche, et il se remet à chanter. Du coup, on retrouve son corps, on punit les assassins, on emmène le garçon chantant devant l'autel, et là il explique à l'abbé le miracle et il ajoute que la Vierge viendra chercher son âme quand le grain sera retiré de sa bouche. Ce qui est fait, et là, on l'enterre comme un martyr. The End.
Un petit grain, ça ne fait pas de mal.

On a en effet pas mal de martyrs de ce type sur la fin du Moyen Âge. Les guerres, pestes, famines, ont fait beaucoup pour l'antisémitisme, et on invente un peu n'importe quoi. J'ai déjà lu aussi des petites choses pas sympas sur un prétendu antisémitisme de Ned. J'y reviendrais un autre jour pour ceux que ça intéresse. Pour l'instant, on reste dans le tableau. Et on va causer fleurs (je vous fais grâce des sources pour les personnages, le décor, etc.).

On trouve : des tournesols, des lys, du pavot, de la giroflée.
Et c'est là que les choses se compliquent au niveau de la lecture du tableau.
Certains partent du principe : peintre victorien = lecture victorienne des plantes.

Ce qui nous donne : 
Tournesol : adoration mouais...
Lys : pureté forcément, y a la Vierge
Pavot : consolation  mouais... 
Giroflée : fidélité dans l'adversité.  Gné ?
(Décryptage du catalogue du Delaware Art Museum, repris dans le catalogue de la rétrospective BJ de 1998. Le catalogue qu'il faut lire en anglais, parce que la traduction, comment dire... ? On va rien dire...)
Des fleurs, et une magnifique référence au Jardin Clos...

Maintenant, on passe en mode médiéval (ça rigole plus)
Tournesol : Bon chrétien qui se tourne constamment vers Dieu check !
Lys : pureté, fleur de la Vierge check !
Pavot-coquelicot : sommeil, mort check !
Giroflée : martyr, fleur crucifère rappelant la Passion du Christ check !
(introduction tardive dans l'art médiéval. On retrouve la giroflée sur le Jardin de Paradis de Francfort, pour l'une des plus anciennes au nord des Alpes).

Et si on contextualise, c'est quelle lecture qui correspond le mieux au tableau ?

La lecture médiévale colle parfaitement au contexte. En ce qui concerne le pavot, la lecture médiévale se trouve confirmée dans un autre tableau, The Last Sleep of Arthur in Avalon.
Helen Mary Gaskell, la bienheureuse réceptrice d'une correspondance magnifique (traitée avec le dos de la cuiller par une personne dont on ne citera pas le nom et dont les erreurs pèsent encore sur les recherches sur Burne-Jones... Depuis plus de 40 ans. Oui ! Je l'ai mauvaise !)

Dans une lettre à son amie Helen Mary Gaskell (28 avril 1898), Burne-Jones indique bien que le pavot-coquelicot est une référence au sommeil : "One poppy I have put for sleep". Rien à voir avec la consolation.
Arthur in Avalon. Détail. Le pavot entre la joueuse de corne et la harpiste.

L'association mort/pavot est aussi visible dans des tableaux de Rossetti, l'idole de Burne-Jones. Dans les différentes versions de Beata Beatrix, le pavot fait allusion à la fois à l'aimée de Dante, et à la disparition brutale de son épouse Liz Siddall (avec plein d'autres éléments). (Rossetti travaillait sur le sujet quand elle a eu son accident -guillemets possibles- de laudanum. Z'ont un peu la poisse quand ils bossent sur certains tableaux en rapport avec la mort et qu'ils mettent des trucs perso, dans la bande, quand même, non ?)
Rossetti, Beata Beatrix, Chicago Art Institute (photo bibi)

C'est marrant (non, en fait) que des spécialistes de Rossetti (Alicia Craig Faxon, dans sa splendide monographie qui date d'il y a plus de 30 ans) n'ont aucun mal à aller fouiner dans l'iconographie médiévale pour expliquer avec réussite les tableaux de l'une des influences majeures de Burne-Jones, et que les spécialistes de Burne-Jones... Ben non... Victorien, c'est victorien (heureusement, ça a un peu bougé depuis ma thèse...).
Read it
Bref, on a un peintre qui avait pigé comment fonctionnait une image méd, qui n'est pas compris, avec des tableaux lus comme des tableaux ne devant rien au passé dans leur fond. Désespérant.
En outre, la lecture médiévale est moins rigide que la victorienne. Dans l'art médiéval, le contexte détermine tout. La lecture "fermée", victorienne, n'amène finalement pas grand chose au récit. La lecture ouverte, médiévale, des différentes plantes renforce la représentation du récit de Chaucer. Elle le dramatise, et renvoie à la mort, au martyr, par leur réunion et leur soumission au sujet. C'est un outil qui précise l'histoire.

En effet, seule la prise en considération du contexte permet de décider quelle qualité attribuée à la plante il est pertinent d'extraire ; en d'autres termes, c'est le sens de l'image, préalablement défini par l'analyse iconographique, qui permet de déterminer l'éventuelle signification des plantes et non l'inverse. Fonder l'interprétation de l'image sur les éléments végétaux qu'elle comporte est impossible parce qu'il n'y a pas de Koinè de la symbolique végétale, ou de "langage des fleurs" préexistant à l'oeuvre. (...) aucune (représentation végétale) n'est dotée d'une signification propre, c'est le réseau de corrélations dans lequel elles sont prises qui leur confère un effet de sens. A l'intar des couleurs, les représentations de fleurs et de plantes "n'ont pas de sens mais seulement des emplois". (Pierre-Gilles Girault, la Fonction symbolique de la Flore, in Cahiers du Léopard d'or, 6, Flores et jardins, Paris, Le Léopard d'or, 1997, 163). 
Détail de la Beata Beatrix du Art Institute
(Il avait quand même pigé beaucoup de choses sur l'art médiéval, le grand Ned. Heureusement qu'un peu de ses idées nous sont parvenues, écrites, par Rooke, Helen Mary Gaskell et quelques autres.)


Sinon, on peut remplacer fleurs, plantes, tout ça, dans l'art médiéval, par vêtements aussi... L'emploi fait sens. (Faut que je me surveille plus niveau voca, quand je cause du sens...).

NB : toutes analyses des oeuvres et citations se trouvent dans ma thèse, Bordeaux, 2003.(sauf giroflée, sens plus précis trouvé depuis)

dimanche 12 février 2017

AMOURS, GLOIRE ET RONCHON

EFFIE GRAY
De Richard Laxton
2014



Celui là aussi, il était temps que je le regarde. 
Un film qui gravite autour des Préraph, forcément, à un moment ou à un autre, je ne laisse pas passer. Et comme en prime j'adore Emma Thompson... On va pas se priver. 


Arrivée au Home Sweet Home pour Mr and Mrs Ruskin (Greg Wise, remarquable en ronchon coincé et cuistre, et Dakota Tanning)

Une jolie histoire de mariage entre Effie Gray, une jeune et jolie écossaise, et John Ruskin, le plus célèbre critique d'art anglais du XIXe siècle... Celui qui a fait beaucoup pour Turner, et pour les Préraphaélites (même s'il est arrivé à la fin de la bataille... On y reviendra).

En fait, dans la catégorie mariage foireux, celui-ci met la barre très haut ! 
Une belle-famille qui vend du rêve (Julie Walters et David Suchet)

Entre, le mari ronchon qui ne s'intéresse qu'à ses écrits, la belle-mère ultra méga possessive qui ne jure que par son fifils chéri et qui donc déteste la bru, et va même la bourrer de laudanum histoire de calmer l'hystérique, et le beau-père qui vaut pas mieux et est aussi béât d'admiration devant fiston... La pauvre Effie va un peu déguster. 


Aaaaaaaaaah... Ce bleu ! (pardon... Je m'égare)

Le mariage non consommé,  c'est déjà top. J'ai bien aimé le travail en filigrane autour de la jeune soeur d'Effie... C'est à peine suggéré, mais ça laisse deviner le problème de Ruskin. Effie, qu'il courtisait plus ou moins quand elle avait 12 ans, aurait-elle été un peu trop vieille quand il l'épousa à 18 ? On n'a jamais su les vraies raisons de la non-consommation (on a suggéré le dégoût soit des poils, soit des règles). 
Sophie Gray, portrait de Millais, 1857, coll. part.

Jouer sur le personnage de Sophie et rappeler qu'Effie était très jeune quand elle et Ruskin se sont fréquentés serait une discrète touche qui pointerait dans la direction du problème. (Et si en plus on ajoute la fiancée suivante de Ruskin... Qui était aussi très jeune... On a l'individu trèèèèèèèèèèèès sain... Pour rassurer tout le monde, la famille de Rose La Touche -oui, y avait une blague- a pris des infos auprès d'Effie et a empêché le mariage).
Ruskin par Millais, 1853-54, Ashmolean Museum, Oxford.

On devine donc très vite que le mariage est un fiasco et que la vie chez les Ruskin est très fun, si on aime le bruit des pendules, des repas silencieux, et les belles-mères abusives. 


Ambiance chaleureuse...

Et Effie dans tout ça ? Elle préfère la vie mondaine. Et elle va se faire une amie, Lady Eastlake (Emma Thompson). Lady Eastlake est un perso assez important dans l'art anglais de la 2e moitié du XIXe. Et je suis très contente de la voir dans le film. Parce que, quand même, si on parle des muses (Jane Morris, Fanny Cornforth, Alexa Wilding), des femmes artistes -souvent muses aussi (Liz Siddall, Marie Stillman, Maria Zambaco, Evelyn de Morgan -euh... Help !), des amies intimes-confidentes (Frances Horner, Helen Mary Gaskell, Aglaia Coronio), les femmes qui ont écrit des choses intéressantes sur l'art de leur époque, ou des époques précédentes... Elles sont scandaleusement zappées. Je pense en particulier à Julia Cartwright, qui, selon Burne-Jones, avait écrit les choses les plus intelligentes à son sujet. Et il y a surtout Mrs Jameson, qui travailla énormément sur l'iconographie et à laquelle Ruskin piqua quelques idées. Mrs Jameson n'a pas pu finir son dernier ouvrage "Story of our Lord" (illustré de gravures faites par Poynter, le beau-frère de Burne-Jones, au passage). C'est Lady Eastlake qui a fini le boulot. 
La vraie Lady Eastlake dans les années 1830 (donc, premier mariage, donc pas encore Lady Eastlake...)
 
Rien que ça, même si ce n'est guère appuyé, remet quelques petites pendules à l'heure, en montrant que la femme du directeur de la Royal Academy, et de la National Gallery n'était pas une potiche. Mais une historienne de l'art reconnue de son temps. Et aussi de nos jours par les rares qui tiennent compte des victoriennes qui écrivaient.


Lady Eastlake (Emma Thompson) et Effie, devant un tableau de Millais... Je trouve l'arrière plan assez intéressant dans le contexte.
Il y a d'ailleurs un parallèle intéressant entre le couple Eastlake et le couple Ruskin. L'un a fini par très bien fonctionner, par un attrait mutuel pour l'art. L'autre a mal tourné... Et pourtant Effie est tout aussi passionnée. Bref, l'une est bien tombée. Pas l'autre. 
On ressent évidemment de la sympathie pour Effie. Ruskin fait un peu pitié. Ses parents, surtout la mère, sont carrément antipathiques (mais on est prévenu dès le début du film...). 
Je passe sur le relou vénitien.
Le relou vénitien

Et il y a Millais... Qui au moins la comprend. Lady Eastlake aidera Effie à quitter Ruskin. Millais n'a plus qu'à attendre l'annulation.Autrement dit, Millais est intelligent, sensible, et amoureux... Et en plus, il sait peindre.
Millais (Tom Sturridge)


La suite pas racontée... Effie et Millais ont 8 enfants. Ruskin. Rien. Evidemment, celui-ci ne joue plus trop le rôle de mécène pour Millais (étonnant...). Effie devra abandonner la vie mondaine qu'elle adorait. La reine Victoria n'appréciant pas l'histoire de l'annulation de mariage. 

Effie Gray, par Millais, 1853.

C'est la seule ombre au tableau. On accusera Effie d'être responsable de la peinture moins intéressante, plus commerciale de Millais, qui avait 8 enfants à nourrir. Mais, elle n'a pas l'air de l'avoir poussé dans cette voie. 
Et puis, sur la fin, elle aura le droit, une fois, d'approcher la reine. Si, si... 
My second sermon, 1864, Victoria and Albert Museum, Londres. L'une des filles d'Effie et Millais.

Le mouvement préraphaélite explose peu après que Ruskin ne s'y intéresse. Mais ça repart avec l'arrivée de mes duettistes favoris, Ned et Topsy. Ruskin se tournera vers Rossetti, puis Burne-Jones. Il paiera même le voyage de noces de Ned et Georgie. Ned devait fournir des dessins. Juste que... Ruskin les a accompagnés. Etre en voyage de noces à Venise, avec un ronchon pareil. Bonjour l'ambiance !

Et, contrairement à Desperate Romantics, les tableaux ne sont pas des copies affreuses des originaux. Ouf !!!
The Order of Release, 1852, Tate Gallery, Londres. Effie posa pour le tableau. Il n'y avait encore rien entre elle et Millais à cette date...


Ah, oui, les costumes...
Ben... En fait, j'ai pas trop regardé. A priori, la plupart collent bien à l'époque (peut-être une ou deux robes trop tardives). Le piège crinoline a été évité, puisqu'on est au début des années 1850, pas à la fin. 
Les coiffures... Au fur et à mesure qu'Effie vieillit, les cheveux montent, heureusement. Je crois que certaines coiffures de Lady Eastlake sont plus tardives. A vérifier. Mais, s'il y a de petits arrangements, ça ne nuit pas au film.
Bref, pas d'anachronisme à s'arracher les cheveux...

Finalement, on se laisse prendre.
Parce qu'en plus, les acteurs sont excellents.  

A VOIR 
SURTOUT POUR LES AMATEURS DE PRERAPHAELITES, évidemment...

mardi 27 décembre 2016

MEFIEZ-VOUS DES IMITATIONS 1.

LES JOIES DU NEO-GOTHIQUE

AU PAYS DES RILLETTES


La cathédrale du Mans... Qui est bien belle.

Comme le dirait si bien notre ami Captain Obvious, une cathédrale ne s'est pas faite en un jour. 
Non seulement ça prend quelques siècles pour avoir le bâtiment, mais en prime, faut ajouter de la déco. 
Forcément, la déco suit la mode. Ce qui vous explique une Vierge XVIIIe dans le choeur de Chartres, pour ne citer qu'elle. 

Ouais ! Je suis une vierge XVIIIe et je squatte un choeur gothique !

On ne va pas aborder (maintenant... Mais ça peut venir un jour) la question des polychromies. Un coup je remets un coup de peinture fraîche, un coup, je décape le tout, un coup j'en remets, mais sur quelle base ? 
Jusqu'à présent, ça va, on arrive un peu à s'y retrouver (quoique, avec les polychromies...). 
En plus des modes, on ajoute les guerres, les catastrophes naturelles, les actes de vandalisme, les vols... Bref, vous comprenez que Minette court partout à la recherche de ses chatons et qu'il en manque toujours. 

Et voilà le XIXe qui s'en mêle.
Le XIXe, il nous a fait de tout. On a de l'historicisme, de l'éclectisme... Du Nouveau. Et du Néo. Beaucoup de Néo (qui entre dans la catégorie historicisme ou éclectisme, selon le dosage et la quantité de types de néos. L'aspirine est dans le placard, à gauche).
Pour résumer l'art du XIXe, c'est un peu le règne des Néo-Machins. "Machins" incluant tout ce qui a pu se faire dans l'art mondial depuis... Pas Lascaux parce que ça n'était pas encore découvert, mais... Depuis l'invention de l'écriture. Joie dans les coeurs !
(Je précise à l'intention des personnes qui sont déjà en train de penser que je dis du mal du XIXe siècle... Que je suis quand même spécialisée en préraphaélites. Et que j'aime ça. J'adore les néos. Les néos, c'est rigolo !)

Et parmi ces néos, les deux plus fameux sont le néo-classicisme et le néo-gothique. 

Le néo-gothique, on en a fait des monuments tout beaux, tout neufs. Et on en a fait pour restaurer ce qui était cassé dans du vrai gothique, ou pour finir aussi le dit vrai gothique (parce qu'une cathédrale... Voir Captain Obvious)


Ouais ! Je suis un vitrail néo-gothique et je suis dans la cathédrale de Sens !

Notre néo-gothique, il est du genre inégal. C'est à dire que vous en avez qui hurlent "Made in XIXe" rien qu'en les voyant de loin. Et d'autres qui sont de petits coquinoux. En gros, de bons, voire de très bons, voire d'excellents pastiches. Qui s'intègrent merveilleusement bien dans l'architecture.
Le problème vient que parfois, on ne sait pas trop quelles ont été les interventions. Parce que ce n'est pas renseigné (là, c'est si on s'adresse aux services de conservation, où les dossiers ne sont pas forcément complet... Surtout pour des interventions d'avant le XIXe sur un objet retrouvé au Musée des Monuments Français et de provenance inconnue), ou... on est simplement en train de visiter, et on n'a pas toutes les infos sous la main. 
Je crois que, en toute honnêteté, toute personne s'intéressant à l'art médiéval (même les grands spécialistes) s'est au moins une fois fait avoir, ne serait-ce que quelques secondes, par un néo très réussi. Il n'y a pas à avoir honte de l'avouer. Après tout, les musées sont plein de faux reconnus vrais, jusqu'à ce que quelqu'un mette le doigt sur ce qui ne va pas. Ou d'oeuvres sur lesquelles il y a un doute raisonnable et au sujet desquelles les spécialistes s'écharpent pour savoir si c'est du vrai ou du faux. 


Je suis un vrai, mais un vrai quoi ? Je fais causer, en tout cas...

Reconnaissons le, les infos ne sont pas forcément toujours faciles à trouver (l'ami Google n'est pas la panacée, surtout pour ce genre de recherches. Rien ne vaut le contact avec le service de conservation, ou le bon bouquin, avec du papier.). En n'oubliant pas que parfois... Ben on sait pas pour l'instant. (Et dans le doute... Abstiens-toi)
Mais, ce qui peut aider à repérer nos amis XIXe, c'est... Le regard. L'habitude des oeuvres médiévales ET XIXe, ça peut vous sauver la mise. 
En gros, pour les reconstitueurs : ça peut vous éviter de faire un costume ou un accessoire à partir d'une oeuvre qui est juste un peu trop jeune de quelques siècles, et, pour les historiens de l'art, de bâtir des théories sur l'art médiéval à partir d'un vitrail de Viollet-le-Duc. 
Quoique, quand on a un pastiche exceptionnel... Or, justement, le pastiche exceptionnel s'inscrit dans la lignée. Il reprend des schémas médiévaux identifiables. Donc, pas de quoi bâtir une théorie, ou une étude, puisque c'est déjà traité, et qu'on peut espérer avoir un corpus avec du vrai médiéval dedans (et un XIXe qu'on finira par éliminer). 
Le problème vient des pastiches de bonne qualité, ou de très bonne qualité, qui ont un petit truc qu'on ne voit pas sur une oeuvre médiévale.
Là, deux solutions, qu'on soit reconstitueur ou historien de l'art.

Option 1 : On s'emballe. On a trouvé le truc unique !!! Alleluia ! Gloria in excelcis deo ! 100 patates ! Je vais avoir le costume que personne n'a, avec un truc jamais vu ! Je vais sortir un article qui déchire et renouvelle l'histoire de l'art !!!

Option 2 : On doute. Mmmmmmmmmmmmmm... Bizarre ce truc unique... Vérifions tout le contexte. Vérifions l'histoire de l'oeuvre, des fois que...

Pffffffffff... Elle était un peu longue cette intro. 
On va donc passer à une étude de cas. Les plus perspicaces d'entre vous auront déjà, à la lecture du titre, compris qu'on va parler du Mans.


La cathédrale du Mans, sous un autre angle.

Une chapelle de la cathédrale du Mans, plus exactement. Qui vous mélange allègrement vitraux du XIIIe et du XIXe. Et certains détails sont vraiment bien fichus. (Je précise en passant que les vitraux du Mans, en règle générale, c'est du gros mélange... On a recomposé certaines fenêtres avec des fragments, en mettant aussi du contemporain, dans toute la cathédrale. Donc, là, vous avez intérêt à investir dans un bon guide ! Il y a par ailleurs une thèse qui existe sur les fenêtres XIIIe. Déjà, si vous trouvez pas les détails qui vous intéressent dedans, ça veut dire que... C'est peut-être du XIIe. Ou pas...)

Bienvenue !

Bienvenue dans la chapelle du chevet, avec son magnifique plafond peint.
Mais nous, on va s'intéresser aux fenêtres. Au nombre de 11.
Il est évident qu'on ne va pas toutes les faire... Mais il me paraît intéressant de mettre le doigt sur quelques petites indications.



Un petit nettoyage ne serait pas du luxe.
On a des vitraux qui paraissent plus propres que d'autres. Un indice, quand même. Mais, si cela peut dire que les vitraux propres sont plus neufs, cela peut aussi vouloir dire que certains ont été restaurés, d'autres pas. Donc, critère à retenir, mais avec précautions.

Fenêtre 1 : Adam et Eve, Arbre de Jessé


Fenêtre 1, lancettes 1 et 2. Adam et Eve, Arbre de Jessé.

Et on attaque par la première lancette. 

Adam et Eve, le péché originel. 
Première chose qui ne va pas. Adam n'a pas de dorelot (la petite frange à la mode au XIIIe chez ces messieurs), mais une raie médiane. Ca, pour du XIIIe, ça n'est pas très crédible. La sexuation se fait à ce niveau pour les coiffures. En outre, anatomiquement parlant, on est devant quelque chose qui paraît mélanger une anatomie simplifiée (comme on la trouve au Moyen Age) et détaillée (comme on la trouve au XIXe). Sentiment bizarre. 
Et le visage d'Eve a quelque chose qui ne va pas. 


Même impression pour la Création d'Eve. Le visage est étrange. Pas un visage XIIIe. Mais, là, Adam a une espèce de chouquette sur le front qui peut passer pour un dorelot. La gestuelle paraît correcte, ici, pour du XIIIe, mais, c'est au niveau des têtes que cela coince.

Lancette 2.
Arbre de Jessé.

Le roi David. Les caractéristiques du visage se retrouvent dans le vitrail d'Adam et Eve. Parfois...

Bien moins propre. Nettoyage ? Date différente ? 
Là... Il n'y a rien qui choque.
Ce qui est intéressant : on remarque que certains détails des visages (façon de faire les yeux, le menton, le nez) correspondent avec des visages de la lancette précédente. 
Mais, c'est là que ça devient vraiment passionnant... Si ces détails, typiques du XIIIe, sont régulièrement présents sur l'Arbre de Jessé, ce n'est pas le cas sur le vitrail d'Adam et Eve... Et ça... C'est bon pour Jessé, pas bon pour Adam et Eve. 
On aurait un artiste du XIXe, et un qui a bien bossé son XIIIe quand même.
En outre, sur l'Arbre de Jessé, on a un joli portrait du chanoine du XIIIe siècle, Guillaume de Marcé (oui, j'ai triché, j'ai un peu lu sur cette chapelle). Vitrail d'époque. Il faut bien un référant.  
Après coup, c'est facile. Quand on sait qu'on doit se méfier, on commence à voir ce qui ne va pas, partout. 

Jessé, et le chanoine... Attention à la lampe.
 Mais avant, quand on découvre un édifice et qu'on ne sait pas l'histoire précise, en présence d'une oeuvre qui risque de poser problème, il faut un déclic. Ce n'est pas dans la première fenêtre qu'on le trouve. Il faut aussi préciser que c'est bien plus facile à voir chez soi que sur place, surtout dans le cas des vitraux du Mans, où le "pasticheur" était vraiment talentueux. Sur place, il y a la distance, la hauteur de l'oeuvre, qui empêchent de saisir les détails suspects. Chez soi, on a les photos, que l'on peut agrandir. C'est pour cela que l'on peut se faire avoir sur place, et que c'est une fois rentré que l'on note qu'il y a peut-être problème. 
(Vous pouvez aussi demander sur place, si vous trouvez quelqu'un. Mais, c'est toujours risqué. Personnellement, j'ai eu tous les cas de figure : celui qui savait parfaitement. Celui qui reconnaissait ne pas savoir. Et le pire : celui qui fait comme si il savait mais qui, quand on lit les bons bouquins... Ben, au final, vous a raconté n'importe quoi. Ce specimen est heureusement minoritaire. Mais particulièrement dangereux... Je ne parle pas de ceux qui en sont restés à des théories qui se sont révélées fausses. Mais de ceux qui inventent.)


Judith et Esther. Vu ainsi, ça peut passer...

Fenêtre 2, avec deux lancettes, représentants les histoires de Judith et d'Esther.
La fenêtre où il y plein de rose. Et la fenêtre au pot aux roses. C'est là que notre pasticheur a fait quelques erreurs. Pas énormes. Et, sur place, on ne les voit pas vraiment. Et n'oublions pas qu'il s'agit d'un artiste du XIXe siècle, avec les connaissances de son temps. Contextualiser, c'est aussi tenir compte de ceci. 
Elles sont belles, ces deux lancettes. XIIIe, XIXe, on s'en fiche. Ce sont deux très beaux vitraux.  
Et on voit que l'artiste a vraiment voulu coller au modèle XIIIe. On retrouve la même lampe que dans l'Arbre de Jessé. Mais... Très simplifiée. Trop. 

Version simplifiée de la lampe de Jessé. Il y a déjà des choses qui clochent. Et pas que dans la lampe.

L'artiste a bien étudié les coiffes médiévales, d'après les sources. Mais il a fait quelques boulettes. On retrouve le dorelot-chouquette qui va pas. 

Dorelot, pas dorelot... La coiffure qui va pas...

Et les crêpines (filets à cheveux) ! C'est là que le bât blesse. 
J'avoue. J'ai cru, sur place, que c'était du XIIIe. J'ai cru, aussi, au premier regard rapide sur les photos, que ça collait. Et... Ensuite... J'ai un peu mieux regardé les coiffures. Et. Non. Ca ne va pas. 
Ce ne sont pas vraiment des cas isolés. Toutes les coiffes correspondent à des coiffes portées au XIIIe. Mais, il y a des petites nuances. 

Une crêpine pas nette...
 La décoration des crêpines, déjà. On a des filets décorés ailleurs. Pas du même type. La façon dont certains sont posés, bas sur le front. Ca ne va pas à cette date. Ca dégage plus le front, normalement.
La manière dont ces filets tombent sur la nuque. Et là, merci le XIXe. Inconsciemment, quand je voyais la manière dont les crêpines descendaient, je voyais apparaître des portraits féminins du XIXe. Des années 1860. C'est pas bon un truc comme ça. Elles portaient pas de filets, en plus, les jolies dames de chez Tissot ou Rossetti. C'est le tombé de la coiffure qui collait pas.

Rossetti, Femme en jaune (Annie Miller), 1863. Quand on pense à ça en voyant un vitrail soi-disant XIIIe, y a comme un problème.

Donc, là, une chose à faire : retirer les images de tout fichier médiéval, et enquêter sérieusement (si on veut en avoir le coeur net. On peut aussi mettre à part et ne plus y toucher. Mais... Savoir de quoi il en retourne peut-être utile. La preuve : j'en fais un article.) 
Et plus je regarde les photos, plus je me dis que... Pas méd. 

Pas med, le tombé des cheveux dans le filet !

Quand on ajoute tous ces petits détails : filet posé trop bas sur le front pour du mi XIII (ce qui correspond au type des tourets), décoration, manière dont les cheveux sont placés dans la résille ("lâchés" et non tressés, en chignon ou en couronne), et la lampe plus simplifiée que dans le vitrail de Jessé, ça commence à faire beaucoup. Et on se met à douter de tout... Je pense qu'un spécialiste du militaire verrait aussi un ou deux détails infimes (ou énoooooooooooormes) qui ne collent pas. 

Résultat de l'analyse de cette fenêtre, avant même d'avoir fait les recherches : Nécessité absolue d'analyse rigoureuse de chaque vitrail de la chapelle.

Après recherches... Effectivement. Bonne intuition. Cela fait partie de ce que je dis "ne pas sentir". Souvent difficile à définir avec précision au premier abord. Et souvent, c'est une petite incursion du XIXe. Mais comment repérer ce qui est XIXe si on n'est pas familier avec cet art là ? Avec les coiffures ? Peut-on travailler d'après des sources visuelles sur le costume médiéval si on n'a pas en tête le risque néo-gothique ? Car ce risque est réel. 

Jolie besace... Pas XIIIe, mais jolie.

On va pas faire tout le détail...
Juste... par exemple... Une besace d'un type jamais vu, et un cale qui ferme bizarrement dans la 10e fenêtre.  


Un nouveau système de fermeture. Le noeud, c'est surfait.

Sur l'ensemble des vitraux, on remarque aussi, de temps à autres, des gestes qui semblent anormaux par rapport au langage médiéval.

Ce qu'il en est de cette chapelle :
Les siècles des vitraux de la chapelle, de gauche à droite, fenêtre par fenêtre (slash), lancette par lancette (tiret)
19-13/19/13-13+19/13/13/13 ?/13+19-19/19/13/19/19
Voilà, voilà... Le détail des fenêtres, niveau dates de réa, sachant que dans certains cas, on a de la restauration XIXe dans du XIIIe. (Je vous ressers une aspirine ?) 

Histoire ultra rapide des vitraux de la chapelle :
Au XIIIe, toutes les fenêtres sont ornées de vitraux.
XVIe. Guerres de religions. Une seule fenêtre échappe au massacre. On remplace par d'autres fenêtres XIIIe provenant d'autres parties de la cathédrale (bonjour la cohérence du cycle, du coup).
1858... Un ouragan qui passait par là endommage toutes les fenêtres. On a alors déposé les vitraux du XIIIe, jusqu'en 1876-1882. Et là, il a fallu combler les trous. D'où les fenêtres XIXe, qu'on a voulues de même style. 
Et, malgré quelques petites erreurs, l'ensemble est, au final cohérent. L'artiste qui a réalisé ces vitraux n'a pas hésité à puiser dans le répertoire médiéval qu'il avait sous les yeux. On retrouve ainsi des costumes qui sont, dans l'ensemble, très corrects. 
XIII ou XIX ? On a ce costume dans les deux cas. (mais là, c'est XIII)

Mais, parfois, il n'a pas compris ce qu'il voyait, et a mal interprété, il a simplifié, ou a laissé paraître des éléments XIXe. Les coiffures sont les éléments les plus frappants. Surtout si on considère la date de réalisation des vitraux. Ces coiffures anachroniques sur des femmes médiévales paraissent aussi anachroniques pour du dernier quart du XIXe siècle. L'artiste aurait-il pallié à sa méconnaissance des coiffures féminines médiévales en s'inspirant de la mode passée du XIXe ? 
Alors, quelle date ?


Un petit guide qu'il est bien utile pour (commencer à) s'y retrouver dans les vitraux de la cathédrale du Mans :
A. Marquet, La cathédrale du Mans, 1992.