I MESTIERI DELLA MODA A VENEZIA The crafts of the Venetian fashion industry. En français : Les métiers de la mode à Venise.
Ce catalogue de 350 et quelques pages est celui d'une expo tenue à Venise en 1988. Il concerne tout ce qu'il y a entre le XIIIe et le XVIIIe siècle. Bref, c'est du lourd. On parle d'une ville riche, en contact avec l'Orient, un grand centre commercial... Autrement dit, le sujet est sérieux. Et les différents auteurs (dont Doretta Davanzo Poli) aussi. Le plus : la partie "essais", conséquente, est bilingue (italien et anglais). Le moins : la partie "catalogue" est en italien. Après, on ne va pas bouder son plaisir. Tout y est, du filage au tailleur. Fourrures, cuirs, teintures. Les différentes matières, les accessoires (rhaaaa ! les éventails), les chaussures, les dentelles... Un plaisir pour les amateurs de costumes anciens. Disons le, le Moyen Age est un peu le parent pauvre. On a peu de sources, et là, avec les XVIe, XVIIe, et XVIIIe qui pointent le bout de leur nez... Le pauvre Moyen Age fait pâle figure. Même si certaines infos peuvent être intéressantes. Pour les autres... Des fragments de tissus, des robes, des gilets, des chaussures, des gants, des bourses coquines. Je me répète un peu. Mais il y a vraiment de très belles choses.
Oh !
L'iconographie est riche, et, en plus des objets, on a les outils. La documentation à ce sujet est d'ailleurs remarquable ! Dans la catégorie "cerises sur le gâteau" (oui, au pluriel, carrément !) : les toujours passionnants échantillons de laines (couleurs, motifs ET qualités, c'est cool de savoir quelles couleurs on pouvait avoir en laine, en 1766, et de comparer avec 1751, non ?), de toiles...
échantillons de 1789, qualités de laines
Une mine, pour les techniques, les réalisations, et la place du costume dans la société. Evidemment, c'est axé Venise. Vous êtes prévenus. I Mestieri della moda a Venezia dal XIII al XVIII secolo Exposition au Palazzo Correr, Venise, juin à septembre 1988 Edition del Cavallino, Venise, 1988 Prix : A partir de 50 euros (occasion) HAUTEMENT RECOMMANDE
ROUGE HISTOIRE D'UNE COULEUR Michel Pastoureau Avertissement : j'ai volontairement choisi d'illustrer cet article avec des images ne figurant pas dans le livre. (sauf la couverture...)
Tout ceux qui s'intéressent au costume médiéval, et à l'art médiéval, connaissent évidemment les ouvrages de Michel Pastoureau. Le spécialiste de la couleur est parfois décrié, par certains qui, bien souvent, se sont contentés d'une lecture rapide. Or, si on lit bien les textes de M. Pastoureau, si l'on suit ses conférences (certaines sont disponibles en ligne), on ne peut que reconnaître la richesse de sa documentation, la pertinence de ses remarques, et la sagesse des précautions qu'il prend. J'apprécie la sincère humilité de ce grand monsieur.
Ceci étant dit, passons maintenant à son dernier ouvrage, qui concerne LA couleur la plus à la mode au Moyen Age, la valeur sûre (normalement) pour ne pas se tromper dans son costume : le Rouge.
Skyphos à figure rouge, vers 450 av. J.-C. Hessisches Landesmuseum, Darmstadt.
Je reconnais avoir un préjugé favorable envers ce livre, en raison des autres publications ou interventions de Michel Pastoureau. En outre, étant moi même très sensible à la question des éclairages d'origine des oeuvres que l'on voit maintenant à la lumière électrique, quelqu'un qui insiste aussi sur ce fait, forcément... Je sais par avance que le propos a de très fortes chances de m'intéresser. Je sais que je vais lire l'ouvrage de quelqu'un qui se pose les bonnes questions, et qui permet au lecteur de se poser, à son tour, de bonnes questions. Il n'y a pas de bonne démarche sans bonne méthode. Il n'y a pas de bonne méthode sans bonne question. Et certaines des remarques de Pastoureau concernant la méthodologie devraient être écrites en majuscules (rouges, évidemment) devant les bureaux des chercheurs. (Ca, pour me retrouver souvent face à des problèmes de couleurs dans l'image... Je connais bien les interrogations que l'on se pose dans ces cas là... Où des fois ça marche comme ci, et des fois ça marche comme ça, et là ça marche comment ?). Tout ceci paraît éloigné de notre sujet (le rouge), mais non. La méthodologie est essentielle, primordiale, et indispensable dès que l'on se plonge dans les autres époques. Une bonne méthodologie, qui reconnaît ses limites, est la marque d'un travail sérieux. Que l'on soit d'accord ou pas avec les conclusions, d'ailleurs. Tiens, petite colle... Qu'est-ce qu'une couleur, déjà ? On voit dans ce livre que ce n'est pas si simple. Et maintenant... Négativons-un peu. (Oui, je néologise) Il n'y a pas d'index (ce qui me rappelle la critique de mon livre, tiens. Comme quoi, c'est vrai que c'est utile). Je préfère nettement les notes en bas de page aux notes en fin de volume. (Nous sommes dans les remarques négatives capitales, tout le monde en conviendra).
Vittore Carpaccio, détail du Miracle de la Croix, 1494, Galerie de l'Académie, Venise. LE peintre du rouge... Un grand nombre de nuances sur ce simple détail... Son absence (parmi les illustrations) est le principal défaut du livre. (Oui, parce que j'adore Carpaccio. Voilà, c'est dit !)
Mais, surtout... Voilà... Un livre sur le rouge. Richement illustré... Sans... Le maître absolu du rouge. Pas un petit Carpaccio en photo... Mais ! Qu'est-ce à dire ? C'est vrai, l'admiratrice du peintre vénitien que je suis est un peu déçue... Rassurez-vous, son nom apparaît dans le texte. Ouf ! Le contraire eutété dommage. (Comme Rubens. Mais lui, il a son tableau.) Mais, après tout, ce n'est pas à moi de choisir les illustrations. Entrons dans le (rouge) vif du sujet. Pour le reste. Iconographie riche, donc. Ce qui est toujours
appréciable. Les oeuvres choisies ne sont pas forcément les plus
connues, mais cela est enrichissant, car la sélection est réussie (à part le grand absent). Si Michel Pastoureau s'intéresse
surtout à une période allant de l'Antiquité romaine au XVIIIe
siècle, il n'hésite pas à déborder. Et, là encore, c'est quelque
chose que j'apprécie grandement. Connaître, au moins un minimum
l'avant et l'après, est, à mon sens, l'une des bases d'une
recherche sérieuse.
Lucas Van Leyden, Les Joueurs d'Echec, vers 1510 ?, Gemälde Galerie, Berlin. Le changement de statut du rouge se voit sur ce tableau. Si l'échiquier continue à être blanc et rouge, les pièces rouges ont déjà été remplacées par des noires, comme sur nos échiquiers actuels. (photo pinterest)
Le découpage du livre est intéressant. On trouve quatre grandes
parties, faisant chacune une bonne quarantaine de pages. Les choix
des grandes parties regroupant les grandes périodes historiques sont
signifiés par des titres éloquents, évoquant le rôle de la
couleur durant l'époque évoquée. Il serait tentant d'aborder la critique de ce livre en détaillant
chacune de ces quatre parties. Mais je pense que cela ôterait une
partie du plaisir de la lecture.
On apprend tellement de choses dans Rouge. Sur toutes les époques,
même celles que l'on connaît déjà bien. Ces découvertes
constantes nous rappellent qu'il est impossible de tout savoir. Et
les surprises sont nombreuses. Dès la Préhistoire.
Arrestation du Christ, vers 1260, Musée de l'Oeuvre Notre Dame, Strasbourg. Judas, représentant du rouge négatif...
Michel Pastoureau aborde tous les aspects du rouge dans la
civilisation occidentale (en incluant l'Egypte et le Proche Orient
antiques). Ses histoires, comment il est perçu selon les époques.
Comment on l'obtient, pour teindre ou pour peindre. Ce qu'on en fait.
Rouge féminin. Rouge viril. Rose. Les contes. Quand le porter. Son
pouvoir sémantique. Le rouge, symbole du pouvoir, mais aussi symbole
du parvenu. Le drapeau rouge. Du vêtement au maquillage, en passant
par la polychromie, l'héraldique, les cheveux, les jeux, les talons
rouges... Quand il est à la mode. Quand il ne l'est plus. Quand il
devient dangereux. Ses symboliques. Quand il est négatif, quand il
est positif. Et pourquoi. Et comment cela se manifeste. Aristote,
Pline, Newton, Goethe. Etc.
La lecture est agréable. Les anecdotes sont toujours pertinentes.
Les faits sont documentés. On se surprend à s'interroger sur ce
qu'on croyait savoir en lisant tel ou tel passage. Le rouge est aussi
régulièrement mis en rapport avec les autres couleurs. Les notes de fin de volume (grrr) apportent les renvois bibliographiques indispensables, ainsi que de petites précisions, remarques, apartés qu'on trouve finalement nécessaires.
Anton Van Dyck, Jupiter et Antiope, vers 1620. Musée des Beaux Arts, Gand. Le rouge des peintres du XVIIe.
C'est un livre abordable par tous, et d'une grande richesse. Qui
plus est, très utile.
L'amateur d'art sera ravi. Surtout l'amateur d'art antique ou
médiéval. Les passionnés de costume seront attirés par les
parties sur les teintures, et par les implications de certains
passages, par la place du vêtement rouge dans la société. On en apprend beaucoup sur la vie quotidienne, sur la
beauté, sur les sciences...
Alphonse Allais. Tout est dans le titre. J'adore.
Bref un excellent livre, que j'ai dévoré. Je n'ai pas été déçue (car rien n'est pire que de découvrir que le livre qu'on attendait n'était pas à la hauteur). Peut-être le meilleur des ouvrages de
Michel Pastoureau sur les couleurs, à mon avis. (Et pourtant, je suis, comme la majorité des gens, plus attirée par le bleu...)
ROUGE HISTOIRE D'UNE COULEUR Michel Pastoureau Seuil, Paris, 2016 39 €
Girl with a Pearl Earringen VO de Peter Webber ; 2003
La quasi totalité des films sur la peinture... Comment dire... ?
Euh... ? Y a pas un Emmerich à regarder plutôt ?
Je les trouve généralement pénibles. Pas intéressants. Limite
soporifiques. Et... il manque la petite lumière qui fait qu'on aime
la Peinture et qu'on a le sentiment de mieux la comprendre après.
vers 1665
46.5 × 40 cm, huile sur toile
La Haye, Royal Picture Gallery Mauritshuis
Et il y a la Jeune Fille à la Perle.
Basé sur le roman de Tracy Chevalier. Basé sur Vermeer. Avec Colin Firth. J'ai toujours pas eu le temps de lire le roman. Mais les arguments
2 et 3 sont déjà suffisants (pour les messieurs, remplacer les mots
« Colin Firth » par « Scarlett Johansson »,
et ça fera pareil).
Y a de l'idée dans le casting.
Mais on va laisser Colin de côté. (Parfois, c'est dur
l'abstraction!)
On commence par le négatif. Alors voilà...
Ca se passe à Delft. Ainsi, on reconnaît très bien... Venise ! Si. Venise. Enfin non...
Cadeau de l'office du tourisme du Grand Duché.
Esch sur Alzette ! Deuxième grande ville du vénérable Grand Duché de Luxembourg.
Ville au charme fou où je me rends régulièrement... Parce que la
station service est à 3 km de chez moi.
(Ce qui veut donc dire que Colin Firth était à quelques km de
moiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!! Et
je ne savais paaaaaaaaaaaaaaaaas. Scusez, je vais pleurer et je
reviens)
Donc, on reconnaît Venise.
Récupération des décors de La Courtisane, avec Rufus Sewell (Ce
qui veut donc dire que... * retourne pleurer * * A très chaudes
larmes parce que quand même quoi...* * Repense au Marchand de Venise
et Jo Fiennes * * va acheter tout le stock de mouchoir du carrefour
market d'Audun *)
Mais je m'égare.
On reconnaît donc clairement par
endroits les décors vénitiens construits à Esch à peine
transformés en ville du nord. Parfois, ça dérange un peu quand
même.
La Ruelle, vers 1657–1658, huile sur toile
54.3 × 44 cm
Amsterdam, Rijksmuseum Amsterdam, qui fut utilisée comme source d'inspiration pour la maison de Vermeer.
On a fini les points négatifs.
Petite vidéo making of en fair use.
Je ne connais pas suffisamment la vie
de Vermeer pour noter les éventuelles incohérences. Mais ce que
j'en sais colle au film. Le catholicisme, le nombre important de
filles... Et aussi tous les clins d'oeil à la peinture. Avec les
rapports entre les costumes qui sortent tout droit des tableaux (en
particulier sur la femme de Vermeer).
Ce jeu perpétuel entre le film et la
peinture est très plaisant. On en oublie Venise sur Alzette.
Jeune fille lisant une lettre à la fenêtre, vers 1657–1659, huile sur toile,
83 × 64.5 cm
Dresden, Gemäldegalerie Alte Meister
Les décors sortent directement des tableaux. On retrouve le riche tapis sur la table, les fenêtres, le mobilier.
Le travail sur la lumière et la
couleur est impeccable. Ce qu'on demande forcément à un film sur
Vermeer. Parce que sinon, cela veut tout simplement dire que le film
a raté son but.
Jeune fille au verre de vin, vers 1659–1660, huile sur toile,
78 × 67 cm
Braunschweig, Herzog Anton Ulrich-Museum
Cela veut dire tout simplement que le réalisateur,
et le responsable de la photo n'ont rien pigé à leur sujet. Vermeer
c'est une utilisation magnifique de la lumière, des reflets, des
couleurs. Et c'est dans le film. Que demander de plus ?
La lettre d'amour, vers 1669–1670, huile sur toile
44 × 38.5 cm
Amsterdam, Rijksmuseum Amsterdam
En outre, on ne peut qu'apprécier le travail sur les plans, les ouvertures, qui renvoie directement à la peinture hollandaise. Bel hommage à ces compositions.
En plus du très beau travail de
lumière et de couleur, l'amatrice de Vermeer que je suis prend
plaisir aux rappels permanents des œuvres. J'ai déjà parlé du décor, qui nous fait entrer dans les tableaux. Les personnages sont
issus des créations de Vermeer, et prennent vie. C'est magique. Bref, on entre, on sort... On voyage parmi les peintures.
Au niveau rapports humains, le film met surtout en avant le
rapport entre un peintre et son modèle. Griet, la servante, paraît
bien plus sensible à l'art que la femme de Vermeer, ou sa
belle-mère, qui voit surtout le côté business. On fait aussi la connaissance du principal acheteur de Vermeer. Un peu le gros balourd antipathique du coin. Mais il a le pognon, pour le plus grand bonheur de belle-maman.
Belle maman
Tout le film montre
l'attraction de Vermeer pour une jeune fille qui sait percevoir les
choses, qui comprend l'importance de la lumière.
Lavage de carreaux
Jeune femme au pichet d'eau, vers 1662–1665, huile sur toile
45.7 × 40.6 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Marquand Collection
La femme de Vermeer, elle, passe
à côté de tout. Elle ne voit dans le rapport entre son mari et la
servante qu'une hypothétique attirance physique. Le côté "amour de l'art", spirituel, beauté des choses, de la nature, observation, lui échappe totalement.
Maîtresse et servante,vers 1666–1667, huile sur toile
90.2 × 78.4 cm
New York, The Frick Collection
Henry Clay Frick Bequest
Elle paraît insensible à l'art de Vermeer. Et c'est
certainement là que ça bloque sérieusement. Elle est juste jalouse du lien entre Griet et son mari, et la grossesse n'arrange rien. Ce sont des femmes de sensibilités différentes. (Mais, elle n'a rien à craindre... Griet a un chéri de son âge, voyons !)
Le gros lourd de service (mais qui a les sous), et madame Vermeer.
Le rapport peintre/modèle fait du
film un très beau travail sur le processus créatif, sur l'inspiration. Ce petit truc
qu'on ne sait expliquer mais qui fait souvent la différence entre le
grand peintre et le génie. Et c'est dans la catégorie génie que je
mets évidemment Vermeer.
Femme au collier de perles, vers 1660–1665, huile sur toile
55 × 45 cm
Berlin, Gemäldegalerie
La peinture du XVIIe siècle n'est pas
celle qui m'attire le plus, mais, quand c'est le cas, c'est surtout
le travail lumière/couleur qui m'appelle. Et là, c'est parfaitement
compris (je me répète, j'ai l'impression).
On a trouvé pire comme habilleuse
En dehors des costumes issus des
tableaux (et de Venise sur Alzette délocalisée aux Provinces
Unies), je ne peux pas trop juger les tenues. A mon humble avis, ça
passe très bien. Les spécialistes y trouveront certainement à
redire. Il n'y a, en tout cas, rien qui soit venu gâcher mon
plaisir. J'ai cru au film du début à la fin. J'y crois toujours. On
est transporté dans les tableaux, et c'est beau... Voilà. (et Colin
est un plus. Mais chut!)
Toi aussi, apprends l'huile avec Colin !
Crédits photos :
film : IMDB / The Wallpaper.org, etc.
tableaux : Wikimedia Commons
Evidemment très hautement recommandé, à voir, à revoir, et à revoir encore. On ne s'en lasse pas ! C'est comme le tableau : un chef-d'oeuvre.