jeudi 26 mars 2020

ICONOGRAPHIE

DITES LE AVEC DES FLEURS
Deux lectures d'une oeuvre...


C'est bien beau tout ça, mais... Fichtre diantre, j'cause peut-être un peu beaucoup trop de médiéval pour quelqu'un qui a fait sa spécialisation sur le XIXe siècle. On me le rappelle souvent, que je suis XIXémiste...

Alors, puisque c'est comme ça, on va parler aujourd'hui de mon sujet de maîtrise, DEA, thèse, environ 15 ans de vie commune, j'ai nommé, le seul, l'unique, le vrai...
NED JONES
Coll. Privée (pas la mienne)

Edward Jones
Spécialiste en tableaux pas finis


Sir Edward Burne-Jones (1833-1898), parce que ça fait plus classe, qu'ajouter son 2e prénom comme première partie du nom de famille, ça permet de se distinguer de tous les Jones d'origine galloise (même si on ne manque pas de Jones notables, surtout en médiéval... N'est ce pas Sir Bedevere ?), et le Sir, c'est pour faire plaisir au fiston, mais ça n'a pas fait plaisir à William Morris, le grand pote (enfin, il était plus petit que Ned, mais ça reste son grand pote).
Burne-Jones et Morris... Partenaires artistiques à vie. Tout ça à cause de cathédrales gothiques. On ne parle jamais assez des méfaits des cathédrales gothiques sur l'esprit de jeunes gens sains. L'abus de cathédrale gothique peut mener à l'adoration de l'art médiéval. Méfiez-vous, vous qui pouvez encore être sauvés !

Donc, travailler sur Burne-Jones, c'est rigolo. Pourquoi ?
Parce que quand vous n'arrivez pas à choisir entre votre amour inconsidéré pour un certain Florentin, pour celui sans mesure pour un Vénitien, et puis votre passion pour le beau-frère du dit Vénitien (on ne remercie pas arte pour le docu complètement pourri sorti sur eux. Honteux et minable !), et puis... Ah ! Les merveilles de l'Egypte... Oh, tiens, un petit Michel Ange qui passe... Et puis... Oh purée ! Qu'est ce que j'aime l'art médiéval...
Mais sur koaaaaa je vais faire mes recherches ? Va falloir abandonner quelque chose ! Mais je veux pas moaaaaaa ! Pourkoaaaaaaaaaaaaaaaa ????
L'angoisse et le désespoir, ça vaut partout !

Et c'est là qu'il apparaît, sur son cheval blanc. Sir Launcelot, Sir Arthur... (oui, son majordome le surnommait ainsi, en faisant semblant de se planter)...
Détail de The Last Sleep of Arthur in Avalon, inachevé, Museo de Arte, Ponce, Porto Rico. De 1. Qu'est ce que ce tableau fiche là bas. De 2. C'est un autoportrait. De 3. Ned a poussé l'identification à mourir dans cette position, il paraît. Comme si ça lui avait pas suffi de bosser sur le tableau le jour de sa mort... Et on s'étonne des blagues du majordome...

Ned.  
(je vous la fais sans licornes, paillettes, coeurs clignotants et arcs-en-ciel, mais c'est l'idée)
Ben, il aime tout ça. Et il connait tout ça. Et du coup... Ben, en bossant sur les références de Ned, on va pouvoir causer de tout ça ! Et ça, ça s'appelle... Reculer pour mieux sauter ! (de plusieurs années).

Je vais la faire courte. Sans le Moyen Âge, il n'y a pas de Burne-Jones (il faut d'autres trucs pour que la mayonnaise prenne, mais le Moyen Âge, c'est l'ingrédient de base). Je continue encore et encore à découvrir des sources méd dans son oeuvre et à m'émerveiller de la manière dont il a su les assimiler, une fois qu'il a acquis son style propre, et, surtout, dont il les a comprises. Bon, le gars avait une bibliothèque de malade, il pouvait profiter aussi de celle de William Morris (dont des manuscrits enluminés)... C'était un cercle d'amoureux et d'amateurs éclairés du Moyen Âge, et aussi de sommités sur la question (y aurait des liens forts avec la Bible de Maciejowski que ce serait pas surprenant). De vrais érudits, avec les connaissances de l'époque (ce qui sous-entend l'étude poussée de Viollet-Le-Duc, mais, bon...). Et puis, il était loin d'être crétin, et il aimait les vannes pourries.
Sans oublier la lecture de Chaucer...

Autre chose que j'ai aussi remarquée en fouinant... C'est que le pauvre Ned, il était sacrément mal traité... Disons que certains spécialistes sont restés bloqués sur "peintre du XIXe siècle", en oubliant l'érudit, passionné des artistes du passé (ouais, les aventures extra-conjugales, c'est vachement plus intéressant. Quand j'achète un bouquin d'art, je veux pas lire du closer)... Et si on oublie ça (ou en l'abordant vite fait, pas très bien fait), c'est un massacre en règle des études sur Ned. Carrément. Sans parler de certaines recherches mal faites, dont on sent encore les conséquences (j'ai mal quand je vais sur le site du Musée d'Orsay. Très mal... Pas leur faute, hein... juste quelqu'un qui a foiré ses recherches, quelqu'un qui n'a pas vérifié la fiabilité des recherches, qui a, au contraire, validé et loué ces travaux, et qui en a diffusé des extraits... Archi-faux. Mais qui font office de références. C'est... Ouch... Bobo tout plein, là... On comprend que Burne-Jones ait choisi de se faire incinérer, ça lui évite de se retourner dans sa tombe...).
Ned et Topsy, partners in crime !Tout est dans le regard.
Allez, on va rigoler un peu... On va voir comment une oeuvre de Burne-Jones peut être lue, en tant que création typiquement XIXe, et en tant que création XIXe très fortement influencée par l'art médiéval. Juste sur un élément du tableau.

Hop. Sa version du Conte de la Prieure, un des Contes de Canterbury, de Chaucer, XIVe siècle (déjà, j'voudrais pas faire ma raclette, mais on pourrait peut-être envisager de subodorer dans le choix du sujet une possibilité d'influence médiévale. Après, hein. Je peux m'tromper...C'est pas comme si William Morris avait publié sa version des oeuvres de Chaucer illustrées par Burne-Jones. J'avoue, là, je force un peu le trait).
Illustration pour The Prioress's Tale, Kelmscott Chaucer, publiée par William Morris, marges de William Morris, dessins originaux de Burne-Jones.

Déjà, est-ce que notre Ned s'intéresse à l'iconographie médiévale, et envisage de la respecter ? Voyons voir...
C'est Rookie. Centenaire (ou presque...)

"Comment savoir qu'il s'agit de Sainte Cécile ? Il est préférable de ne pas s'éloigner de la tradition - cela amènerait de la confusion à des choses qui ne sont jamais trop faciles à clarifier. Je vous prêterai Didron" (Lago, p. 28). Ca, c'est un petit truc que Burne-Jones raconte à l'un de ses assistants, Rooke, qui a consigné plein de phrasounettes, et discussions plus longues, publiées par Mary Lago, dans un ouvrage indispensable.

Read it !
Didron, c'est l'un des spécialistes XIXe de l'iconographie médiévale. Que Burne-Jones admirait, et à qui il a réservé une place de choix dans l'un de ses recueils les plus personnels (mais c'est une autre histoire...). Donc, notre Ned, il s'intéressait à l'image médiévale, et il tenait à la respecter, parce qu'elle est juste. (Ce qui est rappelé aussi dans une citation allégrement massacrée, citée régulièrement, et que le massacre rend insensée... Ne pas craquer... Ne pas craquer !)
Fama, la Renommée triomphant de la Fortune. Une extraordinaire image de la justesse de l'image médiévale, et Burne-Jonesienne, à titre posthume. Ca l'aurait fait rire. Jaune. (Birmingham City Museum and Art Gallery)

On va s'intéresser au tableau de Wilmington, dans le Delaware... Il y a une version plus ancienne du sujet, sur un meuble, qui est lui à Oxford. Oeuvre de jeunesse, encore très marquée par un Moyen Âge revisité un peu maladroit (fond d'or) et Rossetti. Il y a un équilibre à trouver, élève Jones.
Le meuble, Oxford, Ashmolean Museum
On va prendre le tableau, réalisé entre 1865 et 1890 (oui, il est pas pressé...). Qui profite d'un espace inspiré du Quattrocento. Le mélange Burne-Jonesien y fonctionne mieux.
Déjà, la Vierge en rouge et bleu, on est dans la tradition iconographique. C'est du basique (et, je sais, il y a des exceptions). Ceci dit, les Marie habillées de blanc, au XIXe, ça commence à être à la mode... Donc, choix de la tradition médiévale. Na !
The Prioress's Tale, 1865-1890, Delaware Art Museum, Wilmington

Je résume l'histoire, qui est assez représentative de certains thèmes et de certaines peurs de la société de la fin du Moyen Âge, concernant les Juifs, qui enlevaient des enfants chrétiens pour les convertir de force (hop, une circoncision) ou les sacrifier (le pire, c'est que des gens les croyaient... Bref, en temps de crise, recherche de boucs émissaires, perte de l'esprit critique, et tutti quanti). Donc, un charmant et innocent petit enfant chrétien se baladait en chantant des odes à la Vierge dans une ville d'Asie, ce qui a fini par énerver les Juifs qu'il croisait, et qui un jour ont décidé de le trucider en lui coupant la gorge et de le balancer dans un coin.
Les méchants sont pas gentils.

Ils sont pas gentils. Mais, Marie vient le voir, et lui met un grain de blé dans la bouche, et il se remet à chanter. Du coup, on retrouve son corps, on punit les assassins, on emmène le garçon chantant devant l'autel, et là il explique à l'abbé le miracle et il ajoute que la Vierge viendra chercher son âme quand le grain sera retiré de sa bouche. Ce qui est fait, et là, on l'enterre comme un martyr. The End.
Un petit grain, ça ne fait pas de mal.

On a en effet pas mal de martyrs de ce type sur la fin du Moyen Âge. Les guerres, pestes, famines, ont fait beaucoup pour l'antisémitisme, et on invente un peu n'importe quoi. J'ai déjà lu aussi des petites choses pas sympas sur un prétendu antisémitisme de Ned. J'y reviendrais un autre jour pour ceux que ça intéresse. Pour l'instant, on reste dans le tableau. Et on va causer fleurs (je vous fais grâce des sources pour les personnages, le décor, etc.).

On trouve : des tournesols, des lys, du pavot, de la giroflée.
Et c'est là que les choses se compliquent au niveau de la lecture du tableau.
Certains partent du principe : peintre victorien = lecture victorienne des plantes.

Ce qui nous donne : 
Tournesol : adoration mouais...
Lys : pureté forcément, y a la Vierge
Pavot : consolation  mouais... 
Giroflée : fidélité dans l'adversité.  Gné ?
(Décryptage du catalogue du Delaware Art Museum, repris dans le catalogue de la rétrospective BJ de 1998. Le catalogue qu'il faut lire en anglais, parce que la traduction, comment dire... ? On va rien dire...)
Des fleurs, et une magnifique référence au Jardin Clos...

Maintenant, on passe en mode médiéval (ça rigole plus)
Tournesol : Bon chrétien qui se tourne constamment vers Dieu check !
Lys : pureté, fleur de la Vierge check !
Pavot-coquelicot : sommeil, mort check !
Giroflée : martyr, fleur crucifère rappelant la Passion du Christ check !
(introduction tardive dans l'art médiéval. On retrouve la giroflée sur le Jardin de Paradis de Francfort, pour l'une des plus anciennes au nord des Alpes).

Et si on contextualise, c'est quelle lecture qui correspond le mieux au tableau ?

La lecture médiévale colle parfaitement au contexte. En ce qui concerne le pavot, la lecture médiévale se trouve confirmée dans un autre tableau, The Last Sleep of Arthur in Avalon.
Helen Mary Gaskell, la bienheureuse réceptrice d'une correspondance magnifique (traitée avec le dos de la cuiller par une personne dont on ne citera pas le nom et dont les erreurs pèsent encore sur les recherches sur Burne-Jones... Depuis plus de 40 ans. Oui ! Je l'ai mauvaise !)

Dans une lettre à son amie Helen Mary Gaskell (28 avril 1898), Burne-Jones indique bien que le pavot-coquelicot est une référence au sommeil : "One poppy I have put for sleep". Rien à voir avec la consolation.
Arthur in Avalon. Détail. Le pavot entre la joueuse de corne et la harpiste.

L'association mort/pavot est aussi visible dans des tableaux de Rossetti, l'idole de Burne-Jones. Dans les différentes versions de Beata Beatrix, le pavot fait allusion à la fois à l'aimée de Dante, et à la disparition brutale de son épouse Liz Siddall (avec plein d'autres éléments). (Rossetti travaillait sur le sujet quand elle a eu son accident -guillemets possibles- de laudanum. Z'ont un peu la poisse quand ils bossent sur certains tableaux en rapport avec la mort et qu'ils mettent des trucs perso, dans la bande, quand même, non ?)
Rossetti, Beata Beatrix, Chicago Art Institute (photo bibi)

C'est marrant (non, en fait) que des spécialistes de Rossetti (Alicia Craig Faxon, dans sa splendide monographie qui date d'il y a plus de 30 ans) n'ont aucun mal à aller fouiner dans l'iconographie médiévale pour expliquer avec réussite les tableaux de l'une des influences majeures de Burne-Jones, et que les spécialistes de Burne-Jones... Ben non... Victorien, c'est victorien (heureusement, ça a un peu bougé depuis ma thèse...).
Read it
Bref, on a un peintre qui avait pigé comment fonctionnait une image méd, qui n'est pas compris, avec des tableaux lus comme des tableaux ne devant rien au passé dans leur fond. Désespérant.
En outre, la lecture médiévale est moins rigide que la victorienne. Dans l'art médiéval, le contexte détermine tout. La lecture "fermée", victorienne, n'amène finalement pas grand chose au récit. La lecture ouverte, médiévale, des différentes plantes renforce la représentation du récit de Chaucer. Elle le dramatise, et renvoie à la mort, au martyr, par leur réunion et leur soumission au sujet. C'est un outil qui précise l'histoire.

En effet, seule la prise en considération du contexte permet de décider quelle qualité attribuée à la plante il est pertinent d'extraire ; en d'autres termes, c'est le sens de l'image, préalablement défini par l'analyse iconographique, qui permet de déterminer l'éventuelle signification des plantes et non l'inverse. Fonder l'interprétation de l'image sur les éléments végétaux qu'elle comporte est impossible parce qu'il n'y a pas de Koinè de la symbolique végétale, ou de "langage des fleurs" préexistant à l'oeuvre. (...) aucune (représentation végétale) n'est dotée d'une signification propre, c'est le réseau de corrélations dans lequel elles sont prises qui leur confère un effet de sens. A l'intar des couleurs, les représentations de fleurs et de plantes "n'ont pas de sens mais seulement des emplois". (Pierre-Gilles Girault, la Fonction symbolique de la Flore, in Cahiers du Léopard d'or, 6, Flores et jardins, Paris, Le Léopard d'or, 1997, 163). 
Détail de la Beata Beatrix du Art Institute
(Il avait quand même pigé beaucoup de choses sur l'art médiéval, le grand Ned. Heureusement qu'un peu de ses idées nous sont parvenues, écrites, par Rooke, Helen Mary Gaskell et quelques autres.)


Sinon, on peut remplacer fleurs, plantes, tout ça, dans l'art médiéval, par vêtements aussi... L'emploi fait sens. (Faut que je me surveille plus niveau voca, quand je cause du sens...).

NB : toutes analyses des oeuvres et citations se trouvent dans ma thèse, Bordeaux, 2003.(sauf giroflée, sens plus précis trouvé depuis)

samedi 21 mars 2020

DES OISEAUX ENERVANTS

Regardez bien vos sources, 
gardez bien vos sous.
Des perroquets pour faire le paon.
Sujet qui fâche. 
En reconstitution, on cherche souvent le tissu qui va bien. 
Bonjour la Quête ! Le Graal, c'est souvent plus fastoche à dénicher.
Profitons du confinement pour bosser un peu. On se réveille, on vire le chat, et on y va ! Parce que là, c'est peut-être pas une bonne idée de tissu (vaut mieux rester au lit...)


Parmi les modes de la reconstitution historique, il y a, en ce moment, la folie des soieries, de préférence à motifs. En ce qui concerne les soies à médaillon, mon opinion à ce sujet est nette. Ca a fait l'objet d'une publication dans Medieval Clothing and Textiles, complétée dans ce blog, d'ailleurs, Suivez le guide ! et pour les soies à motifs en général, voir aussi dans quelques numéros de Moyen Âge (118-119-120). Les tissus liturgiques, ça ne se porte pas n'importe comment. 

Où l'on retourne à Klosterneuburg. C'est beau, Klosterneuburg. 



C'est marrant, parce que dans l'article scientifique, j'avais fait une petite boulette. Explication. J'avais daté un tissu du XIIIe, à cause d'une info publiée dans un site pourtant sérieux, sur le net. Le très beau tissu aux perroquets de Klosterneuburg.
C'est lui, photo fournie par le conservateur du trésor de l'abbaye.


Le gag étant que peu avant la parution de l'article, je me suis aperçue de la gaffe. Le site avec l'info n'était plus trouvable. Je suis partie sur un autre pour trouver l'image (oui, fallait un lien en note vers le tissu). Là, pas de date. D'autres sites, moins fiables, reprenaient toujours la même datation. Mais en fouillant dans le catalogue de l'abbaye, en allemand, comme je préparais un autre article où cette fois le tissu serait bien étudié, ben... C'était une autre musique. Trop tard pour changer le texte de l'article scientifique (parti chez l'éditeur). Mais on continue l'enquête, pour l'article plus vaste. Et j'ai surtout enfin pu avoir le conservateur au téléphone ! Alleluia. Effectivement, la date qu'on trouve partout en ligne (sauf depuis peu sur la page officielle de l'abbaye), c'est pas la bonne. Nous v'là beaux, tiens...
Tant pis, je profite de la partie interactive de mon article, à savoir ce blog, pour signifier mon erreur. Ce genre de chose arrive. Ce n'est pas dramatique, dalmatique, peut-être. Y a pas mort d'homme. J'ai pas dépensé de sous pour acheter le tissu. Je peux assumer, rectifier mon erreur et m'autobaffer en me disant que je vérifierai mieux et que je dois absolument investir dans le gros bouquin très cher du musée de Cluny, qui est épuisé, mais indispensable, et j'ai cassé ma tirelire... 

Le gros bouquin confirme ce qui est dit dans le catalogue du trésor de l'abbaye. Oh ben quelle surprise ! Et m.... 


Or, il se trouve que ce tissu a été en vente sur le net. Ce qui n'est pas si grave, puisque rectifiable sans frais (juste un autobaffage), en recherche (ça concernait une note, et ça ne change en rien l'article, et l'info est correcte dans Moyen Âge), devient plus gênant en reconstitution (relisez la phrase sans les parenthèses, ce sera peut-être plus clair. J'ai du mal aussi...). Donc, je reprends, ayant été fortement interrompue par moi-même. En recherche, on écrit. Du coup, si on se trompe, on rectifie avec un autre écrit, et y a pas (trop) de bobo. En reconstitution, en revanche, il y a achat de tissu, confection d'un vêtement. Si on veut être histo, autant avoir les bonnes infos. Hélas, ça devient perte de temps et d'argent si les infos sont involontairement du pipeau...


Je vous fais un petit résumé en français du texte du vendeur : 
Le tissu est présenté comme de fabrication française, dater du XIIIe, être un fragment de manteau d'un margrave du XIIe (il y a une précaution, c'est bien), transformé en chasuble, et tout un blabla vantant la qualité de ce tissu rouge, et le fait qu'exceptionnellement ce ne soit ni italien, ni espagnol, ni italien, mais français. 

Maintenant, les infos récentes. 
En premier, la page de l'abbaye (dernière modif en mars 2020)
En route pour l'Autriche
Tissu présenté comme liturgique, datant du XIVe. L'histoire du margrave est une légende, c'est courant pour les tissus précieux, ça ajoute à leur aura...

Les sources écrites : 
Pour ceux qui n'ont pas peur de l'allemand : Die Schatzkammer im Stift Klosterneuburg, par Wolgang Christian Huber et Janos Stekovics (pour les photos). Il y a en fait plusieurs auteurs. Editions Janos Stekovics, 2011. Les tissus sont évoqués 34-36 (29 euros)


L'article sur les tissus renvoie à un ouvrage de référence... Cocorico !!! En français !!!
L'indispensable, rare, onéreux catalogue des soieries du musées de Cluny. 
Soieries et autres textiles de l'antiquité au XVIe siècle, par Sophie Desrosiers, Paris, RMN, 2004, 320-322.
Prévoir 3 chiffres (100 euros neuf. Ouch !). 

Mais comme le tissu vendu vaut plus de 50 euros le mètre, et qu'on fait peu de vêtements avec un mètre en méd quand on est adulte, acheter le tissu revient plus cher que la plupart des propositions en occaz du livre (euh... Il frôle les 4 chiffres sur certains sites. Montez à 250, pas plus).
Faut connaître ses priorités. Or, hélas, mon expérience de la reconstitution m'a souvent montré que la priorité annoncée était l'historicité, la priorité réelle : le bling. 

Ceux qui en ont envie peuvent, à ce moment, se permettre une réflexion sur l'Orgueil, l'empressement, la témérité et conséquences, opposées à la modestie, la prudence, et la lenteur. Un bel exercice que les penseurs médiévaux auraient apprécié. 


Et maintenant, désolée pour tout ceux qui ont acheté ce tissu aux perroquets... Ce qui est dit dans le gros bouquin de 2004. Avertissement : il s'agit d'un tissu conservé à Cluny, auquel les fragments (oui, il y en a plusieurs) de Klosterneuburg est rattaché (il est cité dans le livre de Cluny, donc, pas d'équivoque possible). Je fais grâce de la première page.

Je ne vais pas tout mettre, on va rester dans le raisonnable (mais avec un livre aussi rare...). La parole à madame Desrosiers :
         Comme on vient de le voir, l'étoffe appartient à un petit groupe de soieries au décor très proche, que ce soit par la composition en rangées alternées ou par les motifs eux-mêmes (...). Plusieurs ont été étudiés par Petrascheck-Heim (1986), y compris trois exemples conservés près de Vienne (couvent de Klosterneuburg). Selon la tradition, ceux-ci auraient constitué les vêtements de mariage de saint Léopold (mort 1136) et de son épouse Agnès (morte 1143), mais leur présence dans le couvent n'est attestée par un inventaire qu'à partir de 1371. Les comparaisons avec les autres fragments repérés démontrent une grande homogénéité technique, y compris dans les filés or constitués d'une lamelle de peau ou de cuir doré enroulé Z sur une âme en soie et toujours employés doubles (...).
Le tissu du musée de Cluny, Paris, cl3058, photo rmn


         Ce groupe très particulier techniquement, aux motifs considérés comme occidentaux bien que modelés par une influence orientale, a posé jusqu'ici beaucoup de problèmes de classement. Suivant les auteurs, on les trouve attribués à l'Italie, à la Sicile et surtout à Paris, où le tissage de la soie a connu certains développements au XIIIe siècle sans que l'on puisse jusqu'ici identifier des étoffes sorties de ses ateliers.  Mais plusieurs éléments, dont les matériaux employés, la croisure, et les phénix présents sur un exemple lyonnais un peu particulier (...) indiquent la direction de l'Orient. Quel Orient ? Il n'est pas facile de répondre à cette question. Les fils d'or et l'armure taffetas à fils doubles du fond permettent un rapprochement (avec des tissus) attribués à l'Iran oriental. Mais les fils de chaîne (...) appartiennent plutôt à la tradition chinoise. (...) Ces diverses observations conduisent à émettre en seconde hypothèse que (...) ce fragment et tout le groupe auquel il appartient ont été produits par des tisserands travaillant dans la tradition Liao-Jin pendant la période mongole, et donc probablement installés en Asie Centrale où les Ilkhans avaient regroupé des spécialistes de draps d'or (...).
         Les tisserands de Tabrïz ou d'Asie Centrale ont produit des soieries selon des modèles d'origine italienne et probablement pour le marché occidental, et ceux-ci ont dû arriver par groupes, sinon tous ensemble, puisque les vêtements de saint Léopold et ceux démontés par Bock étaient constitués de plusieurs étoffes à motifs interchangeables. Mais il fallait que les feuilles de vignes soient déjà développées sur les tissus italiens, un mouvement qui semble n'avoir pris de l'ampleur qu'à partir des années trente du XIVe siècle. Postérieurement les griffons réapparaîtront sur les lampas italiens de la seconde moitié du XIVe siècle (...). Cl 3058 (fragment de Cluny, note tinesque) doit se glisser entre ces deux périodes et donc avoir été produit vers le milieu du XIVe siècle.

On récapitule :


                     tissu vendu                          tissu original 
couleur :     Rouge ; lurex                   Bleu/vert, peau ou cuir doré, âme de soie
date :          mi XIIIe                           mi XIVe
origine :      France, Paris                   Iran ou Asie Centrale
technique : simple                              J'ai rien compris, c'est trop compliqué pour moi


On peut nous prendre pour des Ilkhans.

J'ajouterai aussi que, malheureusement, la qualité des motifs sur la reproduction est loin de la finesse de l'original. En outre, le fond bleu/vert ne serait-il pas une particularité de cette série de tissus ? Est-il alors judicieux d'en présenter une version rouge ? Enfin, si on peut aisément comprendre le choix d'un synthétique au lieu du fil d'or, le tissu d'origine présente un relief que le tissu vendu n'a hélas pas



On voit donc un tissu qui ne correspond pas à l'époque pour laquelle il est vendu. Il ne correspond pas au lieu de production annoncé
Il a changé, l'Arc de Triomphe...

Il n'a pas les caractéristiques de l'original. Il apparaît en fait vraiment comme une version très bon marché du superbe exemple de Klosterneuburg.

Conclusion
On sait déjà que l'utilisation des soies médiévales mérite une grande réflexion. Ce tissu nous offre un autre exemple de la nécessité absolue de faire des recherches, de vérifier, et de ne pas se baser uniquement sur le site du vendeur, qui n'a certainement pas pris ses infos au bon endroit (Parce qu'hélas, les infos sur le net... elles dataient). Corriger un article, ça fait mal à l'amour-propre, mais tant pis. Ca arrive, ça sert de leçon. Investir dans des bouquins hors de prix, ça fait mal au porte-monnaie. Mais si les bouquins hors de prix permettent de voir que le tissu sur lequel on veut craquer ne correspond pas à ce qu'on cherche... Qu'est ce qui est préférable ? Le tissu ne sert que pour un projet. Les bouquins pour plusieurs... Et ce pendant des décennies. Et puis il y a des bibliothèques quand on habite dans une grande ville, quand on n'est pas confiné chez soi. Quant aux infos qui viennent du net... Il arrive régulièrement que, quand ça coûte rien, ça vaut rien...

Croisez les sources. Demandez celles des marchands, précisément ! Vérifiez la bibliographie des objets... Et si on veut faire de la reconstitution, on doit faire les choses avec sérieux et méthode avant de se lancer dans un projet, surtout onéreux. 
Ou alors, on fait de l'évocation. Y a aucune honte à dire qu'on fait de l'évocation.
Ce tissu est très chouette pour de l'évocation. 
Mais inutilisable en reconstitution. Comme la quasi totalité des soies à motifs du marché, sauf cas exceptionnels. Mais, vanitas, superbia, blablabla


Papapapa, papapapa, papapapa, papacheter le tissu aux perroquets !






mercredi 30 octobre 2019

COSTUME XIIIE

AU BONHEUR DES DRAPIERS
Les quantités de tissu pour bien s'habiller

On y revient. C'est limite un serpent de mer dans mes publications. C'est souvent évoqué dans d'autres articles du blog.
J'ai déjà parlé des longueurs (avec sources archéos à l'appui), présenté l'ampleur de certains vêtements... Maintenant, on va causer chiffres. Et ça fait peur, ça fait très peur.
Normal, y a des calculs à faire !

Et je suis une bille en maths.
On retrousse les manches quand même, et...


Ce qu'on conseille en reconstitution. Le MTA
On va parler d'un livre qui a ses bons et ses mauvais côtés. Malheureusement, je vais surtout m'arrêter sur ce qui ne va pas. Parce qu'en ce qui concerne les quantités de tissus indiquées, il y a un léger problème.
Le livre en question est le Medieval Tailor's Assistant (MTA, pour les intimes), première édition (2001). Je n'ai pas consulté la nouvelle édition, honte sur moi. Peut-être que les petits détails fâcheux que je vais souligner ont été rectifiés depuis.

Il est primordial de préciser que le MTA ne se prétend pas historiquement parfait. C'est juste un guide. Des indications pour avoir des tenues qui ressemblent à ce qui pouvait se porter. L'utiliser comme source de reconstitution est déjà la preuve d'une incompréhension du but de l'ouvrage lui même !

Il y a effectivement de très bonnes choses... Mais, pour le XIIIe, il y a vraiment de gros problèmes, qui sont visibles quand on compare avec les infos qu'on a glanées entre chercheurs.
A la décharge de l'autrice, certaines des infos n'étaient tout simplement pas diffusées en 2001. Les informations massives sur les inventaires, listes de courses, correspondance entre clients et tailleurs, comptes, etc. sont devenues envahissantes (au bon sens du terme) vers 2010. D'où l'intérêt de mises à jour. Par ailleurs, ce ne sont pas forcément des ouvrages largement diffusés parmi le grand public. Malheureusement. Du coup, quand on met en avant les infos qu'on trouve dans ces publications plus académiques, peu de gens y ont eu accès. Et, ne nous voilons pas la face, peu de gens iront les chercher, même en bibliothèque, même en accès gratuit sur internet. (Mode désabusée)

Si certains propos du MTA sont excusables, vu sa date, d'autres aspects restent plus que discutables dès que l'on veut passer de l'évocation à la reconstitution. Par exemple la forme des emmanchures (l'emmanchure s'arrondit dès le XIIe siècle, peut-être même fin XIe), les encolures larges, repliées, fermées par un fermail (une encolure plus étroite avec un amigaut, c'est très bien, et ça se voit sur pas mal de sculptures fiables, alors que les encolures larges renvoient aux tenues à l'antique ou à des tenues de moines. Ceci dit, n'oublions pas les décolletés pour les jeunes femmes, avérés avant 1250, dont il a déjà été question ici : on clique là ! ) sont parmi les principaux problèmes notables si on fait abstraction des quantités de tissu. En outre, autre problème d'emmanchure, encore plus gênant à mon avis : elles tombent trop bas. Elles sont déjà ergonomiques sur les pièces archéos dont on dispose. Et... Oui, une manche cousue 10cm, ou même 5cm plus haut, ça change tout l'aspect d'un vêtement. Ca joue sur le tombé. Et le tombé est très important pour du XIIIe. C'est ce qui fait la différence entre une tenue assez proche du sac à navet et une tenue élégante (je suis comme la vraie manche XIIIe dès qu'on aborde cette question : remontée !)

Cékoidon les infos qu'on trouve dans le MTA ?


Parlons chiffres :

Pour faire une cotte féminine : la longueur, pour commencer, c'est épaule/sol + entre 5 et 20 cm... Si on se réfère aux pièces archéologiques, c'est stature totale + entre 10 et 30 cm. Là, on a déjà un problème.
Coupon (pour une taille 42) de 330 cm sur 150 cm (p. 80). On verra plus tard ce que ça donne dans les mesures médiévales. Si on regarde le patron, il y a des chutes... Qui pourraient être utilisées pour augmenter l'ampleur. Ampleur recommandée : entre 2.5 et 3.5 m. Si on évite les chutes, forcément, on aura plus ample. Bref, ça part mal. Ceci dit, une remarque positive : il est indiqué que c'est bien de faire une traîne. Là, je dis merci. Oui, une robe XIIIe est plus longue à l'arrière.
Pour le surcot, longueur recommandée : 1.60. Ce sera plus long que la cotte, ce qui est bien... Mais, à mon avis, c'est pour une femme entre 1.65 et 1.70 cm. Le coupon de tissu recommandé est de 140 x 270 cm. Ce qui change toute la donne qui est au dessus. Eh oui. C'est un surcot sans manches. 
Pour homme... cotte : 350 (euh, plus que pour une femme ? Je sais que les hommes sont plus grands... Mais la cotte homme s'arrête à la cheville, la cotte femme tombe au sol. Ca compense.) x 140-150 pour une cotte longue. 200 X 140-150 pour une courte (mollet). Largeur des panneaux principaux : 70 cm (ne pas oublier les ourlets !), largeur conseillée pour les godets : 25 cm. Bref, on tourne autour de 3.4 m d'ampleur, avant les coutures (ou après, si on a un tissu de 150)
Surcot à manche homme : 250 x 150, sans manche, ben... Moins. Et longueur de 120.
Les panneaux centraux (hommes ou femmes) font tous 70 cm. Je rappelle que la chemise de St Louis, aux emmanchures ergonomiques, est en dessous de 50 cm. Mes cottes et surcots, malgré mes proportions, sont aussi en dessous de 50 cm.

Ce que ça donne en surface de tissu :
cotte femme : 4.95 m²
surcot femme : 3.78 m²
cotte homme : 5 m² (j'ai arrondi avec un compromis d'un lé de 145) pour une longue, 2.9 m² pour une courte.
surcot homme : 3.75 m² (avec manches)
Ensemble cotte + surcot :
femme : 8.73 m²
homme : 8.75 m² pour du long.


Rappel : ma tenue XIIIe (qui incluait un mantel en prime) était coupée dans 18.6 m² (avec très très peu de chutes). Si on enlève le mantel, on frise les 15 m², puisque j'avais récupéré les manches de la cotte dans les chutes du mantel. 
Détails du costume ici et 

Quand je dis que ça part mal pour le XIIIe...
Parce que le résultat, c'est qu'un costume issu du MTA se reconnaîtra forcément. 
J'ai suivi les conseils (qui venaient sûrement du MTA). Ah ben, c'est raté, hein... Tous les défauts y sont

On y retrouve les caractéristiques suivantes :
* trop courte longueur (pour les femmes)
* manque d'ampleur
* épaules tombantes 

En évocation, ce n'est pas un problème. Mais en reconstitution, si on veut quelque chose de correct historiquement parlant, ça ne va pas. 


La tenue XIIIe. Occuper l'espace, dans tous les sens. 
Occuper l'espace, tout un art, à toutes les époques. On fait ça avec plus ou moins de naturel et de classe... Question d'entrainement.


Je crois qu'il est nécessaire de rappeler certaines notions essentielles pour le costume médiéval en général, et XIIIe en particulier.

Oui, le costume c'est superficiel. 

Superficiel au sens propre : il recouvre une surface plus importante, en l'occurrence, le corps.
Et là, "superficiel" ne colle pas avec notre acceptation courante du terme. Parce que ce qui couvre le corps, au Moyen Âge (en fait de l'Antiquité -au moins- aux années 1960 -au moins) envoie des messages sur ce qu'on est (ah ben on n'est plus dans les années 60, mais certains de mes tee-shirts indiquent clairement mon amour de la musique qui fait du bruit, Monty Python, ou les bestioles miaulantes, donc, oui, ce qu'on porte sur sa surface corporelle a un sens.)
Tenue révélatrice de goûts musicaux, et pourtant y a peu de tissu (et merci à la copine qui m'a prise en photo à la fin d'un film qui fait pleurer. Je suis une grande sensible moi...)

Le costume est un révélateur social. Le proverbe "L'habit ne fait pas le moine" serait-il un non-sens (vous avez quatre heures) ? Le costume peut nous aider à nous faire passer pour ce qu'on n'est pas. Et c'est là que les codes sociaux entrent en jeu. On peut se trahir, même si on est bien habillé. Et Dieu sait si la chose est illustrée au Moyen Âge ! Le costume montre qui on est vraiment, et aussi ce pour quoi on essaie de se faire passer. L'image médiévale use de ceci pour révéler la vraie nature des gens par un savant usage du costume et des accessoires, sans oublier la physiognomonie. (Je vous donne en vrac quelques idées pour la disserte.)
Madame porte une chape, ce qui pourrait la faire passer pour quelqu'un d'instruit et respectable, mais son visage trahit sa vraie nature... L'Envie se planque sous ce costume... L'union de la signification du costume et de la physiognomonie.

Il est important pour l'individu de marquer sa place dans l'espace public. Et on peut ressortir l'analogie costume méd =  bagnole. De nos jours, si on veut se la péter, on sort la grosse tuture. Twingo/limo, pas même combat. Pas même individu dedans. Pas même place prise dans les rues...
Avant l'invention de la voiture, on a ainsi usé du costume pour s'imposer dans cet espace public (mais, les carrosses...).
Là, y a de la triche.

On va avoir des costumes qui prennent de la place (même en cas de mode près du corps...) en largeur, et en hauteur, selon les époques. Les crinolines sont quand même un exemple assez caractéristique.

Personne n'a dit que ça devait être pratique. Le truc, c'est s'imposer socialement !
Tous les moyens sont bons.
Place en hauteur et en largeur rien qu'avec la coiffe (le bas de la robe est pas mal non plus, mais il n'est pas sur le portrait d'Isabelle de Portugal par Van der Weyden, vers 1450, Getty Center) Et il y a pire niveau coiffes, hein ! Ca bouge d'ailleurs souvent plus vite dans les coiffes que dans les ampleurs...

A cela on ajoute aussi un effet de groupe. Un noble ne se déplace pas seul. On va ainsi s'occuper d'habiller son entourage d'une manière qui indique l'appartenance sociale. De là à inventer les uniformes...

Quand on est un groupe de femmes, l'occupation de l'espace est encore plus réelle à cause des masses de tissu que nécessite le costume féminin durant tout le Moyen Âge. Il y a la Dame, ses suivantes, les servantes... Dans les grandes occasions, quand on affirme son rang, on ne se déplace pas seule.
Eh oui, on ne se balade pas sans son petit personnel, qui lui aussi a du tissu... (Domenico Ghirlandaio, Naissance de la Vierge, 1486-1490, Florence, Santa Maria Novella)


Par ailleurs, on va utiliser les couches externes.

Le mantel, ce vêtement pas très utile hérité de l'Antiquité et marque de statut, se porte en mettant le plus en valeur sa doublure, donc, on écarte les bras. On met aussi en valeur son surcot. La chape se distingue par ses manches abondamment plissées, et longues...
Ce cher architecte Libergier et sa chape... On le voit le tissu. On la voit l'ampleur, on la voit la longueur...

Tout ceci participe d'une mise en scène qui demande beaucoup de tissu.
Beaucoup, beaucoup de tissu.
Pour occuper l'espace physiquement et visuellement (sans aller dans la cacophonie visuelle. Le bon goût, ma brave dame).
Et ce selon des codes stricts, connus des initié.es, qui permettent de repérer les nouveaux riches à 20 km à la ronde.
Je porte mon manteau avec classe, en cette première moitié du siècle. Le tissu est fin... Et on voit ma taille, mais, les dominicains n'ont pas encore frappé.

Comme si cela ne suffisait pas, les quantités de tissu vont augmenter au cours du siècle. On prend plus de tissu en 1300 qu'en 1215. Et ce n'est plus le même type de tissu, en prime. Plus lourd. Mais ceci est une autre histoire...
Tu la vois mon ampleur 1280 ? Et celle du surcot de ma copine qui aime les pommes ?

On ne porte pas ses vêtements de la même manière. Un porteur de cotte au début du XIIIe siècle se fiche complètement des sermons d'Etienne de Bourbon du milieu du siècle... Logique. Sermons qui demandent de cacher la taille. On ne montre plus sa taille.
J'agrandis l'ouverture de mon surcot et je montre ma taille au monsieur qui offre des pommes, parce que j'aime le fruit défendu...

Le costume cintré dans la seconde moitié du siècle, dans la majorité de l'Europe, c'est de l'impudeur (et ne négligeons pas le pouvoir des moines prêcheurs et leur rapidité à répandre leur bonne parole. Le Goff a étudié cela). On fait blouser sa cotte sur la ceinture, au moins sur les hanches. Or, le fait de blouser diminue la longueur du vêtement... Du coup, il faut ajouter du tissu. Ceci dit, le MTA tient compte du blousage, c'est tout à son honneur. Dommage que ce ne soit pas respecté par les lectrices, et que, je radote, la longueur indiquée reste insuffisante.
1300... Ampleur bien visible, qui permet de jouer avec le surcot. On note le système (pas déterminé) qui permet d'empêcher que le bas de la cotte ne traîne au sol... On devine un bout de chemise ou pas ? (Trinity College, Cambridge)

Les essentiels étant rappelés (il y aurait encore tant à dire), on passe aux chiffres du Moyen Âge.
* Pour un peu plus d'infos, je vous conseille l'article de Sarah-Grace Heller, Anxiety, Hierarchy, and Appearance in Thirteenth-Century Sumptuary Laws and the Roman de La Rose, French Historical Studies (2004) 27 (2): 311-348.


Lé, Magna Carta, et tutti quanti. Les normes de tissu au XIIIe
Ca peut faire cet effet là, vous êtes prévenus.

J'en avais déjà parlé dans les articles sur mon costume. On va aller un peu plus dans les détails.
Rappel utile : les lés varient selon les villes, et même selon les types de tissu. Les Anglais en ont normés certains avec la Magna Carta en 1215. 
Par ailleurs, les chercheurs anglais ont bien déblayé le terrain. On a des infos assez précises, même s'il y a des désaccords quant à la longueur du lé. Ceci dit, on est au dessus du 150... 
Du coup, c'est pratique de se baser sur les infos anglaises, sachant que la mode, l'apparence générale du costume, sont quand même assez proches en Angleterre, France, Allemagne, Flandres, etc. 

Deux ouvrages utiles : 
Le premier, paru en 2011 :
L'indispensable revue de ceux qui travaillent sur le costume médiéval


Il s'agit ici de consulter l'article de Benjamin Wild, the Empress's new clothes. Basé sur le Roll of Cloth d'Henry III. En gros : les tissus fournis par Henry à sa soeur, sa suite, lui-même et son futur beau-frère quand elle est partie épouser Frédéric II. On a la liste des tissus, les quantités, les usages. 

Le second, paru en 2013 :

Il n'y a pas que du costume, mais la correspondance entre le client et le drapier ou le tailleur... Ca n'a pas de prix (si, justement, ils sont parfois indiqués.)

Je vais résumer. Et même pire... Pour cause de flemme, je cite carrément Wild :
"Henry II appears to have been the first English monarch to regulate the size of salable cloth, in 1197. According to Roger of Howden, the width of cloth was not to exceed two ells between its borders (infra lisuras). An ell (ulna) measured 1.25 yards (45 inches). The length of cloth was limited only in that it should be of good size (ejusdem bonitatis in medio et in lateribus). Henry II’s injunction was repeated in 1215, in the thirty-fifth clause of Magna Carta, but only in part. Magna Carta specified the width of salable cloth, which was to apply to dyed cloth, russet, and haberget (a woven cloth with diamond twill), but it said nothing about length. As far as I can tell, the length of salable cloth was defined only at the end of Henry III’s reign. An assize of 1272 stipulated that a cloth (pannus) should be twenty-four ells long and two ells wide (27.4 by 2.3 meters, or 30 by 2.5 yards)."
(page 9, j'ai pas mis les notes...)
Préparez-la, elle va pouvoir servir.
Je passe les détails : le lé anglais, pour certains tissus vendables (tissus teints, russet et haberget, notre cher tissage diamant, qui était passé de mode en 1272), d'après la Magna Carta, confirmée à la fin du règne d'Henry III (oui, on considère qu'il a confirmé en vrac, ce qui explique que le haberget, passé de mode, y est encore) est de 2.3 m. On est un chouïa loin du lé de 150... Sous son Grand-Papa Henry II, c'était, au maximum, de 2.28. Ca n'a pas trop bougé, même si on est plus près de 150 (tout est relatif). 
On retient aussi que l'aune fait 45 inches, soit 114 cm. (Utile pour la suite)
Ca, c'était d'après Wild.
Dans Carlin/Crouch, c'est un peu plus détaillé. On est ok pour l'aune (114.3 cm). Le lé d'écarlate fin serait de 1.64465 (oui, oui, c'est précis) m. Et là, on mesure en 1.75 aune... Il y a différence entre les qualités de tissu. Mais ça, c'était avant la Magna Carta. Du coup, on se trouve devant un problème... Est-ce que l'écarlate (un tissu teint au grain, c'est à dire à la cochenille) entre dans la catégorie des tissus teints ? Ben... En théorie, oui. En outre, si on se réfère à l'info de Wild, sous Henry II, on avait un lé maximum. Le lé de 164 est bien inférieur au lé de 228. On va calculer ça comment ??? Help !
Voilà, voilà...
Calculette en action !
Attention, à aucun moment (à une exception près) on a d'info sur le physique des personnes concernées... Ca peut jouer.
Infos provenant de Carlin/Crouch (42-47)
Artisan (début du siècle semble-t-il). Robe 2 garnements (cotte + surcot) : 5.712 m, 9.36 m². On est déjà au dessus de la quantité conseillée pour un vêtement long. 
Noble début du siècle : pour une robe : 12.36 m² (tissu fin). Poids : 9.67 kg (estimation) sans doublure.
Messager d'Eleanor de Gloucester, 1265, toujours 2 garnements, avec, peut-être un chaperon (plus on monte dans l'échelle sociale, plus il y a de couches. Là, on est dans du petit personnel) 6 aunes de russett (et là, norme Magna Carta), soit 684 cm de long. Surface : 15.6 m² (en arrondissant). Presque le double d'un ensemble cotte + surcot MTA, version noble. A supposer que la robe soit composée d'un 3e vêtement (genre surcot à manche)... Ca reste quand même une sacrée différence. 
Je continue.
On reste dans les comptes d'Eleanor, et on passe à la famille (c'est pas génial d'avoir un ensemble cohérent ? Pour voir les différences selon les statuts?)
Son neveu, Edmond, pour une robe, 7.4295 m, et pour une autre, pour l'été, avec (en plus de la cotte), un corset et une cloche (vêtement externe riche, variété de chape, coupe trapézoïdale) : 10.287 m. On est là, en toute logique, dans du vêtement long.
On dit : robe 1 : 16.93 m²
Robe 2 : 23.45 m². La cloche peut expliquer cela... Surtout si on a les manches bien plissées, type Libergier. 
C'est cadeau

C'est pas fini...
1284-85, livrée (donc, pour le personnel et l'entourage) d'un clerc, Bogo de Clare, robes (basiques) avec chaperon : 8.001 m, soit, en surface : 18.24 m² par personne. 
Le problème, c'est qu'on n'a pas forcément le détail des robes (2 ou 3 garnements... Pour les très riches, ça peut monter à 5, sans le chaperon, mais, là, à part Edmond, décrit comme 3 garnements, on n'est pas dans des vêtements faits pour des personnes très riches. C'est l'entourage...)
Infos provenant de Wild
date 1235. Statuts variés. On a souvent le détail des pièces composant les robes (et ça c'est bien !)
Tout est normé Magna Carta (donc, lé 2.3 m)
A tout seigneur tout honneur :
Henry III (1207-1272)
(je ne fais pas forcément dans l'ordre) 
Info taille : Henry III tient dans un cercueil d'1.87 m. Donc, il devait mesurer moins que ça (ou alors, il a été bien tassé. Ceci dit, il a eu le plus long règne avant d'être battu par Victoria, elle même battue par Elizabeth II, donc, il est mort vieux, et certainement tassé, quand on y réfléchit. Là, c'est un jeune roi, en 1235).
14. Green. To the same, for a surcoat with sleeves and another without sleeves of green cloth, 5 ells with 1½ cendal.
Surcot avec manches et un sans manches : 5 aunes (et doublure). soit : 13 m² C'est le roi... Ok... Mais 13 m² !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! pour 2 surcots !

10 To the same, for a complete robe of green cloth, with two surcoats—17 ells with five panes of bis.
 Robe complète avec deux surcots, 17 aunes (robe complète : cotte + 2 surcots + mantel ou chape) : 44,5 m²

11 To the same, for a complete robe of murray—16 ells with 4 panes of vair.
Un seul surcot, visiblement dans la robe... presque 42 m²

12 To the same, for a cloak of scarlet—4 ells, and for lining it, 1½ green cendal.
Pour un manteau (ou chape ?) 10 m². J'espère que c'est la chape. Le terme latin étant capam, c'est fort possible. On est dans de l'écarlate. Le prix du machin ! C'est le roi... Ok. (je radote)

Robes de princesse

Isabelle d'Angleterre (1214-1241)
Ca va permettre de comparer Homme-Femme et Roi-Princesse (sachant que l'un était sûrement plus grand que l'autre...)
22 Item, to the same, for 2 complete robes of scarlet, 28 ells with 9 panes of vair.
Ca nous fait la robe à 14 aunes. 2 de moins que frérot. 36 m²
(ça fait un bout de temps que j'arrondis un peu...)
23 For the same, for a cloak, tunic, and surcoat with sleeves of scarlet, 11 ells with 2½ cendals.
Là, on a du détail !
Chape, cotte et surcot 28,8 m²
24 To the same, for another lined cloak of scarlet, lined, 4 ells with 1 cendal and 3 ells of cendal.
Comme frérot : la chape à 10 m². Merci les manches... (mais c'est une dame... Donc, plus long)
Henry III et sa chape (entre autres...)

32 To the same, for a tunic and surcoat of burnet, 8 ells—with 1½ panes of bis.
 Et hop, du détail ! Cotte et surcot : 21 m² (remontez pour voir ce que donnaient cotte + surcot version MTA, juste pour comparer. Ok, on est dans de la princesse, future impératrice...)

Allez, on passe à l'entourage masculin. Bizarrement, ça va baisser. 
[48] To Hubert Huse, for a robe of scarlet, 11 ½ ells with 4 bis.
[49] To two of his companions, 23 ells of scarlet with 8 panes of bis.
[50] To Robert de Mucegros, for a robe, 12 ells of scarlet with 4 bis.
[51] To Robert de Bruera, for a robe, 12 ells of scarlet with 4 bis.
[52] To Bartholomew Pecche, for a robe, 11 ½ ells of scarlet with 4 bis.
[53] To Waleran Teutonicus, for a robe, 11 ½ ells of scarlet with 4 bis.
[54] To his companion, for a robe, 11 ½ ells of scarlet with 4 bis.
Intéressant de voir la constante dans la quantité. Petites différences néanmoins, liées aux tailles ?
On est à 30 m² et des brouettes, contre 36 pour la Princesse et 42 pour le roi. Statut ? Vous avez dit statut ?
Mais il y a aussi ces histoires de robes complètes et de robes tout court...
Hop, pour un certain John of Saxony :
[109] To the same, for 2 complete robes of scarlet—25½ ells. To the same, 3 panes of bis and 4 squirrel furs.
33.4 m² la robe complète. Est-ce vraiment révélateur ? Différence de taille envisageable ?

Un petit tout chenu ?
[56] To William, clerk of the chapel, for a robe, 7½ ells of paonaz with 1 squirrel fur and 1 pane of lamb.
pas loin de 20 m²



Ces dames :
[59] For the wife of Robert de Bruera, for a robe, 14 ells of scarlet with 4 bis.
[60] For 4 ladies of the chamber of the empress, for 4 robes of burnet, 40 ells. For each 10 ells with 8 bis for palliums and surcoats.
[61] To the same wife of Robert de Bruera and the said 4 ladies of the chamber, for 5 robes of murray, 58 ells for the tunics, surcoats, and cloaks, for each 11 ells […] with 5 furs of squirrel for the surcoats and 5½ cendals for the lining of the cloaks.
[62] To the same, for 5 robes of blue cloth from overseas for tunic(s), surcoat(s), and pallium, 50 ells and for lining the same, 6½ cendals.
Beaucoup d'infos, sur la noblesse. Dans l'ordre. Déjà, une privilégiée...
La femme de Robert (Bienvenue), 36 m², autant que la princesse (plus grande ?) et, écarlate... cher !!! A mon avis, ça pourrait être la tenue d'apparat ou la tenue portée pour le mariage de notre princesse, ou les deux.
Pour 4 dames : 26 m²
Pour 5 dames (dont Bienvenue) : presque 29 m² par robe. Pour cotte, surcot et chape. 
Les mêmes, avec chape remplacée par un mantel (bien moins de tissu) : on retombe sur 26 m²

Autre dame
[92] Russet. To Margaret Biset, for a surcoat, pallium, and cloak, 13½ ells of
russet.
Surcot, mantel, chape : 35 m² Y a du level !

Petit personnel
[70] To the empress’s laundress, for a robe, 8 (barré) 10½ ells of cloth with 1 coney and 1 lamb.
[71] To the same, for a cloak, 4 ells of blue cloth of Beverley.
Lavandière, on tourne encore au dessus des 26 m². Pas de qualité de tissu. Doublure plus humble.
Et tout le monde est égal avec la chape ! Comme Isabelle, la chape féminine est plus longue que la masculine.

Pour le reste du petit personnel, il est question de robes, mais pas de détail ou de quantité.

Je vais prendre le simple exemple chape + cotte + surcot d'Isabelle : 28.8 m². On peut enlever 10 m² pour la chape. Il reste...  
18.8 m² pour cotte et surcot. Bravo si vous avez juste ! 
Cotte + surcot MTA : 8.73 m²

Vous voyez le problème ou on reprend tout depuis le début  ?
Je sais, c'est une princesse. Mais... Quand même. Les autres infos parlent d'elles mêmes.


Conclusion :

Ben, les quantités de tissu conseillées par le MTA pour du XIIIe siècle sont bien (euphémisme) en deça de la réalité, si on a un minimum de statut. Ca pourrait aller pour du paysan, en revoyant les longueurs pour les femmes. Mais, le MTA n'a pas vocation à être un ouvrage de référence pour ceux qui veulent des tenues historiques. Si on veut des tenues qui tiennent la route, ben...

Merci Henry III
De rien, si j'peux aider...