dimanche 10 janvier 2021

LIVRE SUR LA MODE

MODES ET VETEMENTS

RETOUR AUX TEXTES



Il s'agit là d'un ouvrage couvrant plusieurs périodes, présenté par plusieurs spécialistes. 

C'est un recueil de textes d'époque, mettant en avant la façon dont on pouvait réagir aux phénomènes de modes et autres aspects. 

Je ne prétendrais pas juger de la pertinence des textes choisis pour les périodes où je ne connais rien, ou pas grand chose. Je laisse cela à d'autres, qui auront un avis plus judicieux sur la question. 

Le spécialiste du Moyen Âge "convoqué" pour l'occasion est Gil Bartholeyns. J'ai déjà eu l'occasion de lire ses écrits sur la mode et le costume, et j'apprécie ses références aux spécialistes de l'iconographie médiévale. J'avoue aussi qu'il touche à plusieurs siècles du Moyen Age, ce qui est hélas plutôt rare parmi les grands spécialistes français du costume médiéval, plus axés sur les deux derniers siècles. Il est parfois assisté d'autres auteurs, et sort aussi du Moyen Age, pouvant introduire des textes datant de la période moderne.

Ceci dit, une petite présentation des différents spécialistes aurait été la bienvenue. 

Le livre est découpé thématiquement, et chaque thème est ensuite abordé chronologiquement, avec une introduction/présentation réalisée par chaque spécialiste, accompagnée d'une très courte bibliographie. Que personnellement, je trouve incomplète (mais, je suis casse-pieds, et toujours en quête de références). 

Le Moyen Age est évoqué au thème 1 : Etudes visuelles : textes, images et objets vestimentaires, au thème 2 : Economie : à la croisée des arts et de la consommation. Au thème 3 : Objets de savoir : la constitution d'une discipline... 

Et basta ! Les parties sur l'identité, la géographie et la production ne présentent aucun texte médiéval occidental (on a un texte d'un Arabe en Asie, du XIVe). Pourtant, une lettre des archives Datini aurait trouvé sa place dans le thème 6, par exemple. Des témoignages sur les difficultés pour les femmes à voyager, étant donné les réglementations fluctuantes pour les femmes respectables, ou non, auraient aussi été intéressants. Hélas, on en reste à de la figuration dans 3 parties. La part du Moyen Age dans la troisième étant une gravure XIXe et un texte de ce cher Quicherat dont j'ai dit du bien il y a peu... mais... Pas pour le texte choisi ici, qui pourrait même expliquer pourquoi les Français s'occupent avant tout des XIVe et XVe siècles... C'est la faute à qui ? C'est la faute à Quiqui ! Heureusement qu'après lui on a eu Viollet Le Duc (J'ai dit du bien de VLD !), même s'il était souvent à côté de la plaque (tout rentre dans l'ordre, la crise fut brêve) et Enlart, qui a fait un ménage bien plus grand chez ses illustres prédécesseurs qu'on pourrait l'imaginer. 

Ce qui nous laisse 2 chapitres avec des vrais textes du vrai Moyen Age. Elle est pas belle la vie de chercheur en costume méd ? On n'est pas super aidé ?

Et le premier... Ben... Si on connait l'article de Platelle... On se rend compte à quel point cet article était complet. En gros, on a les textes cités par Platelle, en entier, concernant les changements des XIe et début XIIe. C'est bien de les avoir en entiers, c'est vrai. Mais on se retrouve avec un "rien de nouveau sous le soleil". J'exagère un chouïa. On retrouve aussi les textes de Christine de PiZan (et pas Pisan... on préfère l'orthographe avec un Z maintenant qu'on sait qu'elle n'a rien à voir avec la ville de Pise) sur les excès vestimentaires. Textes souvent cités. Là, on a la totalité. 

Les textes sont évidemment traduits (pas de VO. Pas pratique si on veut vérifier les termes d'époque). 

Bref, des textes concernant les excès de la mode, 


qu'on connait déjà si on travaille sur le costume médiéval. 

Mais qui ont ici l'intérêt d'être complets, et... on a tout sous la main (pas besoin de passer d'un bouquin sur Orderic Vital à celui de Christine de PiZan, qui n'est pas rangé au même endroit dans la bibliothèque).

2e partie. 

1. De la loi somptuaire.

Philippe le Bel. Là encore, la routine (exit Philippe Auguste et Philippe le Hardi, antérieurs. Y a que les Fifi qui font des lois somptuaires ou quoi dans ce pays ?)

2. Usage des vêtements de cour XVe XVIIIe. 

Petit problème, ça commence à Henri II. Hum hum... Y a une barre qui est tombée. Lire "Usage des vêtements de cours XVIe XVIIIe".

3. La mode et le vêtement du clergé par Christine Aribaud 

Classique, le Rational des divins offices, de Guillaume Durand. Rien de neuf non plus.

4. Innovations et échanges dans l'économie textile : l'exemple des Pays-Bas, par Peter Stabel

Statuts du métier des tisserands à Malines, 1295. Voilà du moins courant ! Et du bien utile ! 

Et des extraits des comptes de Charles le Téméraire, le plat préféré des loups lorrains. Intéressant, également. (non traduit, accessible)

Une lettre à un marchand de la Hanse de 1415.

Un inventaire de 1438 (non traduit, accessible).

Un café ? 

Comme dans tout ouvrage généraliste sur la mode et les vêtements, le Moyen Âge (1000 ans) fait figure de parent pauvre. On a des textes, qui ne demandent qu'à être exploités. Les sermons d'Etienne de Bourbon, milieu XIIIe, les règles édictées à Florence par le cardinal je sais plus comment, vers 1300, le manuel des péchés, les archives Datini, les poèmes de Sacchetti... Et je ne parle même pas de l'Angleterre. Peu de nouveauté. Des textes en version française, ce qui est toujours gênant. Mais, on les a sous la main. 

Ceci dit, je pense que pour les autres périodes, ou si on cherche à avoir une vision un peu globale (si on peut, vu les ellipses), ou des pistes pour débuter, ce recueil de textes d'époque peut apporter énormément.  

On va trouver, par exemple, des textes sur l'émancipation féminine, les contre-cultures, les vêtements de sport. On va aussi quitter l'Europe. Et des illustrations. Aussi.

Cela ouvre des portes, c'est certain. Et cela dépend du niveau de connaissance initial, et de ce que l'on recherche. Ce gros ouvrage reste utile.   

Modes et vêtements

Retour aux textes

Sous la direction de Damien Delille et Philippe Sénéchal

Musée des Arts décoratifs, Institut Nationale d'Histoire de l'Art, 2020 

39 €

POUR COMMENCER AVEC L'ETUDE DES TEXTES 

OU TROUVER TOUT DE SUITE ORDERIC ET CHRISTINE

 

LIVRE MYSTERE

CATHEDRALE SANS NOM

C'est pas parce que c'est imprimé que c'est correct.

Puisqu'on parle d'une cathédrale sans la citer, on va mettre une cathédrale imaginaire de Schinkel.

Généralement, je parle de livres que j'ai appréciés. Pas cette fois.

Il y a un livre, acheté il y a quelques années à la boutique d'un musée, qui m'a profondément marquée.

On se dit "boutique de musée, ça doit être sérieux". Or, c'est loin d'être toujours le cas (la preuve, mon bouquin se trouvait au musée de Cluny, comme quoi ! )

En fait, on trouve de tout. Des ouvrages de références, et des choses qui sont généralement destinées au grand public, et qui ne sont pas forcément des cadeaux. 

Or, donc, j'ai un jour acheté un de ces ouvrages (plus d'une fois, mais celui-là... ouh la la). J'ai feuilleté, les thèmes avaient l'air sympa, ça concernait les sculptures de la cathédrale locale, et y avait de belles photos. 

Quand j'ai commencé à le lire... J'ai trouvé une chose très discutable, puis une autre, encore une autre, et encore, et des erreurs phénoménales ! 

C'était bien écrit. Vraiment. Après recherches, l'autrice s'est révélée être prof de lettres. Donc, ça peut être bien écrit. Je ne vais pas vous faire la liste de toutes les émotions par lesquelles je suis passée, il y en a eu beaucoup, parce que trop de choses qui n'allaient pas. Et, sur la fin, il y a quelques infos qui sont intéressantes (pour être gentille, on va dire une petite dizaine de pages, sur 64. Une toute petite dizaine...). Vraiment.

Un truc dans le genre...
Je ne donnerai pas le titre du bouquin. Il concerne une cathédrale célèbre, est vendu au musée, et à la cathédrale, il est pas épais, ça cause sculpture. Après, 10 euros pour avoir de très belles photos, ça peut le faire. 

Mais pour ce qui est du texte (en dehors de la mini dizaine finale)... 

Surtout qu'à côté on a eu, quelques années plus tard, un ouvrage de référence sur la sculpture de la cathédrale de Biiiiip. Là, c'est de l'historien de l'art réputé, bien calé sur la sculpture médiévale. Il y a beaucoup plus de pages, des photos en noir et blanc (dans l'autre, c'est en couleur !), les recherches sont plus poussées... C'est marrant, au final, y a pas photo entre les deux livres. Le livre en noir et blanc se permet même le luxe d'être plus haut en couleur.

Allez, qu'est ce qui ne va pas (ou qui va) dans ce fameux bouquin qui est planqué au fond d'une boite chez moi ? (Sort que je ne réserve pas aux livres écrits par "Historien de l'art dont je ne citerai pas le nom", donc, forcément, je parle de l'autre). 

Ce serait quand même laborieux de faire la liste de toutes les erreurs du livre. Je vais évoquer ce qui m'a le plus dérangée.

Une vraie cathédrale isolée.
 Déjà, un problème majeur : il est focalisé sur UNE cathédrale. Ca ne parle QUE de cette cathédrale. Et rien d'autre. Or, quand on veut mettre en valeur les particularités d'une cathédrale gothique... on parle des autres chantiers. Obligé. Les sculpteurs de Biiiip venaient de quelque part et allaient quelque part, à la fin du chantier (ou lors d'interruptions trop longues), sauf décès, accident, changement professionnel, contrat juteux dans une autre église de la ville. Là, rien. La cathédrale de Biiiiip est une sorte d'île qui n'a aucun contact avec le monde (j'exagère à peine). C'est pas bon. C'est un signe d'ouvrage à éviter. On parle d'un livre, pas d'un article de 10 pages ou d'un petit ouvrage de présentation. Là, c'est un livre qui veut montrer l'intérêt de certains détails du monument.

Méconnaissance flagrante de l'image médiévale. Ca, c'est courant... Par exemple, aucune compréhension des enjeux de la représentation de la nudité (il y a plusieurs pages pleines d'envolées lyriques là dessus... Ca fait mal). Un seul aspect de la représentation de la nudité est envisagé. Or, l'image médiévale est polysémique. Et là, pas d'bol, le sens pris en compte n'est pas le bon. Une image médiévale, c'est une chose et son contraire et plein d'autres choses encore. Ce n'est pas un sens unique ou un stationnement interdit.

Méconnaissance de l'art en général. Alors, parfois, il y a des "comme dans l'antiquité grecque". Euh... Ben, oui, justement. Mais pas grecque... Romaine... Y a des ruines romaines à Biiiiip ! Comme par hasard ! Remployées au Moyen Age, en prime. Donc connues. Et les liens sont supposés par les historiens de l'art, entre la statuaire de la cathédrale et certaines ruines locales. Et, pour en remettre une couche... L'influence antique, on se la trimbale au moins depuis Chartres, sur les chantiers des cathédrales (donc, c'est pas Chartres. En fait, de l'influ antique, on en a plein, chez les méros, les caros, les romans...). L'influence antique de Biiiiip est indiquée dans un ouvrage très généraliste sur la cathédrale. Pourquoi ne pas avoir souligné que le fait était connu ?

Nous sommes deux frères jumeaux, nés sous le signe de l'Antiquité... Et on vient de Chartres.
 Coïncidence ? le chantier de Biiiip est proche, chronologiquement de celui de Chartres... Tellement qu'on se dit qu'on a des chances d'y retrouver les mêmes gugusses (et sur Noyon ensuite, entre autres destinations -donc, c'est pas Noyon non plus). Ca sert un peu de sortir de sa ville ! Je sais bien que le nombre de pages est très réduit. Mais... Purée, au lieu de faire des belles phrases, ben... Une petite ligne peut signaler les rapports avec l'antiquité (rapports établis, pas juste du "comme"), peut signale le fait que ça a été étudié. C'eut été une excellente idée, cette petite ligne. A part ça, on en cause de l'Ecole de Biiiip ? Y aurait pas des manuscrits à influence antique qui en viennent, dont certains pourraient même avoir des points communs avec les sculptures de la cathé ? J'demande, juste en passant... C'est pas parce qu'on est dans la sculpture gothique qu'on doit oublier les autres arts, même plus anciens.

Je garde quand même le sourire


Je préfère pas parler de ces histoires du refus de portraiturer les gens du peuple avant le XIXe siècle. Un peintre comme Hals saura apprécier. (Et il y en a avant). Ca va tellement loin dans l'incompréhension qu'emportée par son élan, l'autrice finit par dire que les portraits, même de gens célèbres, se retrouvent au bout de quelques générations dans les greniers... 

 

 

Pas de grenier pour LA Star !
 

 

Euh... La Joconde ??? Youhou ??? Les marchands d'art ? Les collections princières ? Les Epoux Arnolfini sont passés, au XVIe, dans les collections de Marguerite d'Autriche, pour passer ensuite dans les collections royales espagnoles, et se retrouver entre les mains d'un Ecossais qui l'a vendu aux Anglais. C'est ça un grenier ? (Ca y est, je suis encore énervée...) C'est pas de l'énormité, ça ? Y avait de la clientèle pour les portraits, de gens connus ou d'anonymes !

 

 

 

 

 

Méconnaissance du costume. Et que je te cause de bliaud pour du XIIIe. L'autrice a bien utilisé un ouvrage sur le costume... Mais un ouvrage qui ne devient pertinent que quand ça y cause de ce qui se passe après 1340. Avant, vaut mieux éviter de le regarder. Ca fait mal. 


Aberrations sur la religion. Parler du Purgatoire pour les périodes d'avant le XIe, quand la notion de Purgatoire n'apparaît que fin XIIe... Voir Le Goff... C'est une notion compliquée, très mal amenée, et restituée. 

 

 

 

Et alors, là où ça part en cacahouète total, c'est quand on arrive aux têtes. Possibles que ce soient des portraits. On le suppose pour pas mal de ces sculptures, ailleurs. Portraits de maîtres d'oeuvre, d'ouvriers. On ne sait pas trop la signification réelle de ces têtes, surtout quand elles deviennent grimaçantes, et qu'elles se trouvent hyper haut. Camille a des idées intéressantes. Je vous renvoie à son bouquin Image on the edge, qui a été traduit en français, et que l'autrice a utilisé. 

Vive le téléobjectif pour mieux me voir !
 Sauf que la traduction a fait perdre le second degré, et que l'autrice n'a pas l'air d'avoir saisi le second degré. Oui, les sculptures ne se voient bien qu'au téléobjectif... mais ça n'a rien de surprenant d'avoir des statues en hauteur dans les cathédrales. Il y a moyen de monter, déjà... Et même, il y a aussi l'existence d'un monde invisible (anges, démons...) qui peut les voir. Et les têtes sculptées auraient une fonction protectrice, tenant les démons à distance. Cherchez pas ça dans le bouquin, faut pas rêver. Le pire, c'est que le livre laisse l'impression que ces têtes en hauteur, qu'on ne peut voir qu'au téléobjectif sont une spécificité de Biiiiip. Il y en a beaucoup, c'est vrai, mais on en trouve partout. Dans toute l'Europe. Or, tout le livre est ainsi. Tellement focalisé sur une cathédrale qu'on a l'impression que tout ce qui est présenté est unique.

Hello ! Je suis pas très haut, c'est vrai. Il y a bien plus haut sur la cathédrale locale, n'y a-t-il pas ?

Et alors en plus, on a des passages en mode lyrique... Avec un sentimentalisme XIXe, cherchant à se propager au XIIIe. Mais non !!! 

Avec, la cerise sur le gâteau... L'interprétation "critique sociale ou politique".

Excusez-moi, je vais pleurer un petit peu... 

Que des personnages soient difformes et grimaçants, c'est dans la nature de ces images en hauteur... Comme expliqué précédemment. On peut ajouter les scabreux, scatologiques, etc. Tout ceux qui donnent des raisons de regarder en l'air parce que c'est rigolo. 

Je suis un atlante, j'en ai plein le dos, et pourtant je ne viens pas de Biiiiip. Alors, c'est quoi l'explication de ma présence sur ma cathédrale ? De quelle oppression suis-je le symbole ?

Grosse théorie autour d'un événement historique réel. Des émeutes contre les autorités religieuses locales, durant la construction, le chantier de Biiiip, pendant les "émeutes" (quelques années) a été arrêté. Si on suit le livre de  ce vrai spécialiste qu'on ne citera pas, les sculpteurs (qui, les ingrats, ont besoin de manger) se sont barrés, parfois avec des sculptures déjà faites, ailleurs. Dans le petit livre, on a droit à un gros passage sur les atlantes, symboles de l'oppression (je simplifie peut-être un peu trop, mais c'est ce qui ressort du propos)... Le problème, c'est qu'à Noyon, on a un atlante, qui pourrait avoir été prévu et sculpté pour Biiiip. Avant les émeutes. Avant l'éventuelle oppression que les atlantes symboliseraient discrètement. Et des atlantes, on en a ailleurs qu'à Biiiip ou Noyon. Ca sert vraiment, d'aller voir ailleurs. Une cathédrale, ce n'est pas un chantier isolé fait avec des sculpteurs locaux. Ca s'inscrit dans un tout. Et, en prime, là, on a une cathédrale faite de chantiers successifs, avec des parties régulièrement remaniées, des parties restaurées à diverses dates (ça, c'est précisé. C'est bien)...  

Youhou ! Vous m'voyez ? Oui, faut un télé, je sais ! Je ne suis pas à Biiiip ! Qui m'oppresse ? C'est la lutteuh finaleuh !

Je sais, c'est pas bien de démonter un livre comme ça (mais y a  ni l'autrice, ni le titre, ni la cathé... Ca, à la limite, ça peut se deviner). C'est visiblement l'oeuvre d'une passionnée par l'histoire de sa ville et ce monument, qui a vraiment cherché à se documenter. Mais... Il manque de toute évidence les bases en histoire de l'art. Même le recours à Michael Camille (qui pourtant savait de quoi il causait) est mal venu, car mal compris (quand on n'a pas les bases en iconographie médiévale, on passe à côté de beaucoup de détails importants et on considère comme info majeure ce qui est à prendre au second degré). 

Passionnée par sa ville, elle en oublie cependant certaines créations locales qui auraient dû être mises en rapport avec l'édifice. Un épisode historique a eu un réel impact sur la décoration de l'édifice, oui. Mais pas comme cela est avancé dans l'ouvrage, qui part vraiment en portnawak, sans aucun élément valable. Juste une lecture partiale des images, sans tenir compte de ce qui se passe ailleurs, et avant. Se focaliser sur un unique bâtiment, sans chercher à le contextualiser, en fonction des autres, a tourné à la catastrophe. Même s'il y a quelques remarques intéressantes. S'il y a de belles photos, et d'autres qui sont des documents très importants (parties aujourd'hui disparues). 

En gros, on retrouve un problème majeur :  pour pouvoir tirer des informations utiles de ce livre, il faut déjà avoir des bases très solides. Des lecteurs non avertis pourraient prendre pour argent comptant tout ce qui est avancé dedans. Or, ici, la balance est sans appel. Il y a trop peu de positif. 

Il y a des passionnés, des amateurs éclairés qui peuvent faire des études de qualité, qui font avancer les choses, qui rendent un réel hommage, mérité et pertinent, au monument qu'ils présentent. Là, ce n'est pas le cas. Pourtant, il reste quelques infos qui valent la peine. Très peu, au final. 





vendredi 1 janvier 2021

METHODOLOGIE 7

 LES GISANTS ET PLATES TOMBES

Site d'art funéraire, à creuser ou à enterrer ?


Attention aux tombes sur le sol !

Mon triangle n'est ni équilatéral ni isocèle, je sais. Il y en a un très bien fait à l'entrée de l'église de l'Ara Coeli à Rome, que j'ai honteusement repris, mais en moins bien. Oui, ce panneau existe réellement !

On revient aujourd'hui sur un sujet déjà traité, ô combien glissant :

Les plates-tombes et gisants.

(normalement, vous deviez vous en douter)

 

On en a déjà parlé , dans deux articles qui montrent bien les problèmes posés par ces sources. 

Il me semble cependant nécessaire de faire un point un peu plus complet sur la question. 

Des problèmes divers

Les gisants et plates-tombes à effigies (c'est comme ça qu'on dit "dalle funéraire" ou "plaque funéraire" quand on veut faire bien) sont des objets dangereux à manipuler, pour un tas de raisons. Et ce n'est pas une marotte personnelle, loin de là. Je vous traduits ici un passage d'un livre pas trop vieux :

Medieval Life, Archaeology and the Life Course, par Roberta Gilchrist (Boydell Press, 2012)

  Les effigies et plaques funéraires sont également d'importantes sources pour l'histoire du costume anglais, mais il y a des facteurs à prendre en compte dans l'utilisation d'images funéraires en tant qu'indicateurs des vêtements portés du vivant. Il n'était pas rare de commander un monument bien avant ou après le décès de l'individu, ce qui soulève le problème de la datation du costume d'après des preuves funéraires. Les plaques étaient parfois choisies à partir de modèles standards plutôt que d'être faites sur mesure pour les personnes. De manière encore plus significative, les vêtements sur les monuments funéraires peuvent avoir été dépeints pour des raisons symboliques plutôt que pour refléter les vêtements réellement portés par le défunt. (p. 69) 

 L'autrice indique aussi quelques infos importantes concernant l'âge idéal des défunts (rapport à l'âge idéal du Christ : entre 30 et 33 ans), le fait que les femmes, quelque soit l'âge de leur décès, sont souvent représentées jeunes (ben... C'est vrai que l'Aliénor de Fontevraut ne fait pas ses 80 balais),que les enfants peuvent être représentés comme de jeunes adultes, bref :

Les conventions des représentations funéraires ont pu engendrer des incompréhensions fondamentales du costume médiéval en fonction de l'âge.

(J'avoue avoir un avis assez mitigé sur ce bouquin, mais c'est surtout parce qu'il utilise parfois, comme source, un ouvrage de référence qui est supposé concerner tout le Moyen Âge, mais qui n'est plutôt fiable que pour la période 1340-1500 et qui part grave en cacahouète dès que les autrices sont sous 1340. Or, justement, l'autrice de Medieval Life utilise les parties douteuses... En dehors de cela, Medieval Life est un livre pas mal du tout. Mais voilà, comme toujours, faut trier, et avoir les bases pour trier.)

Inconnue, à Joigny. Sa coiffe vous semble bizarre ? La tête a été restaurée au XIXe (mais on sait pas quand, ni par qui, ni dans quelles conditions. Ils sont vachement au courant à la mairie. Photo TA)
 Certains de ces problèmes ont déjà été relevés. On peut citer le remplacement de monuments lors de déplacements de corps, ou de travaux, les restaurations (on a vu tout ça)... En outre, la question des modèles standardisés amène aussi d'autres pistes de réflexions quant à la fiabilité de ces sources. La standardisation peut engendrer une simplification, une répétition de motifs sur une longue période. On ne va pas s'encombrer de détails. 

Par ailleurs, quand on voit certains détails, justement, on se dit qu'il manque un truc. Si on prend par exemple la plaque funéraire de Dame Aalix, se trouvant au musée de Senlis (avec un cartel des plus fantaisistes...), vu l'encolure de son surcot et la taille de sa tête, le seul moyen pour elle de s'habiller, c'est de dévisser la tête. Pas très pratique. Ceci sous-entend que... 

- soit il existe un autre système de fermeture sur l'épaule, ou l'arrière

- soit l'artiste n'a pas représenté d'amigaut/fermail parce que ce n'est pas forcément nécessaire, les gens se doutent bien qu'il y a un système, ou parce que le veuf était un radin (du coup, on en lui en donne pour son argent), ou parce que c'était le boulot d'un peintre, à supposer que la dalle ait été peinte, ou partiellement peinte, bien sûr. 

- soit y avait mais y a plus (la peinture elle est partie...)

Bref, on a un paquet de possibilités. L'option décolleté... en première moitié XIIIe, on ne connait que la Madeleine de Fribourg, et c'est une cotte, qui précède les mentions écrites, d'ailleurs. Du coup, on oublie l'option décolleté.

Dame Aalix, première moitié XIIIe. Senlis. Se fait dévisser la tête pour s'habiller (photo TA)

Puisqu'on parle de mentions écrites... (Ce sens de la transition) C'est vrai qu'au final, il vaut mieux chercher sur les monuments ce qu'on veut illustrer à partir de textes, plutôt que d'en déduire quoi que ce soit, à partir du monument (c'est clair ce que je dis ou pas ?). Ce qui revient à la recension de l'ouvrage offert à Heck que j'ai faite il y a peu...

C'est la pensée et non l'oeil qui comprend l'oeuvre, on ne peut pas chercher ce que l'on ne connaît pas déjà. Citation de Heck complétée par l'un de ses élèves (Rémy Cordonnier) : Toute composition picturale s'inscrit dans une pensée dont elle est l'un des produits. 

Si ce passage a retenu mon attention, ce n'est pas par hasard. Et, comme indiqué dans la recension, c'est valable pour tous les arts. On pourrait rectifier la remarque de Cordonnier ainsi : Toute composition artistique s'inscrit dans une pensée dont elle est l'un des produits. Les arts funéraires n'y échappent pas.  

On se retrouve ainsi avec la nécessité absolue de comparer, encore, et encore, et encore... Et de se baser sur les textes, et sur nos rares sources archéologiques. On a vite fait de sauter aux conclusions hâtives avec ce qui tourne autour du funéraire, et plus on avance dans les recherches, plus on affine la méthode, plus cela devient une évidence (ce qui oblige, aussi, à se gratter la tête au sujet de ce qu'on pensait précédemment...).

Et du coup, gros casse-tête... On commence comment, quand on veut comprendre le costume médiéval ? 

 On lit... Des oeuvres d'époque, des rapports de fouilles, des inventaires, des comptes, des livres de chercheurs (sachant que ça bouge, à ce niveau, et que certains sont plus fiables que d'autres... Ce qu'on réalise avec le temps. Sans parler des chercheurs qui pensaient un truc il y a 20 ans, et ont compris que c'était pas une bonne idée, mais dont les anciens livres circulent toujours... Avec les erreurs. Et ils n'y peuvent rien). Ensuite, on peut passer aux correspondances avec les images. En ayant intérêt à maîtriser les règles de l'art médiéval. La règle un c'est que ça change selon les contextes. 

Oui, je sais, je radote. 

Et maintenant, on va passer à un sujet qui va fâcher... Toujours en rapport avec les gisants...

Le site internet Effigies and brasses (que j'ai utilisé dans l'article sur le gisant de la pseudo madame Chaucer... mais, l'exemple tiré me paraît, toujours, pertinent).

Que dire ? 

Ca pourrait être une base documentaire appréciable. Les oeuvres funéraires sont classées chronologiquement. 

Ou pas...


 On a déjà un premier problème... On peut effectivement discuter sur le sens à donner à "effigies and brasses". Il n'en demeure pas moins que la quasi totalité des pièces présentée sont funéraires. Mais pas toutes.Qu'est ce qu'Uta vient faire là dedans ? Et ce n'est pas un cas isolé. 

Ensuite, forcément, on a les réserves évoquées plus haut. La date d'un décès n'indique pas la date de réalisation du monument funéraire. On peut avoir des centaines d'années de décalage. On ne se base pas sur le gisant de Clovis à Saint-Denis pour connaître le costume mérovingien. Quoique... 

 quand on voit certaines démarches, la remarque est légitime. Et notre chère inconnue XIIIe considérée comme étant madame Chaucer se retrouve en 1387, en bonne madame Chaucer. D'autres gisants qui semblent être du XIIIe se retrouvent en fin XIVe. Le cas de la fausse Philippa n'est pas isolé.

Je vous ai manqué ?
 Ceci étant, l'un des grands intérêts du site est de présenter des pièces aujourd'hui disparues. 

Jouons un peu

Mais... et c'est là que le bât blesse, ces pièces perdues sont très rarement des photos. Mais plutôt des gravures. D'époques diverses. Or, les gravures, ce sont des oeuvres réinterprétées par l'artiste graveur. On s'amuse énormément au jeu des 7 erreurs. 

Y a de l'idée... Un bouton qui se balade, qui vient d'où ? (photo de droite TA)
On peut avoir de bonnes surprises. La gravure de la plaque funéraire de Libergier, qui existe toujours et se trouve à la cathédrale de Reims, correspond beaucoup à l'original. La gravure apparaît plus étirée... Je préfère ne pas me prononcer sur les éclats visibles sur la photo et pas la gravure. Entre temps on a eu 3615boumboumlaguerre, ce qui pourrait expliquer les manques. (J'ai pensé à vérifier l'état et la présence de la plaque à la cathé avant 1914. J'ai pensé. J'ai pas fait. J'avoue.)

On commence à percevoir quelques licences artistiques (à droite, c'est TA... )
Autre oeuvre où la comparaison est possible : la plaque de Giovanni Montopoli. L'original n'a pas bougé. Basilique Sainte Praxede, Rome (pas de bon glacier dans le coin. Mais de jolies églises, hyper intéressantes. On ne peut pas toujours tout avoir). La gravure se trouve dans le bouquin de Quicherat de 1886. Mélanges d'archéologie et d'histoire: archéologie du moyen âge, mémoires et fragments réunis par Robert de Lasteyrie, planche XI, publiés chez Picard (Textes réunis après la mort de Jules)

C'est l'heure du thé, earl grey, chaud.
Je ne suis pas une fan de Quicherat... Son histoire du costume est emplie d'erreurs et d'infos non vérifiables. Ceci dit, son article sur la plaque est assez intéressant, même s'il est plutôt péremptoire et empreint de chauvinisme (mais, peut-être a-t-il raison... Oui, pour lui, l'auteur de la plaque est Français), en outre, certaines affirmations semblent infirmées par la recherche actuelle.

 Là aussi, c'est pas mal... Il y a des différences légères dans la forme des manches. On peut ergoter sur le nombre de boutons. La coquille du chapeau est plus petite. L'écharpe, pour utiliser le terme consacré en français, est un peu différente. 

 Plus de mouvement dans la lanière, et même des variations de forme et de coquille. Le dessin est aussi plus détaillé que l'original. Le bourdon du pèlerin se montre bien plus détaillé que sur ce qui est visible à Rome. Ca peut s'expliquer par l'usure... Il est possible que des détails se soient effacés depuis Quicherat (en tout cas, il y a bel et bien disparition de nombreux détails. Mais quand ?). Bénéfice du doute. Néanmoins, la pointe du bourdon... Là encore, légère différence. 

Détail important, le bout du bourdon... Et puis les chaussures ne sont pas tout à fait comme sur la gravure.
 Ca fait beaucoup de légères différences au final. Pour une oeuvre qui est dans les plus fidèles proposées par le site. Dans l'ensemble, les copies Quicherat restent assez correctes, et fiables. (Qui aurait cru qu'un jour je dirais du bien de Jules ? Même moi, j'ai du mal à y croire !)

On a là deux gravures plutôt honnêtes, datant de la fin du XIXe. Le hic, c'est que plus on remonte le temps, plus on risque les mauvaises surprises. Je parle évidemment de la date des gravures, pas de la date des monuments funéraires. On peut même s'amuser à deviner les dates des gravures XIXe rien que par la manière dont les visages sont réinterprétés. Pour les XVIIIe... C'est pas la joie. Quand on peut comparer. Le XVIIIe étant, en plus, une période de grosse destruction de ces témoignages (Ils sont passés où, tous les tombeaux qui se trouvaient dans Notre Dame avant qu'on refasse le sol ?), certains dessins, sur lesquels se sont basés les gravures, ont dû être faits dans l'urgence.

Gravure de Creeny, à gauche, à droite, photo de G. Garitan, Wikimedia Commons   
 Un troisième exemple vérifiable, venant de Chalons-en-Champagne (hips). La plaque funéraire de la famille de Ransin de Chaubrant, sa femme (morte en 1328) et ses deux filles (1313 et 1338). A l'origine, c'était chez les Jacobins, mais maintenant, c'est à la cathédrale. Là, on a deux jeux de gravures. Une date fin XIXè, l'autre semble bien différente, et pour cause... La collection de dessins archéologiques de Gaignières date du XVIIe siècle. Une période où le costume médiéval était vachement bien compris (2d degré). On voit que la plus récente est plus proche de l'original. C'est le même artiste que pour Libergier, tiens. Fidèle à lui même et à ses modèles. Et il en profite pour "réparer" la pierre. Il est logique de considérer que la dalle a été réalisée après le décès de la 2e fille. Avec des tourets qui commencent à être démodés. Et une aumusse. Il y a un possible sens dans l'utilisation de ces différentes coiffes... Et, au passage, une magnifique paile roé sur la bière... Par rapport à la version originale et à celle de Creeny, la version plus ancienne n'est pas au top. 

Oui, j'ai mis les morceaux séparés, mais à l'origine, l'image est en un seul bloc... Version XVIIe
 Les femmes sont déjà bien trop souriantes. Plus trapues. Les boutons ont un espacement qui ne correspond pas à la mode du temps, les franges terminant les las ont disparu, laissant croire que les las sont fixés à des broches... Bref, plein de détails qui font que cette gravure et les autres de la série sont à considérer avec tellement de précautions qu'elles ne sont pas utilisables.

C'est grave ?

(NB : je ne parle pas des photos postées sur le site. L'exemple de "Philippa Chaucer" montre que les problèmes existent, mais sont d'un autre ordre, et puis, il y a de la photo de sculpture néo-gothique...)

Ces dames, Libergier et Montopoli ont l'avantage de pouvoir être vérifiables. Mais il y a aussi une proportion impressionnante de gravures qu'on ne peut plus vérifier, parce que les oeuvres n'existent plus (voir plus haut le pourquoi du comment), ou sont très mal documentées. Par exemple... les pierres tombales de Chypre, qui ont l'air très originales... Elles sont passées où ? (oui, j'ai eu la flemme de pousser la recherche, là aussi. Mais j'ai commencé). Or, on a vu qu'il était important de pouvoir vérifier, avec des exemples gentils.

Une demoiselle, Alis Bousiau, chypriote, datée 1382, peu complète... C'est certainement préférable à des tentatives de restitution de ce qui a été perdu, qui peut rater des détails perdus, justement.
  Ces gravures posent des tas de questions. Beaucoup d'entre elles montrent des effigies complètes, apparemment. Or, est-ce que c'était le cas ? Est-ce qu'il n'y a pas eu intervention de l'artiste, pour restituer un visage, un détail de vêtement effacé ? Ce qui se fait à certaines époques. On colle un faux nez sur les statues cassées, pourquoi ne pas essayer de restituer une dalle funéraire complète ? Est-ce que, aussi, certains détails effacés n'ont tout simplement pas été figurés, ce qui est peut-être préférable à une mauvaise interprétation. 

Peut-être est-il préférable de ne pas se baser sur ce costume. Il pourrait manquer des trucs... Ou alors, il ne porte que le bas. Wow ! Chevalier de Skerne, est-Yorkshire, début XIVe, a priori.
  Mais dans ce cas... En présence d'un objet disparu (ça sent un peu l'oxymore), comment peut-on savoir s'il n'y avait rien, ou quelque chose ? Il ne faut pas oublier que si certains gisants ont des soubassements, d'autres figures funéraires sont au niveau du sol, et qu'on a marché dessus pendant des siècles. D'où disparition d'un tas d'informations. 

"Mon voisin et moi confirmons qu'on nous a marché dessus pendant des siècles, et qu'on a un peu été transformés. Ca se voit comme le nez au milieu de la figure."
 Et puis, est-ce que les artistes étaient tous doués ?

"Alors, si vous me demandez mon avis, je dirais que certains artistes n'étaient pas des flèches..." Friedrich von Salza (du démon), ancêtre oublié de Toulouse-Lautrec

 Si on part du principe que certaines de ces figures funéraires sont exploitables (et c'est le cas, si on sait prendre les précautions nécessaires), on doit aussi tenir compte du fait qu'elles sont incomplètes, et que leurs gravures sont tout aussi incomplètes, sans qu'on soit en mesure d'appréhender les pertes, et transformations, du dessinateur. 

Par ailleurs, on a des témoignages d'effigies funéraires peintes. Principalement des gisants. Certaines ont conservé la polychromie d'origine, d'autres pas. Certaines ont été repeintes, selon la mode du temps où elles ont été repeintes. La plupart sont maintenant de la pierre à nu. Or, quand on travaille sur la sculpture médiévale, on sait que le sculpteur laissait souvent des détails au peintre (ça fait moins de boulot, et c'est parfaitement envisageable pour des oeuvres moins chères, ou des plaques). Et on ne va pas parler des émaux, incrustations de pierres, visages de cuivre, incrustations de pâtes rouge ou noire, qui ont disparu depuis belle lurette et qui rehaussait tel ou tel détail, etc. Avec, en gag, la possibilité que ces incrustations diverses soient largement postérieures.

Ceci a été décrit comme un genre de gilet fourré. Je sais, ça fait peur.
 

Et puis comme le dit Guillaume Grillon dans sa thèse L’ultime message : étude des monuments funéraires de la Bourgogne ducale XIIe - XVIe siècles (p. 93) (thèse intéressante, mais avec une connaissance trèèèèèèèèèèèèès limitée du costume médiéval. Par exemple, un surcot long -ceux dits "à porte d'enfer" est décrit comme un manteau s'apparentant à un gilet fourré, le gilet, c'est en fait les ouvertures du surcot. Et l'auteur se base beaucoup sur les gravures XVIIe. Après, pour l'étude épigraphique, ça peut suffire. Pour l'iconographique, ça craint. Et bibliographie très franco-française.) :
La civilisation médiévale porte beaucoup d'intérêt pour la couleur. Il est donc peu probable que les monuments funéraires en aient été exempts. 

Glandouille à l'abbaye de Fontenay. Alors, il a l'air d'avoir des boutons, ou deux fermails... Mais, pas d'amigaut. En tout cas, il est aussi membre du club de ceux qui doivent dévisser leur tête pour s'habiller si on se fie à l'image dans son état actuel. Ou alors, à force d'être piétinée, la peinture est partie. Attention, c'est de l'hypothèse. Il ne semble pas qu'il y ait de trace de peinture à cet endroit sur des plates-tombes. Mais voilà... Y a eu du passage dessus. (photo TA)

Bref, le sculpteur ne faisait pas tout. C'était souvent au peintre de mettre un petit coup de pinceau. Cela peut expliquer certains fermails sans amigauts, ou avec un reliquat d'amigaut seulement au niveau du bijou. Le peintre s'était peut-être occupé du reste. Ou ça ne figurait pas dans le cahier des charges. Ou, c'était le sculpteur lui même qui se contentait de faire un simple trait noir. La plaque de Montopoli montre que les traits noirs ne restent pas éternellement. Est-ce que j'ai bien fermé le gaz ? Le trait noir peut-il être considéré comme de la peinture ? Ca en fait des remarques et des questions qui se bousculent dans la tête quand on travaille sur les effigies. 

Que reste-t-il de tout cela ? On est encore sur quelque chose qui a peut-être disparu. Avec le gag ultime : Une figure funéraire qui était dans un état parcellaire, dont il ne reste que la gravure, le dessinateur ayant soit laissé des blancs là où il n'y avait plus rien, ou ayant soit inventé comment remplir. Je radote souvent, mais ces questions reviennent régulièrement. On doit se les poser.

Et puis, si on peut retrouver certaines sources des gravures de la collection Gaignières, par exemple, il en manque d'autres. Et on a vu que le dessinateur de "Gaignières" était bien moins bon copiste que Creeny. Par exemple, la gravure d'Agnès de Baudement est assez bizarre, avec ce fermail qui se balade sur le cou, sans aucun col... 

Agnès de Baudement, de Braine
 

Le dessinateur a pris le las, le cordon tenant le manteau, pour une encolure. Gag classique. Qui sous-entend parfois que la vraie encolure a été effacée, érodée, bref, n'est plus là. On a donc une collection de dessins d'archéologie absolument pas fidèles, avec un dessinateur qui ne comprend pas grand chose aux costumes qu'il copie... Parfois, ça peut passer (Chalons), parfois on a de grosses boulettes (Braine). Et alors, si on commence à comparer le dessin du gisant d'Henry le Jeune à Rouen avec son gisant dans son état actuel... On pige plus rien... Même une restauration abusive du gisant n'explique pas de telles différences. Le dessin ne ressemble à aucun des trois gisants majeurs de la cathédrale de Rouen. En prime, évidemment, ce gisant manifestement XIIIe est daté 1183.

 

 

 

Cette collection constitue une bonne partie du corpus du site (23 pages).

Malaise.  

Il y a un doute légitime quant à la pertinence de 23 pages du site. Ca fait quand même beaucoup. Trop pour qu'on puisse espérer s'en servir pour comprendre le costume médiéval, ou vérifier des hypothèses à partir de ces documents.

Dalle funéraire de Thierry de Machault (mort en 1281) et madame (morte en 1283). Chalons-en-Champagne, photo de droite, G. Garitan, wikimedia commons

 Avec une autre plaque de Chalons, on relève de sacrés défauts de reproduction. Je causerais même pas de la perte du hanchement gothique, de la perte de verticalité, des expressions anachroniques... Les positions des mains sont réinterprétées, les drapés non respectés. Les manches... Les manches... Sur la gravure, on figuration d'un las et de boutons, qui ne sont plus sur l'oeuvre photographiée. Cela peut s'expliquer par l'usure, évidemment. Mais... Cela sous-entend qu'au fil du temps, ces détails peuvent disparaître (c'est pas comme si on avait déjà envisagé cela). Et le temps d'effacement peut parfaitement varier d'une oeuvre à l'autre (matière, nombre de gougnafiers marchant dessus)... Autrement dit, au XVIIe siècle, certains dessins ont dû être faits à partir de plaques qui avaient déjà perdu des détails, dont le dessinateur ne soupçonnait pas l'existence, ces mêmes plaques ayant continué à se détériorer. 

Et puis, barbu ou pas barbu, le Thierry ? A l'époque, c'est pas la mode la barbe, sauf pour les pèlerins.

Détail des visages (photo GO69, wikimedia commons). Pas de las, pas de boutons... Pas de barbe (la marque sur la joue peut avoir de multiples origines), le touret est totalement différent. L'ouverture des aisselles n'avait clairement pas été comprise par le dessinateur du XVIIe.

Et les 23 pages ne concernent que les gravures de la collection Gaignières, reproduites dans la Gazette des Beaux Arts. 

On ajoute aussi les documents mal datés. L'absence de précaution au sujet des dates. D'autres groupes de gravures aussi fiables (hum) que celles de la collection Gaignières, des dessins de la période romantique, et ça se voit. Et même des sculptures bien XIXe. 

On peut revenir sur les erreurs de date ? Un joli monument daté de 1260 (gravure de 1876) est considéré, par les historiens de l'art, avec l'aide des historiens du bijou, d'au mieux le XIVe siècle. Pour certains, il n'est même pas médiéval (trop bon état, etc.). Ca expliquerait le gros espace au niveau du fermail, le visage pas très médiéval... Pour en savoir plus sur cette statue

Constantia et son fils, église St Leonard, Scarcliffe. Une illustration d'une légende locale, pas un gisant. Et peut-être pas médiéval.

Conclusion : Un joujou  pour médiévalistes ?

Du coup... Effigies and brasses... 

Ceux qui tiennent ce site ont vraiment fait un très beau travail de collecte d'images. Mais épingler des images à la suite, sans un regard critique et une recherche poussée sur chacune d'elle, c'est aller droit dans le mur. Ca fait pinterest un peu mieux organisé, mais ça reste du pinterest, avec tous les défauts qui vont avec.

C'est un site extraordinaire si on veut faire un travail sur le médiévalisme. La perception de l'art médiéval par les gravures modernes et post-modernes. C'est top ! Ca contient aussi des témoignages (pas forcément fidèles) d'oeuvres disparues, qu'on ne peut pas utiliser. Nous avons des reproductions biaisées, des représentations de détails disparus (s'ils ont existé), l'absence d'autres détails, pourtant bien là (mais... attention, restauration postérieure possible !). Ca craint. 

Il vaut mieux éviter cette page si c'est pour en tirer des conclusions sur le costume ou l'équipement militaire médiéval... On peut piocher des idées, mais il s'agit ensuite de faire ses propres vérifications sur l'original (s'il existe toujours) pour savoir à quoi s'en tenir. Puisque même quand on a des photos... Faut tout reprendre à zéro (n'est-ce pas "Philippa" ?).



mercredi 30 décembre 2020

ICONOGRAPHIE MEDIEVALE

PARLONS D'IMAGES MEDIEVALES

Hommage à Christian Heck



Mieux vaut tard que jamais.

Oui, ce livre est paru il y a quatre ans, et j'avais oublié d'en parler. Ce n'est pas bien. Surtout qu'il s'agit d'un très bon ouvrage.

Les livres dédiés à un spécialiste sont souvent l'occasion de découvrir le champ couvert par les recherches du spécialiste en question, et ainsi de lire divers articles, sur des sujets variés. "La pensée du regard" ne fait pas exception. 

Christian Heck est l'ancien conservateur du musée d'Unterlinden à Colmar, et l'un des grands spécialistes de l'iconographie médiévale. Il a par ailleurs enseigné à Strasbourg (tiens donc) et à Lille. 

Il fait partie de ces spécialistes de l'art médiéval qui savent faire comprendre l'importance de la contextualisation et de l'interdisciplinarité. Certains articles de ce précieux ouvrage savent insister sur cet aspect majeur de son enseignement. Un enseignement où on ne fait pas qu'apprendre. Un enseignement qui sait montrer l'importance d'une méthodologie appropriée si l'on veut pouvoir aborder l'image médiévale de manière pertinente. Et Dieu sait si l'absence d'une méthodologie adéquate rend caduques de nombreuses recherches utilisant les images... Bref, avant de regarder les images, il faut chercher à les comprendre. C'est ce qui transparaît de l'enseignement de Heck (et de celui qui enseigna avant lui à Strasbourg... *clin d'oeil complice*). L'un de ses anciens étudiants citant d'ailleurs Heck : 

C'est la pensée et non l'oeil qui comprend l'oeuvre, 

on ne peut pas chercher ce que l'on ne connaît pas déjà.

Rémy Cordonnier (puisque c'est de lui qu'il s'agit) continue ainsi, et cette fois, ce sont ses propres termes : 

Toute composition picturale s'inscrit dans une pensée dont elle est l'un des produits.

Je ne peux que souscrire... En ajoutant que cela vaut pour tous les arts. 

Que dire de cet ouvrage qui couvre une grande partie de la période médiévale, et empiète sur le XVIe siècle ?

Les articles sont nombreux, plus ou moins longs, et abordent aussi bien des aspects théoriques (comme celui de Cordonnier, tournant autour de l'exégèse) que des études d'oeuvres particulières. Il y est évidemment question d'iconographie, en particulier du lien entre image et texte. On y revoit des attributions, on y développe des thèmes précis. Les articles ne concernent pas que l'image en deux dimensions. La sculpture, l'architecture, entre autres, font aussi l'objet d'études.

Un aspect qui est abordé par quelques auteurs a particulièrement retenu mon attention : l'influence de l'antiquité. Ces articles présentent cette influence dans toute sa diversité, sachant mettre en lumière son importance, si souvent sous-estimée. 

Et bien sûr... Cerise sur le gâteau... Un article de Wirth. Il y est question d'influences entre des sculptures de Reims et Paris. En passant par différents chantiers. Un article court, mais riches, qui remet à plat certaines anciennes idées (y compris les siennes, puisque c'est un auteur qui sait se remettre en question). Cet article fait partie de ceux qui se penchent sur les influences antiques, en s'interrogeant aussi sur les sources disponibles, et mettant, volontairement ou non, en avant l'actualité, ou non, des costumes militaires. Il est alors tentant pour le lecteur d'élargir la question aux costumes en général.

En conclusion, il s'agit d'un très beau livre. Bien illustré. Avec des articles de qualité. Qui s'adresse à tout ceux qui sont curieux d'iconographie médiévale. 

Sommaire :

Bibliographie de Christian Heck  

La Fille Dansante au prisme de l’interdisciplinarité (avec un détour par la Capella Marciana à Venise) — Barbara Baert

La mise en page de l’illustration dans un manuscrit de l’Epistre Othea du début du XVe siècle : Fonctions et signification — Anne-Marie Barbier

La Bibbia ms. 11 della Médiathèque di Poitiers: un nuovo testimone della miniatura a Roma nella seconda metà del Duecento — Maria Alessandra Bilotta

Le secret de Dieu, selon Bellegambe (sur la Trinité du Polyptyque d’Anchin) — François Bœspflug

Some Remarks on Drawings by Van Eyck, his Workshop and his Followers — Till-Holger Borchert

The Mural Painting Port Town in the Chapel of the Holy Trinity in Saint-Antoine-l’Abbaye — Noriko Chinone

Approcher l’Un par le multiple : exégèse et pensée sérielle au Moyen Âge — Rémy Cordonnier

Mythe et récit dans l’exégèse médiévale de la Genèse les fils de Noé (Gn 9, 20‑27) — Gilbert Dahan

Iconographie du retable de sainte Anne d’Alquézar (Espagne) — Alfonso de Salas

Influences antiques et culture populaire à Saint-Germain-des-Prés au XIe siècle : à propos du décor d’un manuscrit du Livre de la sainte croix de Raban Maur (Paris, BnF latin 11685) — Charlotte Denoël

De chairs, d’ors et de bois : réflexions sur les polychromies partielles dans les retables d’autel du début du XVIe siècle — Brigitte D’Hainaut-Zveny

Le Maître de Guînes et l’enluminure gothique des années 1230‑1250 entre Flandre et Artois — Marc Gil

Les chaussures de Joseph. Une image de la Sainte Famille en Souabe méridionale vers 1510‑1520 — Sophie Guillot de Suduiraut

Le bris des armes : l’iconoclasme héraldique dans la société médiévale — Laurent Hablot

Ad infernum detraheris: The Fall of the Rebel Angels in the Speculum humanae salvationis and the Prayer Book of Ursula Begerin — Jeffrey F. Hamburger

‘Figurer et portraire pour passer le temps’ : dessin, homicide et rémission sur le chantier des stalles de Saint-Lucien de Beauvais — Étienne Hamon

Le Livre v du Speculum Virginum : sa place dans le traité et ses liens avec le programme figuré — Guylène Hidrio

Personal Observations on Digitization and the Arts — Colum Hourihane

‘Histoire mythique et archéologique’ in the Eton College Old St Peter’s — Herbert L. Kessler

La représentation des dieux du panthéon romain, du Carolingien au Roman: une focalisation nécessaire — Jacqueline Leclercq-Marx

Les esperiteus demoustranches de l’Arche dans le manuscrit français 344 de la Bibliothèque nationale de France : Représentation du Graal et figuration des mystères chrétiens dans l’Estoire del Saint Graal — Catherine Nicolas

Visitatio sepulchri et donatio pro anima dans l’illustration de l’évangéliaire de Saint-Mihiel — Eric Palazzo

La chapelle Sainte-Catherine de la cathédrale de Strasbourg et sa place dans l’histoire de l’art — Marc Carel Schurr

L’arbre vif et l’arbre sec sur le sarcophage de la via della Lungara — Piotr Skubiszewski

A Note on some Images of the Ascension of St Dominic — Alison Stones

The Enigmatic Carrand Diptych — Cyriel Stroo

Krieg und Frieden im Spiegel der Tapisserie —Monica Stucky-Schürer

Max J. Friedländer betrachtet Geertgen tot Sint Jan’s Bild ‚Johannes der Täufer’ — Robert Suckale

À propos de quatre représentations particulières de la Fuite en Égypte autour de 1210 dans les diocèses de Laon, Noyon et Troyes — Laurence Terrier

« L’énigme de l’art des frères van Eyck » ou la question du naturalisme autour de 1900 : Courajod, Schlosser, Dvořák, Mâle — Michele Tomasi

« All, Emblems, which thy Darling doth improve » : la résolution anglicane de la Querelle des Images dans The Temple de George Herbert (1633) — Jean-Christophe Van Thienen

« Ein wertvolles Erzeugnis klösterlichen Kunstfleißes » : la Règle de saint Benoît enluminée à l’abbaye de Maredret pour Guillaume II, empereur d’Allemagne (1899‑1900) — Dominique Vanwijnsberghe

L’âme des martyrs et la prière des moines : nouvelles remarques sur l’iconographie de la tour-porche de Saint-Benoît-sur-Loire — Éliane Vergnolle

Une refondation symbolique par l’image sigillaire : l’exemple de la chartreuse de Miraflorès à la fin du XVe siècle — Ambre Vilain

Note sur la façade de la cathédrale de Reims et le portail Saint-Étienne à Notre-Dame de Paris — Jean Wirth

 

Plus d'information sur le site de Brepols

LA PENSEE DU REGARD

Etudes d'histoire de l'art du Moyen Âge, offertes à Christian Heck

Turnhout, Brepols, 2016

€ 150

 HAUTEMENT RECOMMANDE

A TOUTE PERSONNE S'INTERESSANT A

L'ICONOGRAPHIE MEDIEVALE

 

lundi 26 octobre 2020

COSTUME MEDIEVAL

UNE MAILLE A L'ENVERS, LA TETE A L'ENDROIT

METHODOLOGIE DE LA CHAUSSETTE

La chaussette 27.170.95 du Met, de l'autre côté, c'est pas mieux (photo Metropolitan Museum, NY)

Où on va essayer de gagner un niveau

Quand on fait un article sérieux, destiné à une publication académique, on est "invité" (euphémisme) à donner ses sources. La plus "première" possible. 

Dans le domaine du costume méd aller à la source permet de voir que le "satin" cité chez Joinville, c'est en fait un "samit" dans la version originale, mal traduit... Que la source de pomme d'ambre "laïque" de 1239  date d'un inventaire de reliques datant de 1329 (ah ben oui, les coquilles, ça existe)... Que les statues de Naumbourg ont été repeintes au XVIe siècle... Bref, on évite des boulettes désagréables et ça permet de remettre l'église au milieu du village. Et pour ça, faut pas avoir peur de traîner parmi les bouquins...

Ce n'est pas là pour faire du remplissage ou pour faire genre "j'ai trouvé cette info quelque part, je vous mets la référence, ça fait sérieux, mais surtout n'allez pas vérifier, vous risqueriez de remarquer que j'ai un peu triché. Merci."

Ca permet de voir s'il n'y a pas eu biais de confirmation, erreur de traduction, interprétation discutable (sans qu'il y ait un biais. Parfois, on peut juste pas trancher), restauration, etc.

Allez, on va s'attarder sur une petite étude de cas bien pratique, qui ne va pas aller jusqu'au bout (tout simplement parce que je n'ai pas accès aux archives concernées, et qu'aller à Oxford en ce moment, c'est pas si évident que ça...)

On peut pas aller à Oxford !!! Ouin ! (Coucou d'Exeter College)


Et on va partir de cette histoire de guêtres tricotées, mentionnées par Turnau 


voir ce génial article : https://parolesdarts.blogspot.com/2020/10/costume-medieval.html

 

 

 

 

 

Remontons aux sources, étape 1.

Rappel de l'épisode précédent

Les guêtres tricotées sont citées dans l'article suivant : 

"Knitting Craft in Europe from the Thirteenth to the Eighteenth Century", in The Bulletin of the Needle and Bobbin Club, Vol. 65 (1982), 20-42.

P. 1, Turnau parle des "hosiers" (les faiseurs de chausses), en ces termes :

""Hosiers" existed at least since 1328, they may have produced leggings sewn out of cloth, but knitted gaiters are mentioned in 1320." Et là, on a une note de bas de page.

(Les "hosiers" existaient depuis au moins 1328, ils devaient produire des chausses cousues à partir de drap, mais des guêtres tricotées sont mentionnées en 1320).

La note de bas de page renvoie à l'ouvrage suivant : C. Willet Cunnington, P. Cunnington et C. Beard, A Dictionnary of English Costume, Londres, 1960, pp. 260-261.


La publication originale datant de 1945. Bon, là, déjà, faut aller dans un autre bouquin. Normal, c'est le jeu avec les notes de bas de page. Mais... Vu l'avancée des recherches en costume médiéval, un ouvrage datant de 1945, même si on peut avoir de bonnes surprises, y a surtout des sourcils qui se dressent et des fronts qui se plissent.

Remontons aux sources, étape 2

Et il nous dit quoi, l'article "tricot" dans ce docte ouvrage ? 

Il dit ceci :


Je réécris la partie intéressante : As early as 1320 in an Oxford Inventory (authority : Thorold Rogers, History of Agricultural and Prices in England) are listed two pairs of "Caligne de Wyrsted" -knitted gaiters".

Ok... Donc, hop. On a une autre référence. 

Maintenant, le mot "caligne", je ne le trouve pas... Enfin si... Mais dans un texte catalan du XVIe. Il n'est pas dans le lexique de Manchester, tout comme "wyrsted".

Mais... Euh... Wyrsted... Ca ressemble quand même vachement à worsted, non ? A une vache près, justement... 

Et pour le plaisir, les différentes formes de worsted qu'on trouve dans le lexique de l'uni de Manchester : 

Alternate Forms: versett, virset, vorset, vursat, vyrset, warset, warstett, wasted, wersatt, werst, werstede, wirset, wirsset, wirsset, wirsted, wirstede, wirthested, wirthstede, wisserit, wisset, wolstede, wonostede, woorsett, worcested, worcested, worchestede, wordesteda, wordestede, wordhestede, wordstede, worsat, worestede, worse, worsel, worsested, worset, worsetis, worsett, worssett, worst, worstead, worstead, worsted, worstedes, worsteid, worstet, worstid, worstide, worstrete, wortested, Worthested, worthested, worthested, worthstedde, worthstede, worthstede, worthstedes, worzet, wosted, wostet, wourset, wrstede, wrtested, wrtestede, wulsted, wulstyde, wurdesteda, wurdesteða, wurhested, wursted, wurstede, wurstet, wurthestede, wurthstedde, wurthstede, wyrset.

Et la liste n'est visiblement pas complète...(et puis, j'ai pris que le sens principal, hein...)
Rappel le "Y" est en fait, à l'origine un "U". Du coup, wyrsted, ça irait bien dans la liste, non ? 

Vous voyez le nombre de termes qui apparaissent dans les textes anglais médiévaux pour désigner la même chose ? Et, il en manquerait un, mais, il irait bien avec le reste. 

(Faut quand même que je vous mette la source, avec la définition) : La source avec la définition que je dois mettre )

On progresse... l'histoire des guêtres tricotées, c'est déjà une interprétation de Cunnington. A partir de wyrsted, qui est très certainement une forme de worsted, c'est à dire un type de tissu de laine léger, qui s'effiloche très vite, qui est pénible à coudre, parce que ça s'effiloche... Et vous pourrez voir à quoi ça ressemble dans les articles sur mon costume 13e... 

Worsted n'est pas, en l'état actuel des connaissances, un synonyme de tricot. Du moins au Moyen Age...

Parce que maintenant... Worsted désigne un type de tissu et de la laine peignée (en pelote... Qu'on peut tricoter). Sens qui n'est pas pris en compte dans le lexique de Manchester.

Du coup, Turnau s'est, en toute bonne foi, basée sur une interprétation très certainement erronée faite dans un ouvrage général sur le costume (et dans la quasi totalité des cas, quand on a un ouvrage général sur le costume, ce qui concerne le Moyen Age fait peur). Ouvrage qui n'a tenu compte que du sens actuel de worsted.

Sans aller voir la source de départ, sinon, elle l'aurait mentionnée (j'espère). 

Hop. 

On repart !

Remontons aux sources, étape 3

En route vers  History of Agricultural and Prices in England de James E. Thorold Rogers, vol. II, 1259-1400, publié en 1866 à Oxford, Clarendon Press. Thorold Rogers étant prof d'économie dans cette charmante localité où j'ai beaucoup traîné... 

Plus de 700 pages. Donc, là...Cunnington... indiquer la page en question, eut été une précision des plus appréciables, surtout dans un bouquin qui énumère des prix... C'est d'un chiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiant ! (mais on trouve des perles parfois)

Rendez-vous page 588... 

(je suis trop gentille de vous faire ces copier-coller quand même)

Déjà, on a 2 mentions... en 1320 et en 1321. La 1320, on peut douter que le wrystede (ah ben tiens, une nouvelle version) concerne les caligae. Pour 1321, pas de doute...

caligae de wyrstede (ah mais... Encore une autre version !)

NYAPA DE Caligne de Wyrsted


Cunnington a carrément introduit de nouvelles façons d'écrire. 

Caligae, c'est pas caligne... et ça veut dire... chausses (en latin médiéval, pas chez les Romains). 

Ne pas confondre Caligae de Wyrstede avec Caligula de Worcester (photo Worcester Art Museum)
Adieu guêtres. Et pour le reste, ben, on peut ajouter à la liste des 1000 et 1 manières d'écrire worsted.

Adieu tricot aussi. 

La probabilité pour que ce soient des chausses en laine légère qui s'effiloche facilement est quand même vachement élevée. Même si on doit garder dans un coin de la tête le sens actuel de worsted... Qui est un sens actuel. (Non pris en compte non plus dans le Encyclopedia of Medieval Dress and Textiles of the British Isles)

Pour bien faire, faudrait aller vérifier dans les comptes de Merton College à Oxford pour découvrir la forme originale (et sûrement d'autres, parce que Thorold Rogers, il a dit qu'il avait pas mis toutes les chausses, y en avait trop -chausses blanches et chausses de blanchet... Comme les gants d'ailleurs, gants de laine ? et là... tricot, naalbinding, taillés et cousus ? Joie ! On trouve une réponse à une question, et on a de nouvelles questions !).

Conclusion 1 :

En jouant au saumon de la Tamise (oui, bon, du côté d'Oxford, ce sont surtout des truites, mais on va pas chipoter. Vous en connaissez beaucoup des truites qui remontent à la source ?), on a vu qu'il y a une autrice qui trouve une info dans un bouquin et la prend pour argent comptant. Or, l'info était une interprétation et comportait des erreurs, ce qui se vérifie si on se réfère à l'ouvrage qui a collecté les infos.

Il manque la phase la plus délicate : aller vérifier le manuscrit médiéval original. On peut juste espérer que le prof d'économie a bien fait son boulot de retranscription.

Ce qui n'est pas toujours le cas. Je rappelle que la bio de Penelope Fitzgerald sur Burne-Jones est un ramassis d'erreurs de retranscription qui pourrissent la recherche sur BJ depuis plus de 40 ans. Parce que les rectifications ne sont pas faites...

Conclusion 2 :

Pour les guêtres tricotées, vaut mieux laisser tomber. Et pour les chausses tricotées, on en reste à nos 2 exemples royaux, fin XIVe. 

On peut soupçonner qu'Irena Turnau se soit laissé emporter par la première mention, tout heureuse de cette découverte. 

Bref, elle avait trouvé confirmation de la présence de truc qu'on se met sur les jambes fait en tricot en 1320. Et elle s'en est contentée.

Ca s'appelle comment ce biais ?

Ce genre de mésaventure peut arriver à tout le monde. Surtout si on n'a pas accès à la source la plus ancienne (ce qui est mon cas aussi... Vu que Merton College n'a jamais été mon adresse). C'est pour cela qu'il faut accepter l'erreur, et faire les vérifications nécessaires, aussi poussées que possible. 

Longue vie aux notes de bas de page !