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jeudi 26 mars 2020

ICONOGRAPHIE

DITES LE AVEC DES FLEURS
Deux lectures d'une oeuvre...


C'est bien beau tout ça, mais... Fichtre diantre, j'cause peut-être un peu beaucoup trop de médiéval pour quelqu'un qui a fait sa spécialisation sur le XIXe siècle. On me le rappelle souvent, que je suis XIXémiste...

Alors, puisque c'est comme ça, on va parler aujourd'hui de mon sujet de maîtrise, DEA, thèse, environ 15 ans de vie commune, j'ai nommé, le seul, l'unique, le vrai...
NED JONES
Coll. Privée (pas la mienne)

Edward Jones
Spécialiste en tableaux pas finis


Sir Edward Burne-Jones (1833-1898), parce que ça fait plus classe, qu'ajouter son 2e prénom comme première partie du nom de famille, ça permet de se distinguer de tous les Jones d'origine galloise (même si on ne manque pas de Jones notables, surtout en médiéval... N'est ce pas Sir Bedevere ?), et le Sir, c'est pour faire plaisir au fiston, mais ça n'a pas fait plaisir à William Morris, le grand pote (enfin, il était plus petit que Ned, mais ça reste son grand pote).
Burne-Jones et Morris... Partenaires artistiques à vie. Tout ça à cause de cathédrales gothiques. On ne parle jamais assez des méfaits des cathédrales gothiques sur l'esprit de jeunes gens sains. L'abus de cathédrale gothique peut mener à l'adoration de l'art médiéval. Méfiez-vous, vous qui pouvez encore être sauvés !

Donc, travailler sur Burne-Jones, c'est rigolo. Pourquoi ?
Parce que quand vous n'arrivez pas à choisir entre votre amour inconsidéré pour un certain Florentin, pour celui sans mesure pour un Vénitien, et puis votre passion pour le beau-frère du dit Vénitien (on ne remercie pas arte pour le docu complètement pourri sorti sur eux. Honteux et minable !), et puis... Ah ! Les merveilles de l'Egypte... Oh, tiens, un petit Michel Ange qui passe... Et puis... Oh purée ! Qu'est ce que j'aime l'art médiéval...
Mais sur koaaaaa je vais faire mes recherches ? Va falloir abandonner quelque chose ! Mais je veux pas moaaaaaa ! Pourkoaaaaaaaaaaaaaaaa ????
L'angoisse et le désespoir, ça vaut partout !

Et c'est là qu'il apparaît, sur son cheval blanc. Sir Launcelot, Sir Arthur... (oui, son majordome le surnommait ainsi, en faisant semblant de se planter)...
Détail de The Last Sleep of Arthur in Avalon, inachevé, Museo de Arte, Ponce, Porto Rico. De 1. Qu'est ce que ce tableau fiche là bas. De 2. C'est un autoportrait. De 3. Ned a poussé l'identification à mourir dans cette position, il paraît. Comme si ça lui avait pas suffi de bosser sur le tableau le jour de sa mort... Et on s'étonne des blagues du majordome...

Ned.  
(je vous la fais sans licornes, paillettes, coeurs clignotants et arcs-en-ciel, mais c'est l'idée)
Ben, il aime tout ça. Et il connait tout ça. Et du coup... Ben, en bossant sur les références de Ned, on va pouvoir causer de tout ça ! Et ça, ça s'appelle... Reculer pour mieux sauter ! (de plusieurs années).

Je vais la faire courte. Sans le Moyen Âge, il n'y a pas de Burne-Jones (il faut d'autres trucs pour que la mayonnaise prenne, mais le Moyen Âge, c'est l'ingrédient de base). Je continue encore et encore à découvrir des sources méd dans son oeuvre et à m'émerveiller de la manière dont il a su les assimiler, une fois qu'il a acquis son style propre, et, surtout, dont il les a comprises. Bon, le gars avait une bibliothèque de malade, il pouvait profiter aussi de celle de William Morris (dont des manuscrits enluminés)... C'était un cercle d'amoureux et d'amateurs éclairés du Moyen Âge, et aussi de sommités sur la question (y aurait des liens forts avec la Bible de Maciejowski que ce serait pas surprenant). De vrais érudits, avec les connaissances de l'époque (ce qui sous-entend l'étude poussée de Viollet-Le-Duc, mais, bon...). Et puis, il était loin d'être crétin, et il aimait les vannes pourries.
Sans oublier la lecture de Chaucer...

Autre chose que j'ai aussi remarquée en fouinant... C'est que le pauvre Ned, il était sacrément mal traité... Disons que certains spécialistes sont restés bloqués sur "peintre du XIXe siècle", en oubliant l'érudit, passionné des artistes du passé (ouais, les aventures extra-conjugales, c'est vachement plus intéressant. Quand j'achète un bouquin d'art, je veux pas lire du closer)... Et si on oublie ça (ou en l'abordant vite fait, pas très bien fait), c'est un massacre en règle des études sur Ned. Carrément. Sans parler de certaines recherches mal faites, dont on sent encore les conséquences (j'ai mal quand je vais sur le site du Musée d'Orsay. Très mal... Pas leur faute, hein... juste quelqu'un qui a foiré ses recherches, quelqu'un qui n'a pas vérifié la fiabilité des recherches, qui a, au contraire, validé et loué ces travaux, et qui en a diffusé des extraits... Archi-faux. Mais qui font office de références. C'est... Ouch... Bobo tout plein, là... On comprend que Burne-Jones ait choisi de se faire incinérer, ça lui évite de se retourner dans sa tombe...).
Ned et Topsy, partners in crime !Tout est dans le regard.
Allez, on va rigoler un peu... On va voir comment une oeuvre de Burne-Jones peut être lue, en tant que création typiquement XIXe, et en tant que création XIXe très fortement influencée par l'art médiéval. Juste sur un élément du tableau.

Hop. Sa version du Conte de la Prieure, un des Contes de Canterbury, de Chaucer, XIVe siècle (déjà, j'voudrais pas faire ma raclette, mais on pourrait peut-être envisager de subodorer dans le choix du sujet une possibilité d'influence médiévale. Après, hein. Je peux m'tromper...C'est pas comme si William Morris avait publié sa version des oeuvres de Chaucer illustrées par Burne-Jones. J'avoue, là, je force un peu le trait).
Illustration pour The Prioress's Tale, Kelmscott Chaucer, publiée par William Morris, marges de William Morris, dessins originaux de Burne-Jones.

Déjà, est-ce que notre Ned s'intéresse à l'iconographie médiévale, et envisage de la respecter ? Voyons voir...
C'est Rookie. Centenaire (ou presque...)

"Comment savoir qu'il s'agit de Sainte Cécile ? Il est préférable de ne pas s'éloigner de la tradition - cela amènerait de la confusion à des choses qui ne sont jamais trop faciles à clarifier. Je vous prêterai Didron" (Lago, p. 28). Ca, c'est un petit truc que Burne-Jones raconte à l'un de ses assistants, Rooke, qui a consigné plein de phrasounettes, et discussions plus longues, publiées par Mary Lago, dans un ouvrage indispensable.

Read it !
Didron, c'est l'un des spécialistes XIXe de l'iconographie médiévale. Que Burne-Jones admirait, et à qui il a réservé une place de choix dans l'un de ses recueils les plus personnels (mais c'est une autre histoire...). Donc, notre Ned, il s'intéressait à l'image médiévale, et il tenait à la respecter, parce qu'elle est juste. (Ce qui est rappelé aussi dans une citation allégrement massacrée, citée régulièrement, et que le massacre rend insensée... Ne pas craquer... Ne pas craquer !)
Fama, la Renommée triomphant de la Fortune. Une extraordinaire image de la justesse de l'image médiévale, et Burne-Jonesienne, à titre posthume. Ca l'aurait fait rire. Jaune. (Birmingham City Museum and Art Gallery)

On va s'intéresser au tableau de Wilmington, dans le Delaware... Il y a une version plus ancienne du sujet, sur un meuble, qui est lui à Oxford. Oeuvre de jeunesse, encore très marquée par un Moyen Âge revisité un peu maladroit (fond d'or) et Rossetti. Il y a un équilibre à trouver, élève Jones.
Le meuble, Oxford, Ashmolean Museum
On va prendre le tableau, réalisé entre 1865 et 1890 (oui, il est pas pressé...). Qui profite d'un espace inspiré du Quattrocento. Le mélange Burne-Jonesien y fonctionne mieux.
Déjà, la Vierge en rouge et bleu, on est dans la tradition iconographique. C'est du basique (et, je sais, il y a des exceptions). Ceci dit, les Marie habillées de blanc, au XIXe, ça commence à être à la mode... Donc, choix de la tradition médiévale. Na !
The Prioress's Tale, 1865-1890, Delaware Art Museum, Wilmington

Je résume l'histoire, qui est assez représentative de certains thèmes et de certaines peurs de la société de la fin du Moyen Âge, concernant les Juifs, qui enlevaient des enfants chrétiens pour les convertir de force (hop, une circoncision) ou les sacrifier (le pire, c'est que des gens les croyaient... Bref, en temps de crise, recherche de boucs émissaires, perte de l'esprit critique, et tutti quanti). Donc, un charmant et innocent petit enfant chrétien se baladait en chantant des odes à la Vierge dans une ville d'Asie, ce qui a fini par énerver les Juifs qu'il croisait, et qui un jour ont décidé de le trucider en lui coupant la gorge et de le balancer dans un coin.
Les méchants sont pas gentils.

Ils sont pas gentils. Mais, Marie vient le voir, et lui met un grain de blé dans la bouche, et il se remet à chanter. Du coup, on retrouve son corps, on punit les assassins, on emmène le garçon chantant devant l'autel, et là il explique à l'abbé le miracle et il ajoute que la Vierge viendra chercher son âme quand le grain sera retiré de sa bouche. Ce qui est fait, et là, on l'enterre comme un martyr. The End.
Un petit grain, ça ne fait pas de mal.

On a en effet pas mal de martyrs de ce type sur la fin du Moyen Âge. Les guerres, pestes, famines, ont fait beaucoup pour l'antisémitisme, et on invente un peu n'importe quoi. J'ai déjà lu aussi des petites choses pas sympas sur un prétendu antisémitisme de Ned. J'y reviendrais un autre jour pour ceux que ça intéresse. Pour l'instant, on reste dans le tableau. Et on va causer fleurs (je vous fais grâce des sources pour les personnages, le décor, etc.).

On trouve : des tournesols, des lys, du pavot, de la giroflée.
Et c'est là que les choses se compliquent au niveau de la lecture du tableau.
Certains partent du principe : peintre victorien = lecture victorienne des plantes.

Ce qui nous donne : 
Tournesol : adoration mouais...
Lys : pureté forcément, y a la Vierge
Pavot : consolation  mouais... 
Giroflée : fidélité dans l'adversité.  Gné ?
(Décryptage du catalogue du Delaware Art Museum, repris dans le catalogue de la rétrospective BJ de 1998. Le catalogue qu'il faut lire en anglais, parce que la traduction, comment dire... ? On va rien dire...)
Des fleurs, et une magnifique référence au Jardin Clos...

Maintenant, on passe en mode médiéval (ça rigole plus)
Tournesol : Bon chrétien qui se tourne constamment vers Dieu check !
Lys : pureté, fleur de la Vierge check !
Pavot-coquelicot : sommeil, mort check !
Giroflée : martyr, fleur crucifère rappelant la Passion du Christ check !
(introduction tardive dans l'art médiéval. On retrouve la giroflée sur le Jardin de Paradis de Francfort, pour l'une des plus anciennes au nord des Alpes).

Et si on contextualise, c'est quelle lecture qui correspond le mieux au tableau ?

La lecture médiévale colle parfaitement au contexte. En ce qui concerne le pavot, la lecture médiévale se trouve confirmée dans un autre tableau, The Last Sleep of Arthur in Avalon.
Helen Mary Gaskell, la bienheureuse réceptrice d'une correspondance magnifique (traitée avec le dos de la cuiller par une personne dont on ne citera pas le nom et dont les erreurs pèsent encore sur les recherches sur Burne-Jones... Depuis plus de 40 ans. Oui ! Je l'ai mauvaise !)

Dans une lettre à son amie Helen Mary Gaskell (28 avril 1898), Burne-Jones indique bien que le pavot-coquelicot est une référence au sommeil : "One poppy I have put for sleep". Rien à voir avec la consolation.
Arthur in Avalon. Détail. Le pavot entre la joueuse de corne et la harpiste.

L'association mort/pavot est aussi visible dans des tableaux de Rossetti, l'idole de Burne-Jones. Dans les différentes versions de Beata Beatrix, le pavot fait allusion à la fois à l'aimée de Dante, et à la disparition brutale de son épouse Liz Siddall (avec plein d'autres éléments). (Rossetti travaillait sur le sujet quand elle a eu son accident -guillemets possibles- de laudanum. Z'ont un peu la poisse quand ils bossent sur certains tableaux en rapport avec la mort et qu'ils mettent des trucs perso, dans la bande, quand même, non ?)
Rossetti, Beata Beatrix, Chicago Art Institute (photo bibi)

C'est marrant (non, en fait) que des spécialistes de Rossetti (Alicia Craig Faxon, dans sa splendide monographie qui date d'il y a plus de 30 ans) n'ont aucun mal à aller fouiner dans l'iconographie médiévale pour expliquer avec réussite les tableaux de l'une des influences majeures de Burne-Jones, et que les spécialistes de Burne-Jones... Ben non... Victorien, c'est victorien (heureusement, ça a un peu bougé depuis ma thèse...).
Read it
Bref, on a un peintre qui avait pigé comment fonctionnait une image méd, qui n'est pas compris, avec des tableaux lus comme des tableaux ne devant rien au passé dans leur fond. Désespérant.
En outre, la lecture médiévale est moins rigide que la victorienne. Dans l'art médiéval, le contexte détermine tout. La lecture "fermée", victorienne, n'amène finalement pas grand chose au récit. La lecture ouverte, médiévale, des différentes plantes renforce la représentation du récit de Chaucer. Elle le dramatise, et renvoie à la mort, au martyr, par leur réunion et leur soumission au sujet. C'est un outil qui précise l'histoire.

En effet, seule la prise en considération du contexte permet de décider quelle qualité attribuée à la plante il est pertinent d'extraire ; en d'autres termes, c'est le sens de l'image, préalablement défini par l'analyse iconographique, qui permet de déterminer l'éventuelle signification des plantes et non l'inverse. Fonder l'interprétation de l'image sur les éléments végétaux qu'elle comporte est impossible parce qu'il n'y a pas de Koinè de la symbolique végétale, ou de "langage des fleurs" préexistant à l'oeuvre. (...) aucune (représentation végétale) n'est dotée d'une signification propre, c'est le réseau de corrélations dans lequel elles sont prises qui leur confère un effet de sens. A l'intar des couleurs, les représentations de fleurs et de plantes "n'ont pas de sens mais seulement des emplois". (Pierre-Gilles Girault, la Fonction symbolique de la Flore, in Cahiers du Léopard d'or, 6, Flores et jardins, Paris, Le Léopard d'or, 1997, 163). 
Détail de la Beata Beatrix du Art Institute
(Il avait quand même pigé beaucoup de choses sur l'art médiéval, le grand Ned. Heureusement qu'un peu de ses idées nous sont parvenues, écrites, par Rooke, Helen Mary Gaskell et quelques autres.)


Sinon, on peut remplacer fleurs, plantes, tout ça, dans l'art médiéval, par vêtements aussi... L'emploi fait sens. (Faut que je me surveille plus niveau voca, quand je cause du sens...).

NB : toutes analyses des oeuvres et citations se trouvent dans ma thèse, Bordeaux, 2003.(sauf giroflée, sens plus précis trouvé depuis)

mardi 21 août 2018

DANS LA BIBLIOTHEQUE AVEC UN CHANDELIER

GAFFES, BEVUES ET BOULETTES...
Dans les bouquins, tout n'est pas bien

Photo du film Le Nom de la Rose

Ca fait pas mal d'articles que j'aborde la question des sources iconographiques, voire archéologiques et des diverses précautions à prendre lorsque l'on s'en sert. Et ce n'est pas un secret que je suis loin d'être une fan de pinterest est d'autres media qui apportent peu de renseignements pertinents. Une image doit être analysée, confrontée, vérifiée, pour pouvoir être utilisée, que ce soit dans la recherche concernant le costume, ou autres.
La source principale reste quand même imprimée. J'adore les livres, c'est plein de choses intéressantes, il y a un petit plaisir à tourner les pages... Et comme tout n'est pas numérisé, cela reste un moyen incontournable d'apprendre plein de choses et surtout de vérifier.
Mais... Il y a forcément un (même plusieurs) mais... On trouve dans les livres pas mal de choses qui ne sont pas valables, ou ne le sont plus, mais qui, bien souvent continuent d'être diffusées, reprises, etc.

On ne tire pas sur les ambulances, c'est pas gentil, mais...
Viollet-Le-Duc. Il a écrit des choses intéressantes, tout en restant un peu trop de son époque, le romantisme... Les joies des oubliettes. Alors, si déjà, en archi on trouve des boulettes, je vous laisse imaginer en costume.
Photo wikipedia, Viollet-Le-Duc en costume

C'est la foire au n'importe quoi, et les spécialistes passent en gros leur temps à le rectifier (voir par exemple l'article de Monica Wright sur le bliaut dans Medieval Clothing and Textiles 14).
Photo éditeur

Il s'embrouille dans les termes, il a cherché à associer images et noms... Et souvent, il est tombé à côté. Là, on peut vérifier avec la chape qu'il appelle garde-corps (confrontation avec les sources premières où l'on voit que le garde-corps est une couche complémentaire du surcot et de la cotte et la chape une couche externe. En gros, ce serait l'équivalent de notre actuel manteau, et le garde-corps, un équivalent au gilet (je prends cet exemple pour bien replacer dans les couches et mettre en évidence les usages. On peut trouver à y redire, j'en conviens). Après, il réinterprète les oeuvres d'art, et ce n'est pas toujours pertinent.
Néanmoins, on l'aime bien... Il a préservé des sources. Et c'est surtout un témoin de son temps. Il faut juste en être conscient.
Le gros problème c'est que son vocabulaire costume a été repris par ses successeurs pendant des générations et qu'on commence seulement à faire le ménage. On pourrait d'ailleurs en dire autant de Quicherat. La lecture critique de Viollet-Le-Duc a largement mis en avant ses limites et ses erreurs.
Eugène reste une source primordiale pour la compréhension de la vision du Moyen Âge au XIXe siècle. Mais pour le reste... Les recherches actuelles tendent à montrer que lui et Jules sont totalement dépassés. De là à dire que puisqu'on lui doit la diffusion du mythe des oubliettes, autant l'y envoyer... Non... Faut pas pousser pépé dans les oubliettes quand même. Ca se fait pas. C'est, bis, un témoin de son temps.

Enceinte ? Pas enceinte ? Enceinte ? Les deux Giovanni
Photo wikipedia

Autre exemple intéressant, que j'avais traité dans un article de Moyen Âge, et évoqué dans le blog : les Epoux Arnolfini de Van Eyck. On va la faire brève.
Le tableau avait été génialement analysé par l'un des grands spécialistes de l'image : Erwin Panofsky. Pour lui, madame Arnolfini n'était pas enceinte, elle suivait juste la mode du coussin qui fait comme si. Et c'était leur mariage. Théorie acceptée pendant... 60 ans.
Jusqu'à ce qu'une chercheuse découvre un cadeau de mariage fait par le duc de Bourgogne à Giovanni Arnolfini... Plusieurs années après. Bizarre autant qu'étrange. En fait, il y avait deux Arnofini à Bruges vers la même période se prénommant Giovanni. L'accident bête.
Evidemment, sur le tableau, c'est l'autre Arnolfini.
Du coup, l'interprétation du tableau est totalement différente (elle est enceinte). Et on découvre que pendant des années, on a, en toute bonne foi, enseigné des choses inexactes.
Bref, c'est toujours "dans la limite des connaissances actuelles". 
Le gag, c'est que l'histoire du "elle est pas enceinte" continue à se répandre, 15 ans après l'article remettant en cause les théories de Panofsky.
Je vous renvoie aux articles :
Erwin Panofsky, Jan Van Eyck's Arnolfini Portrait', Burlington Magazine, vol. 64, n° 372 (Mars 1934), 117-127
Margaret Koster, The Arnolfini double portrait : a simple solution, Apollo, vol.158, n° 499 (septembre 2003), 3–14, article disponible en ligne : https://www.thefreelibrary.com/The+Arnolfini+double+portrait%3A+a+simple+solution.-a0109131988

La roue de l'infortune
On quitte le costume (si, si, les Arnolfini, il y avait un rapport) pour passer à quelqu'un du XIXe qui adorait Van Eyck. J'ai nommé mon cher Burne-Jones. 
Là, c'est du lourd. 
Dans les années 1970 est sorti une bio écrite par une respectable dame, Penelope Fitzgerald
 
Ca se lit comme un roman... Et c'est pas un compliment... (photo éditeur)
(1916-2000), biographie portée aux nues par les spécialistes de Burne-Jones. Comme j'ai fait ma maîtrise, mon DEA et ma thèse sur Ned, j'ai eu usage de ce bouquin. Son intérêt : il reprend pas mal d'extraits de la correspondance du peintre. C'est à dire plein d'infos primordiales. Et puis, c'est bien écrit. L'autrice est d'ailleurs ensuite devenue romancière.
Parce qu'une thèse c'est sérieux, et que je me suis dit qu'il y avait peut-être encore quelques pépites à trouver, je me suis rendue à la British Library pour consulter les originaux d'une partie des lettres (d'autres étant à Cambridge, et je pense que si j'avais demandé à mon directeur une année supplémentaire, il m'aurait assassinée. Et en prime, j'aime pas trop Cambridge, je suis plus Oxford. Na).
Après une journée à ma taper la tête contre la table en découvrant que Burne-Jones avait une écriture manuscrite pire que la mienne et celle de mon généraliste, j'ai commencé à prendre des notes, à trouver des trucs... La routine. Vu la quantité d'infos, parfois, je commençais à noter, et puis, je demandais une photocopie. Et quand je reconnaissais un truc lu dans la biographie écrite par Fitzgerald, je notais 2, 3 trucs, puis > voir FG. 
Je rentre à la maison et je passe à l'inclusion des nouvelles infos dans ma thèse. J'ai mes notes, et le bouquin de FG. Et là, gag... Je me marre en me disant que je savais vraiment pas lire le Ned courant, puisque pour une citation reprise dans tous les livres sur Burne-Jones, j'avais écrit "or" dans mon précieux cahier au lieu de "and". Le genre de petit mot qui change totalement le sens d'une phrase. J'ai donc bravement corrigé avec le "and" du livre de Fitzgerald, puisqu'elle est anglaise et que son livre est une référence absolue. 
J'ai moins ri quand j'ai reçu mes photocopies.
Le texte original, c'est bien "or", et non "and". J'ai comparé toutes les notes que j'avais prises et qui correspondaient avec du FG. Damned. Aux vacances suivantes, retour à la British Library pour comparer systématiquement tout ce que FG avait retranscrit avec les originaux. Donc un séjour en Bretagne d'Helen Mary Gaskell (la destinatrice des lettres, qui les a offertes à la British Library et avait annoté les enveloppes) a été transformé en séjour en Italie par FG... Les dates étaient quasi toutes fausses (parfois d'une année). Je crois que je n'ai pas trouvé plus de 5 retranscriptions correctes. 
Et ceci est un livre de référence. 
J'ai souvent vu dans des bibliographies des chercheurs citer comme référence la correspondance en version "British Library" (c'est à dire les lettres originales). Dans la majorité des cas, c'est la version FG (mais ça fait mieux de faire comme si on avait vu les lettres). Les versions "réelles" sont rarissimes. 
La fiche du Musée d'Orsay concernant le tableau met en exergue la version erronée (synthétisée en prime...) et en fait un commentaire. En réalité, pour Burne-Jones, La Roue de la Fortune ne nous écrase que si on lui résiste. C'est cela la vraie signification du tableau et pas celle qu'on trouve dans les livres sur Ned et sur le site d'Orsay.
J'ai accepté mon sort, et le tour joué par la Fortune, et j'ai repris toute ma thèse. Et la Roue ne m'a pas écrasée.
Photo wikipedia

Je regrette toujours de ne pas avoir fait la vérification avec les extraits ne provenant pas de la British Library, ceci dit.

Lost in translation
Là, on va faire bref, et on revient au costume.
Prenez votre Joinville, éditions Lettres Gothiques.
Cherchez le mot satin dans les pages de droite (français moderne).
Comparez avec la page de gauche (français médiéval).
Et qu'est ce que vous voyez ? 
SAMIT ! Bref, un sergé...
Le samit et le satin, c'est pas pareil, et le satin n'était pas arrivé si tôt en France dans la mesure des connaissances actuelles (vu que les plus vieilles références datent des années 1270 en Espagne et Angleterre, et que Saint Louis est mort en 1270, il aurait eu du mal à porter du satin plus tôt) 
Toujours vérifier les textes d'origines (ça sert pour voir ce qu'est une touaille, aussi...)
Et du coup, je dois changer une doublure moi...  
photo éditeur

Autre exemple. 
Le moine de Saint Gall, Abbon, et sa description du costume des Francs. Dans Tissu et Vêtement, 5000 ans de Savoir Faire, ouvrage de 1986, on trouve des bandes de lin de couleur vermillon, traduction d'un texte latin. Le mot "vermillon" n'avait alors pas de rapport avec la couleur. Dans ce même livre on retrouve, en annexe, ce texte. Et c'est une traduction différente, qui parle de haut-de-chausse (pas très correct à l'époque). Ne parlant pas le latin, j'ai passé le texte original à deux personnes différentes... Même résultat : bandes de lin, et pas de haut-de-chausse. Pour le vermillon, prenez donc rendez-vous avec Michel Pastoureau.

Deux cas différents (je pourrais en trouver d'autres). Le premier est certainement lié à une connaissance limitée des termes liés au costume médiéval et au textile. C'est très courant, malheureusement. 
Débrouillez-vous pour avoir toujours le texte médiéval en plus de la traduction, pour pouvoir vérifier. Parfois il faut passer par une édition anglaise, allemande ou italienne pour avoir le texte en ancien français, mais c'est nécessaire. On trouve pas mal de bases de données pour les termes en ancien français, ou en ancien anglais (voir le Lexis Project de l'université de Manchester, par exemple).
L'autre cas... J'aurais tendance à voir le coup de fatigue. Ca existe quand on bosse fort. Il est 3 heures du mat. Vous êtes devant votre ordi. En face le lit, avec le chat et Morphée qui ronflent allègrement... L'accident bête. Le faux ami... Ca marche très bien avec l'anglais (ça sent le vécu). Les auteurs sont des êtres humains. Ils fatiguent eux aussi. Et,  la méconnaissance du costume...

Gare aux coquilles
On va faire encore plus bref.

Dans un livre sur les couleurs de qui vous savez, il est question de teinture à l'oseille. L'oseille n'est pas une plante tinctoriale. Et certaines personnes promptes à démonter tout ce qui les dérange ont fait leurs choux gras de cette erreur. Dans d'autres ouvrages sur la couleur du même auteur (cherchez pas longtemps, c'est bien celui auquel vous pensez), on parle de teinture à l'orseille. Là, c'est bon, c'est une plante tinctoriale. Coquille possible du correcteur, ça arrive. Et quand on a écrit un bouquin et qu'on se relit... On rate des choses. Surtout si c'est des mois après et qu'on est passé à un autre sujet. Le cordon ombilical est coupé. 

Erreurs d'interprétation
Les errata, c'est fait pour ça.
Dans mon propre bouquin, j'avais présenté la ceinture de Fernando de la Cerda. Il y a dessus une jolie pièce d'orfèvrerie, présentée dans le bouquin Vestiduras Ricas, catalogue d'expo des costumes de la nécropole royale de Las Huelgas (Castille), comme servant à passer l'épée. Bon, ça fait bizarre, mais c'était sourcé. Après discussions avec diverses personnes, et vérifications, les autres interprétations sont venues : c'est certainement pour accrocher l'aumônière. Heureusement, l'erreur (du moins dans mon livre sur le costume 13e) fut réparée en fin d'ouvrage, par une petite correction.
Ca, c'est de la ceinture !

Les erreurs d'interprétation sont courantes. Parfois un auteur revient sur ce qu'il croyait vrai quelques années (mois) auparavant. C'est normal. Les connaissances évoluent. On cherche toujours. On rencontre des gens qui vous amènent un autre point de vue. 

Lost in translation 2
Dans un article de l'excellent Le Corps et sa parure, Gil Bartholeyns expliquait une histoire de cale liée à la fécondité masculine. Si vous suivez mes aventures, vous voyez de quoi je parle. C'est un raisonnement qui m'a paru très tarabiscoté, et m'a bien fait rire. En fouillant un peu, je suis tombée sur l'article d'origine (cité un peu plus loin dans l'article de Bartholeyns), dû au génial et regretté Michael Camille. Là, les arguments étaient d'une limpidité éclatante, malgré la langue différente. Ce qui paraissait exagéré dans l'article en français était présenté de manière imparable dans l'article original. Bref, on avait tout à gagner à remonter à la source de cette théorie. 
photo éditeur

Conclusion
Ces quelques cas, réels, sont là pour montrer la nécessité de ne pas se contenter d'un livre. Il faut jouer au saumon, et aussi croiser les sources. On peut avoir de mauvaises surprises : des sources manipulées (ça, je n'en ai pas parlé, je laisse ces personnes qui ne sont pas des chercheurs devant leurs responsabilités), des erreurs... La liste est longue, et je pense que tous les chercheurs ont leurs anecdotes.
Les sources textuelles sont celles qui nous amènent le plus d'information sur les noms de matière, leur usage, leur fréquence, leurs prix, leur commerce, etc. Les livres et articles permettent d'avoir des informations et des interprétations. Mais, il faut savoir les utiliser, et toujours garder un oeil critique. Dans un livre ou dans un article académique, on trouvera une bibliographie. Ce n'est pas là pour appuyer ou justifier un propos. C'est là pour que l'on puisse vérifier, aller plus loin. L'exemple de mon pauvre Burne-Jones est éloquent... Quand on vérifie, on tombe parfois de haut. La recherche c'est aussi cela. On trouve de nouvelles infos, ce qui change notre vision. Et on n'est pas infaillible. Heureusement. Il faut alors rectifier.
Et c'est pour cela qu'on amasse les livres. Et qu'on est bien parmi eux. 



jeudi 26 janvier 2017

LES ARNOLFINI

ON EFFACE TOUT ET ON RECOMMENCE
La dure réalité de l'interprétation des images... 
Ou 
C'est pas facile tous les jours d'être historien (ne) de l'art... 

Je ne vais pas refaire ici mon article qui vient de paraître.
Mais, je peux compléter.
Je trouve que le cas de ce tableau, l'un des plus fantastiques portraits qui soit, est passionnant.

Pendant 60 ans, une interprétation a prévalu, et les autres possibilités n'arrivaient pas à convaincre.
Et patatras. On trouve LA preuve que cette interprétation était fausse. (Vous ne m'en voulez pas de ne pas dire de quoi il s'agit ? Ceux qui connaissent le tableau doivent le deviner... Et puis... C'est dans le dernier Moyen Age ! )
Bref, Panofsky... Il avait tout faux, ou presque.
Il faut donc tout revoir.
Qui a dit qu'historien de l'art était un métier de tout repos ?

Gros indice...
 Ce qui est encore plus surprenant, comme si la remise en cause de l'interprétation prévalente ne suffisait pas, c'est le peu d'écho, en dehors d'un milieu restreint, de cette remise en cause.
En gros, cela fait 20 ans que l'on sait que c'est faux. Mais l'info ne passe pas !
Quand on commence à chercher, on trouve. Mais... Il faut pour cela se demander pourquoi un auteur sérieux, au détour d'une conf, dit ce qui était rejeté jusque là.

Et on découvre que pendant 30 ans, on a cru un truc faux, et qu'on l'a enseigné pendant plus de 20 ans.

Comme il serait totalement stupide de se voiler la face... Il n'y a plus qu'à remettre ce qu'on sait à jour.
Jusqu'à la prochaine découverte. Parce que là, on est parti sur de nouvelles interprétations, qui pourront aussi se révéler fausses.
Mais, finalement, ça tient la route, cette histoire. Je suis assez pour prendre le contrepied total de ce que je croyais dur comme fer il y a encore 6 mois.

On se retrouve avec un cas d'école, en ce qui concerne l'analyse iconographique, l'importance de croiser les sources...
Et ça reste un chef-d'oeuvre, qui prend quelques niveaux en "mystère".

Il demeure l'un de mes tableaux préférés. Et l'un des plus intéressants.
Le rêve de Ned ? Faire un plancher aussi parfait que celui de Van Eyck. Il a reconnu qu'il n'avait jamais pu le faire...

Et puis, j'en connais un que cette histoire aurait bien fait rire. Le fan numéro un incontesté des Arnolfini. Mon cher Ned...
Le plus grand fan répertorié des Epoux Arnolfini, Sir Edward Burne-Jones himself !

Donc, voilà...
MADAME ARNOLFINI EST PEUT-ETRE ENCEINTE !
Eh oui ! Comme quoi...

Ca y est, c'est dit !
(et à mon avis, elle l'est)

Et ce tableau en devient encore plus humain...

C'est pas faute d'avoir essayé...

mardi 20 décembre 2016

BOUQUINERIE

TIME REMEMBERED

Frances Horner




Un vieux livre... A trouver chez les bouquinistes... Si vous partagez mon amour de Burne-Jones.
Frances Horner était la fille d'un de ses mécènes, Mr Graham, homme politique écossais. Et Burne-Jones était un peu (euphémisme) amoureux d'elle. Elle était beaucoup plus jeune, évidemment. Elle adorait la compagnie de Ned. Et sa culture, et tout et tout. Mais... Il était peut-être un peu collant.
Du coup, elle lui a habilement présenté une amie à elle, mal mariée, Helen Mary Gaskell, avec laquelle Burne-Jones entretint une correspondance... Mais ceci est une autre histoire.
Time remembered, ce sont les mémoires de Frances Horner. 


Un chapitre entier est consacré à Burne-Jones, à ce qu'il disait, à ce qu'il pensait. 
Et c'est pour ce genre de petites phrases, de formules, de petits dessins, de traits d'humour, qu'on aime aussi Burne-Jones. C'est ce qui rend le bonhomme attachant. Très attachant. 
Ce chapitre est peut-être plus utile que bon nombre de bouquins entiers sur le peintre. 
J'aime ce chapitre, j'aime le bonhomme... J'aime le peintre.

Ah oui. Il parait qu'il y a d'autres chapitres dans cette autobiographie. Ils sont bien (elle a connu beaucoup de monde, la Dame). Mais si vous devez, un jour, acheter un vieux livre rien que pour un seul chapitre, c'est celui-ci. A moins d'être Burnejonesphobique. Et encore, ça pourrait vous faire changer d'avis ! 
Frances Graham par Rossetti, en 1869
 Est-il besoin de préciser qu'on retrouve régulièrement son visage dans les peintures de Ned ?

Lady Frances Horner
Time Remembered
Heinemann Ltd, Londres, 1933. 

Prix : variable selon les vendeurs. On peut le trouver à des prix abordables. 

INDISPENSABLE SI VOUS ETES NEDMANIAC !

samedi 3 décembre 2016

Amours, Gloire et Peintures

DESPERATE ROMANTICS

 
Millais, Ophelia, 1852, Tate Gallery, Londres. Détail. (Photo TA)

C'est Lizzie qu'on assassine.

Millais, étude pour Ophelia, 1852, Birmingham City Museum and Art Gallery

Rossetti, détail de la deuxième version de Beata Beatrix, 1873, Birmingham City Museum and Art Gallery (Photo TA)

 


Une série qui date un peu (2009), BBC... Qui cause des... Préraphaélites ! Elle est pas belle la vie ? 

Une bande de jeunes peintres qui cherchent le modèle parfait. Et la trouvent... Et se l'arrachent. Ou pas. 

Millais (Samuel Barnett), Rossetti (Aidan Turner), Hunt (Rafe Spall) et le personnage inventé, qui fait Deverell et William Michael Rossetti à la fois pour le même prix, Fred Walters (Sam Crane) (Photo BBC)

Bref, l'histoire commence par la découverte de Liz Siddal (Amy Manson), qui s'esquintait les doigts à faire des chapeaux qu'elle ne pouvait pas se payer. Elle va d'abord poser pour Hunt, puis Rossetti, et Millais.
Lizzie Siddal (Photo BBC)

Rossetti (Aidan Turner), charmeur, roublard, baratineur, égocentrique, limite opportuniste (euphémisme)... Rossetti, quoi. Loin d'être parfait, mais fascinant, et attirant. Qui passe de plus en plus pour le raté de la bande, comparé à Millais, Hunt et Liz Siddall. Millais, adorable, le petit jeune. Innocent, naïf, gentil, timide... Et Hunt. Je ne suis pas fan du bonhomme, mais il devient presque sympa, parfois, tant qu'il ne part pas dans son obsession religieuse/sauveur de filles perdues. Ruskin, montré en coincé (pas faux) tendance malsain, et Effie, un peu trop au courant de certaines choses qu'elle va découvrir avec Millais. 
Lucky (photo BBC)

Lizzie... séduisante par sa répartie, et qui ne se laisse pas impressionner par le baratin de Rossetti. Au début. Après, elle se laisse avoir, et, évidemment, ce n'est pas un happy end.
Unlucky (photo BBC)

Annie Miller. Vulgaire, pas très futée, transformée en prostituée. Bref, "légère" exagération de ce qu'elle était (même si elle a vraiment eu besoin de pas mal de leçons pour épouser un monsieur de la Haute). 

Rossetti, Helène de Troie, 1863, Kunsthalle, Hambourg, modèle : Annie Miller (photo ©Bildarchiv Preussischer Kulturbesitz, Berlin, 2003, Hamburger Kunsthalle)

Justement. Parlons respect de l'histoire des préraphaélites. Exit Deverell, le peintre qui découvrit Lizzie et la peignit en premier, fut certainement le premier à l'aimer et mourut prématurément. Il est remplacé par un jeune journaliste, personnage fictif, ami du trio. 
Walter Deverell, dessin pour La Nuit des Rois. Première apparition de Lizzie, à gauche. vers 1850, Tate Gallery, Londres

Euh. Juste en passant. Les préraphaélites étaient sept dans leur confraternité. Où sont les quatre autres ? Même William Michael Rossetti, le frère de, a disparu du paysage. 
William Michael Rossetti, le petit frère de l'autre. Sacrifié sur l'autel du "on peut pas mettre tout le monde ça va être trop compliqué"
 Exit aussi Christina Rossetti, la soeur de, en tant que modèle de la Vierge dans Ecce Ancilla Domini. 

Etude pour Ecce Ancilla Domini. Christina, pas Lizzie. (Tate Gallery, Londres)

Remplacée direct par Liz. C'est un peu dur à avaler quand même, d'un point de vue historique. La famille Rossetti, si passionnante, brille par son absence. Il ne reste que Gabriel. 

Christina et Frances Rossetti, née Polidori. Aux abonnés absents. (Rossetti, National Portrait Gallery, Londres)

Ford Madox Brown n'est pas là non plus, malgré l'influence qu'il eut sur ses jeunes confrères. Ceci dit, on peut comprendre le désir de mettre un peu moins de personnages. 
Rossetti n'était certainement pas un ange, mais, le trait est peut-être un peu noirci.  
Rossetti, autoportrait en 1847 (National Portrait Gallery, Londres)

Autre problème : la chronologie des oeuvres. Ca se mélange pas mal. Il est même très choquant de voir Jane, future madame Morris, sur un tableau avant que Rossetti ne rencontre William Morris et Burne-Jones... 

Jane Morris, née Burden.
 Mais bon, vu que Ruskin apprécie un tableau de Millais pour lequel Lizzie a posé avant même que Millais ne sache que Lizzie existe (compliqué avec toutes ces incohérences temporelles). Le ton était donné dès le début. Quant à la transposition de la peinture de l'Oxford Union dans une église, à un moment où Rossetti considère un peu Ned et Topsy comme ses boulets (ce qui ne fut pas le cas en réalité, car il fut immédiatement séduit par la personnalité de Burne-Jones), ça passe très mal. 
Rossetti, Guenièvre, étude pour la peinture de l'Oxford Union. (Ashmolean Museum, Oxford, photo TA) A comparer avec le truc très moche qu'on voit dans la série.
 D'autant plus que Ned est très certainement à l'origine du choix de la légende arthurienne. Monumentale incohérence à tous les niveaux, là. Et alors le miracle qu'ils réalisent... bon, c'est un peu gros... Avec en prime une Jane Morris qui sort d'on ne sait pas trop où (vu l'élimination d'Oxford). La chronologie et l'histoire partent sacrément en vrille sur la fin. Lizzie qui meurt avant que Ned et Topsy ne soient l'un et l'autre mariés, par exemple. Il serait trop long de lister tout ce qui ne va pas niveau historique. Juste par gourmandise... Bubbles de Millais date de 1886. On en voit le croquis avant la mort de Lizzie (en 1862). Euh ? 
Millais, Bubbles, 1886. Lady Lever Art Gallery, Port Sunlight. Rossetti étant mort en 1882, il aurait eu du mal à en dire "c'est de la m...."




Et... disons que ça ne manque pas de sexe. Annie Miller est un bon prétexte. Mais pas qu'elle... Un peu trop, quoi... L'histoire entre Millais et Effie... 
Millais, le vrai
 Ruskin, en gros, la refile à Millais pour s'en débarrasser, et divorcer d'elle pour adultère (Suspense ! Les tourtereaux vont-ils le réaliser à temps ?). Et quand Millais se rend compte qu'Effie lui fait des avances grosses comme une maison, et qu'il veut tout arrêter (et donc renoncer au mécénat de Ruskin), Rossetti le pousse à continuer. Et le voyage à trois en Ecosse, où tout a vraiment commencé, est escamoté. Ruskin part seul. 
Ruskin, vu par Rossetti (Ashmolean Museum, Oxford. Photo : Ashmolean Museum)

On se demande comment Millais a pu faire son portrait sur place !
La fin est évidemment dramatique, et comporte peut-être l'incohérence la plus énorme... L'élément le plus tragique de l'histoire de Lizzie, les poèmes laissés par Rossetti, est totalement aseptisé, et transformé. Sans parler de la distorsion temporelle... Les 7 ans qui se transforment en quelques jours.

Plus positif... De beaux moments, comme la création d'Ophelia. 
Millais, Ophelia, 1852, Tate Gallery, Londres.
Millais, Ophelia, 1852, Tate Gallery, Londres. Détail. (Photo TA)
 
Amy Manson en Liz en Ophélie (Photo BBC)

Et aussi de Bocca Baciata, avec Fanny.
Bocca Baciata, 1859, Mueum of Fine Arts, Boston.


Millais et Effie sont mignons tous les deux. Et rafraichissants. Et c'est agréable, comparé au drame Lizzie, d'avoir une histoire avec happy end. 
Millais et Effie (Zoe Tapper) (photo BBC)

Liz Siddal version fiction est presque aussi fascinante que l'historique. 
Liz Siddal, autoportrait

C'est vraiment elle l'héroïne de la série. En tant que modèle, en tant qu'artiste et en tant que femme tombée sur un Pygmalion trop beau pour être vrai. 

Liz Siddal, Before the Battle, Tate Gallery, Londres.

Le personnage de Fanny Cornforth apparaît immédiatement comme très sympathique, et on devine que sa relation avec Rossetti va être longue, chaotique, sans relever de la passion, mais solide. 
Fanny Cornforth, par Rossetti, Tate Gallery, Londres (Photo TA)

Seulement... Fanny passe très vite.Regrettable car, au final, c'est l'histoire d'amour la plus "saine" de Rossetti.
Rossetti, détail de Fair Rosamund, avec Fanny Cornforth. 1861, National Gallery of Wales, Cardiff (Photo TA)

La mise en scène est parfois inventive. Le choix de la musique, un peu rock'n'roll, colle bien aux personnages. Rossetti aurait certainement fait une sacrée rock star, avec sa cour. Du coup, la musique ne choque pas dans cette atmosphère victorienne.


Millais, The Order of Release, 1853, Tate Gallery, Londres. Avec Effie en vedette. (Photo T. A.)

Le feuilleton est aussi une bonne introduction aux préraphaélites, qui étaient vraiment de sacrés personnages. Le scénario, même très romancé, reste assez intéressant. Mais... C'est nettement en dessous de la vraie histoire. Le comble.

L'histoire se situant durant la période victorienne, il y a évidemment du costume. J'aime bien les couleurs vives des costumes de Rossetti et Millais, qui traduisent assez l'excentricité et la jeunesse des personnages. Hunt est plus sobre, et plus sombre. Ce qui contraste plutôt avec sa peinture très lumineuse (même si je ne suis pas fan de son oeuvre, il faut quand même bien reconnaître ça !). Ceci dit, on sent l'impact de son séjour en Orient sur son apparence. 
W. B. Richmond : Hunt, 1900, National Portrait Gallery (oui, il a enterré tout le monde...)
Les costumes féminins manquent souvent un peu de volume au niveau des jupes... Y aurait-il eu parfois des économies de jupons, de corsets et de crinolines ? Sans être une spécialiste du costume XIXe, je crois qu'il y a quelques libertés prises à ce niveau. Dont l'espèce de tournure sur jupon portée par Effie quand elle tente d'apprivoiser Millais. Déjà, la tenue paraît sérieusement indécente. On est dans les années 1850. Et, franchement, le résultat n'est pas vraiment une réussite. Effie a l'air de nager dans son corsage. Mais on peut signaler le changement judicieux de costume d'Annie Miller, signifiant sa transformation. 
Annie Miller (Jenny Jacques) et Hunt, de retour de Terre Sainte (photo BBC)

La garde-robe de Liz l'artiste brille par son originalité. Un côté bohème qui lui va bien. Sinon... D'après ce que j'avais lu, la tenue de deuil était totalement noire. Du coup, le petit bout de col blanc de la mère de Lizzie avant l'enterrement, ça me paraît très bizarre (l'introduction d'un peu de blanc se faisait au bout d'un an, en théorie). Mais, après tout, on sait qu'il y a eu des exceptions.

Et, bien sûr, mes duettistes favoris. Ned et Topsy. 

Ned et Topsy, les vrais

Edward Burne-Jones et William Morris. Le fan club de Rossetti qui suit son idole, et a l'air un peu ridicule (euphémisme). Evidemment, Rossetti n'a pas idée, en voyant le duo, de l'importance qu'ils vont avoir. Et on est mis à la place de Gabriel. Ce qui me choque quand même, c'est la boulette casting. La différence de taille entre les deux n'est absolument pas prise en compte. Quitte à jouer sur le comique de Ned et Topsy, pourquoi ne pas avoir respecté leurs physiques jusqu'au bout ?  Morris est vraiment trop grand (ou Ned trop petit...). 
Topsy (Dyfrig Morris) et Ned (Peter Sandys-Clarke), version BBC. Y a comme un problème de taille. (Mais l'un s'appelle vraiment Morris et l'autre à un nom à rallonge, avec un vrai morceau de nom de peintre préraph très inspiré par Rossetti dedans, ce qui est marrant). Les comic reliefs, boulets, sauveurs.

Le caractère de Morris est assez bien rendu quand même. Leur rôle de sauveurs des préraphaélites est amené de manière pas très conforme à l'histoire. Carrément inventé, même. Mais, au final, l'idée est là... 

La série tourne autour de la relation de Gabriel et Lizzie. Une histoire qui a largement de quoi inspirer une série, c'est certain. Les raccourcis scénaristiques, les libertés prises peuvent passer au début. Mais à partir de l'arrivée de Ned et Topsy, cela devient tellement du gros n'importe quoi quand on est habitué à l'histoire des préraphaélites que c'est un soufflé qui retombe. La mort de Lizzie est émouvante, très émouvante. Mais... Rossetti qui peint Beata Beatrix en une nuit... Hum... 
Beata Beatrix, 1864-1870, Tate Gallery, Londres.

En prime, les "copies" des tableaux de Rossetti sont carrément ratées. Tout ce qui fait le charme de son oeuvre a disparu. Et la plus ratée est justement Beata Beatrix. Dommage. Le pire reste quand même la version bien plus soft de l'histoire des poèmes et cette espèce de nouvelle légende à partir de ce qui est déjà une légende (je vais pas spollier la fin de la série. Mais en tout cas, ça ne s'est absolument pas passé comme ça ! C'est le détail de la bio de Lizzie qui fait de son histoire l'une des plus tristes que je connaisse... et... patatra... C'est carrément saccagé par le scénario).
Touche pas à ma Lizzie !
Décevant, surtout à partir du 5e épisode (arrivée de Ned, Topsy, et Jane Morris, mort de Lizzie et post-mortem. Histoire trop maltraitée).

Dommage.