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jeudi 13 août 2020

COSTUME MEDIEVAL

LES CALENDRIERS

Sources fiables pour la connaissance des costumes médiévaux ?

Psautier Percy, à l'usage d'York, 4e quart du XIIIe siècle, BL, add. 70000 4v, mars.

Puisqu'on a une année plutôt bizarre, on va s'intéresser aux calendriers (oui, je sais, c'est capillotracté. Et alors ?) Sujet bien courant dans l'art médiéval, directement hérité de l'art antique et vaguement christianisé. On va donc y trouver en vrac des divinités, des signes astrologiques, des travaux des mois, des saisons (y en a plus ma bonne dame)... Et une chatte qui cherche ses petits, parce que c'est vraiment le bazar là dedans. Y aurait des aiguilles dans les bottes de foin que ce serait même pas surprenant...

Et vas-y que je te mets ça en sculpture sur les cathédrales, en mosaïque, dans les pages des livres d'heures, des psautiers... Ouh la ! Je sens qu'on va encore avoir besoin de saint Asprault, et d'un verre d'eau pour faire passer ça

Influence antique ? Où ça ? Psautier Oscott, 1r.

 Du coup, comme y a de la source antique et paléochrétienne dedans, la question de la fiabilité des calendriers en ce qui concerne le costume médiéval est sérieusement d'actualité. Et en prime... On dira ce qu'on voudra, mais, on a en fait de la personnification des mois, de l'allégorie, de la personnification des signes astrologiques, des saisons, et des activités liées à ces différents mois, saisons, et tutti quanti.

 Ne pas oublier aussi que le calendrier est basé sur celui qu'on doit à Jules, et utilise un système qui remonte aux Romains. (Je vais pas détailler, mais la Pierpont Morgan Library a sorti récemment un petit bouquin sympa sur la question, The Medieval Calendar. Ca peut servir de l'avoir dans la bibliothèque.)

Pour savoir un peu comment ça fonctionne

On attend 1582 pour avoir un calendrier plus moderne et adapté (oui, Pâques en été, ça commençait à faire désordre... Il était nécessaire de remettre un peu d'ordre là dedans, et tant pis pour Jules).

On est, paradoxalement ou pas, dans l'intemporel. Si vous commencez à piger les principes de l'art médiéval, vous devez avoir des sonnettes d'alarme qui sonnent un peu partout.

Allez, je spoile

Des fois, ça va, on peut s'en servir, des fois ça va pas du tout, des fois ça va un peu, des fois ça va beaucoup... 

Des fois ça va, des fois ça va pas, sur une image. Je vous laisse jouer. (Aula Gotica, octobre)

Souvent, c'est un gros mélange et si on n'a pas déjà les connaissances du costume ET de l'image médiévale, et des costumes précédents, ben... On peut prendre des vessies pour des lanternes.
On est dans les cas particuliers, et chaque élément de chaque image doit être analysé.
Et si vous ne trouvez la représentation d'un phénomène que sur des personnages qu'on va surnommer "hors du temps" : mode "fly, you fools".

Ou ça, c'est au choix



Et pourquoi donc ?

Vous trouvez que c'est antique ? C'est XIIe.


C'est dit plus haut. Ces images remontent à l'antiquité. L'astrologie, c'est un truc mésopotamien. Récupéré par Grecs, récupéré par les Romains, récupéré par les Chrétiens. On mélange de l'antique, du paléochrétien, du byzantin. On est dans le Miroir de la Nature. L'apparition des occupations des mois est une façon de démocratiser, on va dire ça, un sujet plutôt hermétique. Les signes du capricorne, du sagittaire, pour le commun des mortels du Moyen Âge, ça cause pas des masses, et comme la rubrique horoscope avait pas encore été inventée, on savait pas trop où situer ça dans l'année. On y ajoute ou on les remplace par les occupations (plutôt que les travaux, parce que le pote Janus en train de bâfrer en janvier, on peut pas dire qu'il bosse...) des mois, et hop. Magie. 

Psautier de La Charité (sur Loire), 4e quart du XIIe siècle, BL, Harley 2895, 3r, mai. Tenue antique... Mais l'un des jumeaux a un bouclier qui colle avec la date. Joie. Et confusion.

Ca cause à tout le monde. Mais c'est pas pour ça que les différentes étapes du passage de l'un à l'autre vont disparaître. Déjà, parce que bien souvent les signes et les occupations cohabitent, mais surtout parce qu'on va  régulièrement trouver des traces de ces étapes sur une même image. Ou, parfois une transformation radicale où toute mention de l'antiquité a disparu, comme Janus devenu duc de Berry.

Le duc de Berry se prend pour un dieu antique...
 

La compo d'un calendrier 

(pour les plus courants, parce que sans les exceptions, l'art médiéval, c'est pas drôle). 

Lansdowne 420, vers 1220, BL, 5v, octobre
 

On a les signes du zodiaque et/ou les travaux/occupations (en fait, on préfère vraiment le terme d'occupations, c'est plus représentatif).

janvier         verseau        festin avec Janus/se réchauffer

février         poisson        se réchauffer/couper du bois/ taille/faire la fête, etc. (on a le choix)

mars           bélier           taille/labourage

avril            taureau        cueillir des fleurs/arbres en fleurs/chasse au faucon

mai             gémeaux      chasse au faucon/chevaucher/faire la cour/faire de la musique

juin             cancer          tondre les moutons/faucher

juillet         lion                faucher/récolter

août            vierge (zebest) battre/récolter/vanner

septembre (zebest) balance   cueillir du raisin/ semer/tasser des glands

octobre        scorpion       semer/cueillir du raisin/tasser des glands

novembre    sagittaire      tasser des glands/égorger le cochon/préparer le lin/faire du pain

décembre     capricorne  égorger le cochon/faire du pain/festoyer

 

Psautier de Lambert le Bègue. Fermier et des cochons en mauvaise posture, 1255-65, BL, add. 21114, 6r, novembre. On note la tenue riche du fermier.

Calendrier et christianisation

Histoire de bien nous enquiquiner, la christianisation est relative. On n'a pas de moralisation du thème. On voit quand même des gens qui glandouillent, des oisifs à côté des travailleurs. Et les glandeurs se trouvent aussi du côté des paysans... C'est pour ça que le terme "travaux" n'est pas très opportun. C'est un héritage direct du paganisme, donc, exit la Morale, la glorification du travail... C'est un almanach.
Une autre couche ? Ben, ça va changer d'une région à l'autre, d'un ouvrage à l'autre, d'un édifice à l'autre, en fonction des sources qui circulent et sont copiées, et de l'inspiration des artistes. Tant que c'est compréhensible par tous, c'est bon. Et on laisse souvent des éléments du passé histoire de signifier qu'on est dans un Miroir, et pas la réalité. Parce que c'est de là que vient le gloubi-boulga. Ces scènes, que ce soient des signes astrologiques ou des occupations, ne sont pas la réalité. Ce sont des miroirs de la réalité. Une réalité plutôt campagnarde. Pour les artisans, faut voir ailleurs. Ce n'est plus là le Miroir de la Nature, mais le Miroir des Métiers. Ils arrivent, oh ben ça alors, quelle coïncidence, avec le développement des villes, et ça va exploser au XIVe siècle. 

Atelier d'Andrea Pisano, invention de la médecine, 1343-48, Musée de l'Oeuvre, Florence. (Provient du campanile)
Avec, parmi les plus remarquables, ceux qui sont faits dans les villes italiennes (oh ben ça alors, quelle coïncidence... Oui, c'est un développement plus énorme qu'en France, par exemple). On verra ça sur le campanile de Florence. En attendant, les Italiens sont dans la mouvance européenne, genre ce qui se trouve sur le baptistère de Parme (et pas que là...)

Benedetto Antelami (vers 1150-1230), Septembre, baptistère de Parme, vers 1210-20. Où l'on va s'éloigner des modèles byzantins en s'inspirant des modèles romains. Et on garde un détail qui fait XIIIe.
 
La diffusion massive des calendriers par les livres, psautiers, missels, livres d'heure, etc., remonte au XIIIe siècle. Et, comme c'est "pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?", les fêtes (on cause pas des images) changent selon les villes. Certaines sont liées à un événement concernant un saint local, qui n'est pas forcément lié à la ville d'à côté. C'est pratique, ça permet d'envisager que tel livre a été fait à tel endroit. Sauf si c'est une commande à un atelier spécifique. Mais ceci explique les mentions "à l'usage de -insérez le nom de la ville de votre choix". 

Mais les exemples sculptés dans les édifices religieux sont plus anciens (et dans certains manuscrits aussi, faut pas croire). Ceci dit, avant le XIIe, ça court pas trop les rues.
Du coup, dans les objets, les vêtements, c'est la brocante du village. On va trouver des ensembles cohérents sur une page, et la fête des braies sur une autre. Autrement dit, ce sont souvent des objets magnifiques qu'on peut utiliser. Mais quand on maîtrise déjà la chose.

Dans la pratique

Alors, dans la pratique, comme Prudence est mère de sûreté, on manipule les calendriers un peu comme si on manipulait de l'uranium. Juste que l'uranium, finalement, c'est moins dangereux (enfin, selon les contextes). 

Si on n'observe un phénomène que sur des calendriers et des oeuvres appelant naturellement à la prudence, on passe son chemin, en attendant de trouver des preuves fiables sur des sources plus fiables. Par exemple, la fameuse histoire des braies drapées... 

Coucou, c'est encore moi !
 

 

Euh ? Comment dire ? Des sources écrites qui parlent de braies cousues, ou qui sous-entendent que les braies sont cousues (genre, un texte qui évoque un bonhomme qui enfile ses braies), on en a des flopées. Des sources écrites qui laissent supposer l'existence de braies drapées. Jusqu'à présent, on n'a pas. Tout ce qu'on a, ce sont des sources de type "occupations des mois", ou autres sujets dont l'origine remonte à l'antiquité, en passant par les prismes paléochrétiens et byzantins. Parce que pour ce qui est de cacher les parties intimes, on va plutôt chercher chez les Chrétiens, à commencer par le Christ lui-même, et divers martyrs, qui ont souvent un bout de tissu plié qui fait jupette ou slip. 

 

C'est plus rare dans l'art romain, mais ça se trouve (surtout sur des personnages exotiques, après tout, c'était très fashion en Egypte). 

Bonjour, je vous dépose ? Gizeh ? Louxor ? Abou Simbel ? Mosaïque nilotique de Palestrina, vers -100 avant J.-C.

Et n'oublions pas l'habitude de remonter le bas du vêtement et de le coincer dans la ceinture, qu'on voit finalement beaucoup, dans l'art chrétien, et jusque dans la broderie de Bayeux (c'est mieux pour travailler ou chevaucher ou traverser des rivières). Sinon, on en parle de l'influence antique relevée dans les sculptures de Chartres, ou pas ? 

On va trouver des représentations de paysans habillés de couleurs méga saturées dans les champs, la célèbre robe bleue des Très Riches Heures du Duc de Berry. Des paysans habillés de soieries, avec même des bandes d'orfroi. 

Un vrai défilé de mode. Que des beaux tissus pour aller bosser.

On a aussi des nobles qui vont à la chasse avec un faucon gentiment posé sur un gant tout fin (oui, là, c'est pas lié à l'antiquité), c'est juste que, un gant, c'est un gant. Le spectateur se doute bien que s'il y a un faucon dessus, c'est un type de gant. Enfin, le spectateur de l'époque, hein. 

Psautier York, vers 1260, BL, Add. 54179, 3r, mai. Sans les gants ! (Et sans les doigts, aussi, à la fin.)

Et quand le noble se la joue "même pas de gant" on devine que ce n'est pas très réaliste. On est dans un univers décalé, qui renvoie, parfois au monde connu, et parfois à des choses totalement passées, fantaisistes, voire impossibles. Pour le passé, on a pas mal de jolis accessoires bien pas de chez nous.

Psautier Oscott, 1265-70, BL add. 50000, 1v, février. C'est peut-être de la soupe, après tout... Qui se verse dans l'oreille.
 

C'est ainsi qu'on va croiser de temps en temps des paysans qui boivent tranquillement leur vinasse dans une kylix même pas cassée, à part les anses, tout en se réchauffant les pieds au coin du feu.

Une Kylix de Tarante, et une de la Villa Giulia.

ce qui n'est pas trop le contenant à boisson typique de l'Europe médiévale.

Psautier, 1er quart du XIIIe siècle, BL add. 18144, 2r, janvier. Avec un gobelet en bois. Et des trucs pour boire qui sont d'époque, dont un gobelet en bois...

On pourrait se dire que le paysan avale sa soupe depuis son écuelle. Hypothèse tout à fait acceptable. Mais... Les pièces archéos XIIIe correspondant à ce que certains paysans des calendriers portent à leur bouche sont un peu petites pour une soupe (après, pourquoi pas ?), et on voit la kylix dans les mains de Janus aussi. Sur une table plus prestigieuse... On peut envisager que, selon les cas, notre paysan boit du vin ou de la soupe ? C'est compliqué. Et Janus, dans tout ça ?

Elle est quand même bizarre, sa façon de boire... Psautier Oscott, 1r. Janus
Même les calices n'ont pas cette forme (Oui, le calice, c'est une forme empruntée à l'Egypte antique. Sérieux).

Dans un autre genre, comme top de la mode pour travailler la terre... 

Psautier Percy, à l'usage d'York, 4e quart du XIIIe siècle, BL, add. 70000 7r. juin. Jardinons en tenue bourgeoise. C'est agricole.
 

Le touret, porté avec la cotte hyper longue qui traine par terre. Là encore, le rapport est incongru. On a d'autres exemples de "tourets pécores", dans le Bodley 764, 41v, d'Oxford, un Bestiaire (donc, encore un type d'ouvrage à risque), ou dans quelques rares enluminures provenant toujours de calendriers divers. Pour le reste, le touret, c'est très citadin.

Aula Gotica, juin. Aucune influence antique dans cette fresque voyons, c'est l'évidence même. Même pas le petit Cupidon dans le coin. Les chapeaux vont bien avec Cupidon, en prime.
 On va aussi, évidemment, trouver des sources de tuniques sans manche, ou de l'utilisation de luxueux sièges antiques, que même l'évêque il en a pas un pareil.

Déjà, la tunique longue du paysan, c'est très antique...

Parmi les calendriers les plus intéressants, on a celui, en grand format, trouvé il y a quelques années dans une salle gothique du couvent des Quatre Saints Couronnés, à Rome, bien planqué sous de l'enduit. Forcément, y a de la perte (le zodiaque, par exemple). Mais il y a de beaux restes, dans l'Aula Gotica. Et purée, on le sent qu'on est à Rome. Ca fourmille de références à l'antiquité dans chaque image. Et mélangé avec du contemporain. C'est daté plutôt XIIIe, mais dans le genre archaïsant pour la plupart des peintures. Avec, néanmoins, le bel indice qui fait bien XIIIe, pour le mois de mai (ceci dit, ce genre de vêtement correspond aussi à des descriptions qu'on peut trouver dans la littérature autour de 1200, donc, ça peut être apparu avant cette date aproximative). 

Pour une fois, le mois de mai ne va pas à la chasse avec son faucon. Mais il porte une ravissante tenue de voyage chicos de son époque. C'est l'une des petites touches vraiment XIIIe de l'Aula Gotica.
Les costumes antiquisants et archaïsants dominent largement. Le fait est que ces peintures pourraient difficilement exister sans l'héritage antique.

Janus, en janvier, porte une tenue classe, c'est normal. Mais le brave monsieur de février, avec ses bandes d'orfroi... C'est un peu bizarre quand même...   
Et puis, ces gambettes nues sur certains. Pas très médiéval.

Les vêtements sont surdécorés, et certains ont reconnu des clins-d'oeil directs à l'art antique.

Ca, dès qu'il y a une épine et un pied, on pense à une certaine sculpture antique. C'est marrant, celle-ci est l'une des citations les plus éloignées de l'original (alors que géographiquement...). On note que les hanches sont couvertes, ce qui crée souvent une distance avec les sources antiques.

On est à Rome, c'est pas étonnant. Mais des références au Spinario, on en a déjà trouvées bien plus au nord. 

Par ailleurs, les peintures de Berzé-la-Ville, près de Cluny, XIIe siècle, sont considérées comme ayant été réalisées par un artiste qui a traîné du côté de Rome. 

Donc, ça, c'est près de Cluny...
                                               Et on a quand même pas mal de points communs avec ce qui peut se voir à Rome ou dans les environs. 

Et ça, c'est dans les environs de Rome, même période, même vêtement bizarre au niveau du ventre (courant dans les représentations de gens du passé, ou exotiques), même gamme chromatique. (C'est dans un tout petit village paumé, perché, où il y a aussi de bons restos. Chut, c'est un secret local.)
 

Même en ce qui concerne les couleurs. Les artistes, les motifs, voyageaient (c'est pas comme si on avait retracé l'itinéraire du sculpteur de Naumbourg depuis Reims, par exemple... Un vrai Petit Poucet qui a semé des jolis cailloux sculptés partout.) Trouver des influences antiques dans une bonne partie de l'Europe, ça n'a rien d'étonnant du tout. Il y a une tripotée d'explications.

Psautier de La Charité (sur Loire), 4e quart du XIIe siècle, BL, Harley 2895, 4v, août. Pagne antique (qui peut se mettre en braie si on veut) et signe de la Vierge, vêtue comme les vierges paléochrétiennes, avec une tunique plus courte sur une tunique longue. Je vous laisse réfléchir sur les dégâts que peut causer une image pareille...

En résumé, on a des paysans qui vont porter des trucs anachroniques, des vêtements destinés à une autre classe sociale (nobles, bourgeois), des couleurs qui montrent qu'on a du pognon (ça, pourquoi pas, mais on va peut-être pas aller aux champs avec. On garde pour le dimanche), des objets qui sont aussi anachroniques que certains vêtements, des nobles qui se promènent dans la campagne avec des tenues d'apparat, le tout, vous l'avez compris, mélangé avec des trucs qui collent au contexte et à l'époque de création. 

Psautier de Lambert le Bègue. Paysan buvant, 1255-65, BL, add. 21114, 1r, janvier. C'est un peu comme si on mélangeait Janus et le paysan. Beaucoup d'éléments antiquisants (encore une jolie kylix) et la fourche, pour contextualiser. 
 

Il faut ainsi tout recontextualiser (encore et toujours). Comparer avec d'autres oeuvres, avec des sources écrites, avec des oeuvres du passé. Il y a de la tradition derrière, qui peut remonter à plus de 1000 ans, donc, si, sous prétexte que vous travaillez sur 1180-1320, vous vous fichez comme de l'an 40 de ce qui se passe en l'an 40 av. J.-C., ça risque de ne pas le faire. On peut piocher des éléments ça et là. Le corset bleu foncé des Très Riches Heures peut très bien être récupéré comme couche inférieure par une bourgeoise ou une noble. Mais pas pour travailler dans les champs. 

Couleur trop riche dans le contexte repérée !!!
Pas pour de la paysanne pauvre. Idem pour la tunique de soie et d'autres vêtements qui se trouvent d'ordinaire sur des classes sociales plus élevées. (Mais léger sur l'orfroi si vous n'êtes pas en apparat, on reste dans les normes, c'est plus sûr). Et il y a les ovnis. Qu'il vaut mieux éviter.

On n'a pas encore trouvé d'usage pour la tunique sans manche au XIIIe. Et pourtant, il y en a plein les calendriers. Lansdowne 420, vers 1220, BL, 3r, mars.
 

Bref, le calendrier c'est bon, parfois (réveillon de Nouvel An). Et surtout si on a déjà plein d'objets du même type dans des contextes qui ont un héritage antique moins marqué. Si vous avez besoin d'exemples variés pour illustrer un propos, vous pouvez caser une source venant d'un calendrier, si cet exemple correspond à ce qui se trouve dans des contextes plus fiables. Si tous vos exemples (même si vous en avez mille) ne se trouvent que dans des calendriers, zodiaques, occupations des mois, scènes exotiques, etc., on pourrait envisager la possibilité qu'une odeur suspecte se dégage du fond des braies, et que péter dans la soie, c'est en réalité pas donné à tout le monde... 

Aula Gotica, août. Oui. Mais non. Ceci ne paraît pas représentatif de costumes XIIIe. Ni du mobilier. Mais c'est beau.

NB : les photos de l'Aula Gotica sont issues de cet ouvrage (magnifique au passage) : Draghi Andreina, Gli affreschi dell’Aula gotica nel Monastero dei Santi Quattro Coronati. Una storia ritrovata, Milano, Skira 2006. (Livre chaudement recommandé si vous aimez l'art médiéval. Si vous cherchez uniquement des sources sur le costume, c'est à vos risques et périls.)

Et si vous voulez en savoir un peu plus sur ces fresques sans acheter le bouquin : http://www.appasseggio.it/blog/i-racconti-degli-affreschi-dellaula-gotica-del-complesso-dei-santi-quattro-coronati/ 

http://www.appasseggio.it/blog/i-racconti-degli-affreschi-dellaula-gotica-del-complesso-dei-santi-quattro-coronati-luglio-dicembre/

vendredi 14 avril 2017

COIFFES

HISTOIRE DU VOILE
Maria Giuseppina Muzzarelli

Tout nouveau, tout beau, tout passionnant !

Spécialiste reconnue du costume médiéval, Marie Giuseppina Muzzarelli enseigne à l'université de Bologne.
On lui doit un bon paquet d'ouvrages bien utiles, comme Guardarobe Medievale, ou des études de lois somptuaires (et j'adore ce genre de choses, toujours très instructives).

Recommandé, surtout si vous vous intéressez à la mode XIVe XVe. De la même autrice.

Histoire du voile est la traduction de A Capo Coperto, Storie di donne et di veli, paru en 2015. Et il s'agit du premier ouvrage de Muzzarelli traduit en français (il était temps !)

Le sujet est important, et concerne aussi une question actuelle qui fait couler beaucoup d'encre.
Maria Giuseppina Muzzarelli, avec intelligence, rappelle que le voile n'est pas du tout d'origine musulmane.
Elle revient sur son histoire, essentiellement en Occident, depuis l'Antiquité. Son rôle dans la Bible, ses significations chez les Romains (on n'oublie pas les Grecs), et après ça, on commence à rigoler : Saint Paul. Mais ce n'est pas lui le pire. (Quelqu'un aurait-il une effigie de cire de Tertullien et des épingles ? Merciiiiiii !).
Bref comment le voile, symbole social, a été récupéré par les chrétiens pour en faire le signe distinctif des chrétiennes par opposition aux païennes, et comment il a fini par être plus ou moins imposé, comme marque de modestie, rappel de la soumission de la femme et autres joyeusetés, dont, et c'est très important, la différence hommes/femmes, primordiale au Moyen Age (on ne porte pas les mêmes coiffures). Sans oublier les références à Eve, à Marie, au diable.

Et comment avec l'apparition du phénomène de mode (vers le XIIIe siècle), il a été détourné par les femmes. La marque de modestie et tutti quanti est devenue le lieu de toutes les vanités et extravagances.
De quoi donner des sueurs froides (et des idées de sermons, lois, répressions, etc.) aux prédicateurs et aux législateurs.
De quoi titiller l'imagination féminine pour contourner tout ça...
De quoi envoyer paître le symbole de soumission pour en faire un accessoire qui met en valeur la beauté féminine (et masculine aussi... Mais pas avec les mêmes chapeaux)

Na !

(Mais quand même, si on porte ceci, on n'a pas l'absolution, et si on porte cela, c'est aller simple direct pour l'Enfer... Ca ne rigole pas. Menaces parfois efficaces. Parfois.)

C'est clair, c'est documenté, la lecture est agréable (chapeau à la traductrice ! Mais, pour l'avoir commencé en italien, même là, c'est agréable à lire, et très compréhensible avec un italien de type "vacances"). En fait, ça se dévore. On apprend énormément de choses (ça permet de remettre les choses à plat), parfois très surprenantes. Beaucoup de références aux diverses législations, qui poussent à la prudence en cas de reconstitution. Le perpétuel jeu orient/occident est bien montré, avec quelques petites surprises.
Un petit encart d'illustrations, aussi. (couleurs !)
L'aspect technique et l'importance économique des voiles et autres couvre-chefs ne sont absolument pas négligés. Et on se rend compte qu'il y a eu tout un business derrière, qui a créé des fortunes. Passionnant !

Et le livre s'achève, fort intelligemment, sur le voile (et les chapeaux, et surtout les foulards) de nos jours. Matière à réflexion.


Bémols. Je ferais à ce livre le même reproche que pour Guardaroba Medievale... Il est très axé XIVe XVe. Mais, c'est normal, c'est le principal champ de recherches de Muzzarelli. Cependant, ici, les autres périodes sont bien plus étudiées, comparativement à l'autre ouvrage. Mais le Haut Moyen Age, moins sensible aux phénomènes de mode, est quand même réduit au strict minimum. Ce qui se comprend : ce n'est pas la période sur laquelle il y a le plus à dire. L'autre bémol est aussi lié au champ de recherches de Muzzarelli : c'est très italien, forcément. Il faut parfois faire un effort pour associer les noms et les objets. Ceci dit, le reste de l'Europe est présent, ne pas se méprendre sur ce bémol.
Après, même si le contenu du livre le justifie, je m'interroge sur le sous-titre français. "Histoires de femmes et de voiles" sous-titre italien est devenu "Des origines au foulard islamique". Ce n'est pas trahir le contenu du bouquin, c'est certain. Et cela reprend ce qui est dit dans l'introduction. Mais, j'ai le sentiment qu'il y a un petit côté "air du temps en France"...
Néanmoins, tout ceci n'enlève rien à l'intérêt de cet ouvrage...

On se doit de le lire quand on s'intéresse au Moyen Age, à l'histoire du costume, à la place de la femme. Si on veut comprendre... Et même certains problèmes actuels.

HISTOIRE DU VOILE
DES ORIGINES AU FOULARD ISLAMIQUE
Maria Giuseppina Muzzarelli,
Bayard, Paris, 2017 (pour la traduction française)
Traduit de l'italien par Martine Segonds-Bauer.
21.90 €

A LIRE ABSOLUMENT !

mardi 10 janvier 2017

COULEUR

ROUGE
HISTOIRE D'UNE COULEUR
Michel Pastoureau

Avertissement : j'ai volontairement choisi d'illustrer cet article avec des images ne figurant pas dans le livre. (sauf la couverture...)




Tout ceux qui s'intéressent au costume médiéval, et à l'art médiéval, connaissent évidemment les ouvrages de Michel Pastoureau. Le spécialiste de la couleur est parfois décrié, par certains qui, bien souvent, se sont contentés d'une lecture rapide. Or, si on lit bien les textes de M. Pastoureau, si l'on suit ses conférences (certaines sont disponibles en ligne), on ne peut que reconnaître la richesse de sa documentation, la pertinence de ses remarques, et la sagesse des précautions qu'il prend. J'apprécie la sincère humilité de ce grand monsieur. 

Ceci étant dit, passons maintenant à son dernier ouvrage, qui concerne LA couleur la plus à la mode au Moyen Age, la valeur sûre (normalement) pour ne pas se tromper dans son costume : le Rouge.

Skyphos à figure rouge, vers 450 av. J.-C. Hessisches Landesmuseum, Darmstadt.

Je reconnais avoir un préjugé favorable envers ce livre, en raison des autres publications ou interventions de Michel Pastoureau. En outre, étant moi même très sensible à la question des éclairages d'origine des oeuvres que l'on voit maintenant à la lumière électrique, quelqu'un qui insiste aussi sur ce fait, forcément... Je sais par avance que le propos a de très fortes chances de m'intéresser. Je sais que je vais lire l'ouvrage de quelqu'un qui se pose les bonnes questions, et qui permet au lecteur de se poser, à son tour, de bonnes questions. Il n'y a pas de bonne démarche sans bonne méthode. Il n'y a pas de bonne méthode sans bonne question. Et certaines des remarques de Pastoureau concernant la méthodologie devraient être écrites en majuscules (rouges, évidemment) devant les bureaux des chercheurs. (Ca, pour me retrouver souvent face à des problèmes de couleurs dans l'image... Je connais bien les interrogations que l'on se pose dans ces cas là... Où des fois ça marche comme ci, et des fois ça marche comme ça, et là ça marche comment ?). Tout ceci paraît éloigné de notre sujet (le rouge), mais non. La méthodologie est essentielle, primordiale, et indispensable dès que l'on se plonge dans les autres époques. Une bonne méthodologie, qui reconnaît ses limites, est la marque d'un travail sérieux. Que l'on soit d'accord ou pas avec les conclusions, d'ailleurs.
Tiens, petite colle... Qu'est-ce qu'une couleur, déjà ? On voit dans ce livre que ce n'est pas si simple. 

Et maintenant...
Négativons-un peu. (Oui, je néologise)
Il n'y a pas d'index (ce qui me rappelle la critique de mon livre, tiens. Comme quoi, c'est vrai que c'est utile). Je préfère nettement les notes en bas de page aux notes en fin de volume. (Nous sommes dans les remarques négatives capitales, tout le monde en conviendra). 


Vittore Carpaccio, détail du Miracle de la Croix, 1494, Galerie de l'Académie, Venise. LE peintre du rouge... Un grand nombre de nuances sur ce simple détail... Son absence (parmi les illustrations) est le principal défaut du livre. (Oui, parce que j'adore Carpaccio. Voilà, c'est dit !)
Mais, surtout... Voilà... Un livre sur le rouge. Richement illustré... Sans... Le maître absolu du rouge. Pas un petit Carpaccio en photo... Mais ! Qu'est-ce à dire ? C'est vrai, l'admiratrice du peintre vénitien que je suis est un peu déçue... Rassurez-vous, son nom apparaît dans le texte. Ouf ! Le contraire eut été dommage. (Comme Rubens. Mais lui, il a son tableau.) Mais, après tout, ce n'est pas à moi de choisir les illustrations.

Entrons dans le (rouge) vif du sujet.

Pour le reste. Iconographie riche, donc. Ce qui est toujours appréciable. Les oeuvres choisies ne sont pas forcément les plus connues, mais cela est enrichissant, car la sélection est réussie (à part le grand absent). Si Michel Pastoureau s'intéresse surtout à une période allant de l'Antiquité romaine au XVIIIe siècle, il n'hésite pas à déborder. Et, là encore, c'est quelque chose que j'apprécie grandement. Connaître, au moins un minimum l'avant et l'après, est, à mon sens, l'une des bases d'une recherche sérieuse.

Lucas Van Leyden, Les Joueurs d'Echec, vers 1510 ?, Gemälde Galerie, Berlin. Le changement de statut du rouge se voit sur ce tableau. Si l'échiquier continue à être blanc et rouge, les pièces rouges ont déjà été remplacées par des noires, comme sur nos échiquiers actuels. (photo pinterest)

Le découpage du livre est intéressant. On trouve quatre grandes parties, faisant chacune une bonne quarantaine de pages. Les choix des grandes parties regroupant les grandes périodes historiques sont signifiés par des titres éloquents, évoquant le rôle de la couleur durant l'époque évoquée.  
Il serait tentant d'aborder la critique de ce livre en détaillant chacune de ces quatre parties. Mais je pense que cela ôterait une partie du plaisir de la lecture. 

On apprend tellement de choses dans Rouge. Sur toutes les époques, même celles que l'on connaît déjà bien. Ces découvertes constantes nous rappellent qu'il est impossible de tout savoir. Et les surprises sont nombreuses. Dès la Préhistoire.

Arrestation du Christ, vers 1260, Musée de l'Oeuvre Notre Dame, Strasbourg. Judas, représentant du rouge négatif...
 Michel Pastoureau aborde tous les aspects du rouge dans la civilisation occidentale (en incluant l'Egypte et le Proche Orient antiques). Ses histoires, comment il est perçu selon les époques. Comment on l'obtient, pour teindre ou pour peindre. Ce qu'on en fait. Rouge féminin. Rouge viril. Rose. Les contes. Quand le porter. Son pouvoir sémantique. Le rouge, symbole du pouvoir, mais aussi symbole du parvenu. Le drapeau rouge. Du vêtement au maquillage, en passant par la polychromie, l'héraldique, les cheveux, les jeux, les talons rouges... Quand il est à la mode. Quand il ne l'est plus. Quand il devient dangereux. Ses symboliques. Quand il est négatif, quand il est positif. Et pourquoi. Et comment cela se manifeste. Aristote, Pline, Newton, Goethe. Etc. 

La lecture est agréable. Les anecdotes sont toujours pertinentes. Les faits sont documentés. On se surprend à s'interroger sur ce qu'on croyait savoir en lisant tel ou tel passage. Le rouge est aussi régulièrement mis en rapport avec les autres couleurs. 
Les notes de fin de volume (grrr) apportent les renvois bibliographiques indispensables, ainsi que de petites précisions, remarques, apartés qu'on trouve finalement nécessaires.

Anton Van Dyck, Jupiter et Antiope, vers 1620. Musée des Beaux Arts, Gand. Le rouge des peintres du XVIIe.

C'est un livre abordable par tous, et d'une grande richesse. Qui plus est, très utile. 

L'amateur d'art sera ravi. Surtout l'amateur d'art antique ou médiéval. Les passionnés de costume seront attirés par les parties sur les teintures, et par les implications de certains passages, par la place du vêtement rouge dans la société. On en apprend beaucoup sur la vie quotidienne, sur la beauté, sur les sciences... 

Alphonse Allais. Tout est dans le titre. J'adore. 
Bref un excellent livre, que j'ai dévoré. Je n'ai pas été déçue (car rien n'est pire que de découvrir que le livre qu'on attendait n'était pas à la hauteur). Peut-être le meilleur des ouvrages de Michel Pastoureau sur les couleurs, à mon avis. (Et pourtant, je suis, comme la majorité des gens, plus attirée par le bleu...)

ROUGE
HISTOIRE D'UNE COULEUR
Michel Pastoureau
Seuil, Paris, 2016
39 €

A LIRE ABSOLUMENT. 



mercredi 30 novembre 2016

ANTIQUITE n° 6

Böcklin


Détail d'Euterpe


Un article sur le peintre symboliste suisse Arnold Böcklin, pages 82 à 87, dans le nouveau numéro d'Antiquité.

Autoportrait avec la Mort jouant du violon, photo : wikimedia commons

Au sommaire (en dehors de mon article) :
Bliesbrück
Dioclétien
Les guerres daciques
La bataille d'Himère
Sélinonte contre Ségeste
Nécropole de Martres de Veyre et Naitré
Un chaland gallo-romain du IIe siècle ap. J. C.
Les Mycéniens
Le musée imaginaire
Le vin miellé.

samedi 26 novembre 2016

Œuvres choisies


Niobide

 Des photos de diverses petites choses que j'aime bien... Qui seront postées de temps en temps. 

Juste pour le plaisir des yeux. 

 Toutes les photos sont personnelles. Pas d'utilisation sans permission. Merci

 

On commence avec une sculpture antique, la Niobide mourante du Palazzo Massimo de Rome. J'ai un peu l'habitude de la photographier sous tous les angles, les éclairages. Comme souvent avec les sculptures. 



Petites infos sur la statue :
Marbre, originellement peint, du milieu du Ve siècle avant JC., à mettre en rapport avec d'autres sculptures se trouvant à la Glyptothek de Copenhague. Ces statues grecques auraient été prises sur un temple par quelques touristes romains indélicats qui trouvaient très chouette d'avoir des marbres grecs dans leurs jardins... Les statues ont été trouvées à Rome en 1906. 


La légende est la suivante : Niobé, la fille de Tantale, se vanta devant Léto de son importante progéniture. Or, Léto n'avait qu'une fille et un fils. Artémis et Apollon. Et aussi un mauvais caractère. Comme toute divinité grecque se respectant, elle fut vexée par l'audace de Niobé, et envoyant son fils tuer les fils de sa rivale, pendant que sa fille se chargeait des filles. Seules deux filles survécurent.