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vendredi 14 avril 2017

COIFFES

HISTOIRE DU VOILE
Maria Giuseppina Muzzarelli

Tout nouveau, tout beau, tout passionnant !

Spécialiste reconnue du costume médiéval, Marie Giuseppina Muzzarelli enseigne à l'université de Bologne.
On lui doit un bon paquet d'ouvrages bien utiles, comme Guardarobe Medievale, ou des études de lois somptuaires (et j'adore ce genre de choses, toujours très instructives).

Recommandé, surtout si vous vous intéressez à la mode XIVe XVe. De la même autrice.

Histoire du voile est la traduction de A Capo Coperto, Storie di donne et di veli, paru en 2015. Et il s'agit du premier ouvrage de Muzzarelli traduit en français (il était temps !)

Le sujet est important, et concerne aussi une question actuelle qui fait couler beaucoup d'encre.
Maria Giuseppina Muzzarelli, avec intelligence, rappelle que le voile n'est pas du tout d'origine musulmane.
Elle revient sur son histoire, essentiellement en Occident, depuis l'Antiquité. Son rôle dans la Bible, ses significations chez les Romains (on n'oublie pas les Grecs), et après ça, on commence à rigoler : Saint Paul. Mais ce n'est pas lui le pire. (Quelqu'un aurait-il une effigie de cire de Tertullien et des épingles ? Merciiiiiii !).
Bref comment le voile, symbole social, a été récupéré par les chrétiens pour en faire le signe distinctif des chrétiennes par opposition aux païennes, et comment il a fini par être plus ou moins imposé, comme marque de modestie, rappel de la soumission de la femme et autres joyeusetés, dont, et c'est très important, la différence hommes/femmes, primordiale au Moyen Age (on ne porte pas les mêmes coiffures). Sans oublier les références à Eve, à Marie, au diable.

Et comment avec l'apparition du phénomène de mode (vers le XIIIe siècle), il a été détourné par les femmes. La marque de modestie et tutti quanti est devenue le lieu de toutes les vanités et extravagances.
De quoi donner des sueurs froides (et des idées de sermons, lois, répressions, etc.) aux prédicateurs et aux législateurs.
De quoi titiller l'imagination féminine pour contourner tout ça...
De quoi envoyer paître le symbole de soumission pour en faire un accessoire qui met en valeur la beauté féminine (et masculine aussi... Mais pas avec les mêmes chapeaux)

Na !

(Mais quand même, si on porte ceci, on n'a pas l'absolution, et si on porte cela, c'est aller simple direct pour l'Enfer... Ca ne rigole pas. Menaces parfois efficaces. Parfois.)

C'est clair, c'est documenté, la lecture est agréable (chapeau à la traductrice ! Mais, pour l'avoir commencé en italien, même là, c'est agréable à lire, et très compréhensible avec un italien de type "vacances"). En fait, ça se dévore. On apprend énormément de choses (ça permet de remettre les choses à plat), parfois très surprenantes. Beaucoup de références aux diverses législations, qui poussent à la prudence en cas de reconstitution. Le perpétuel jeu orient/occident est bien montré, avec quelques petites surprises.
Un petit encart d'illustrations, aussi. (couleurs !)
L'aspect technique et l'importance économique des voiles et autres couvre-chefs ne sont absolument pas négligés. Et on se rend compte qu'il y a eu tout un business derrière, qui a créé des fortunes. Passionnant !

Et le livre s'achève, fort intelligemment, sur le voile (et les chapeaux, et surtout les foulards) de nos jours. Matière à réflexion.


Bémols. Je ferais à ce livre le même reproche que pour Guardaroba Medievale... Il est très axé XIVe XVe. Mais, c'est normal, c'est le principal champ de recherches de Muzzarelli. Cependant, ici, les autres périodes sont bien plus étudiées, comparativement à l'autre ouvrage. Mais le Haut Moyen Age, moins sensible aux phénomènes de mode, est quand même réduit au strict minimum. Ce qui se comprend : ce n'est pas la période sur laquelle il y a le plus à dire. L'autre bémol est aussi lié au champ de recherches de Muzzarelli : c'est très italien, forcément. Il faut parfois faire un effort pour associer les noms et les objets. Ceci dit, le reste de l'Europe est présent, ne pas se méprendre sur ce bémol.
Après, même si le contenu du livre le justifie, je m'interroge sur le sous-titre français. "Histoires de femmes et de voiles" sous-titre italien est devenu "Des origines au foulard islamique". Ce n'est pas trahir le contenu du bouquin, c'est certain. Et cela reprend ce qui est dit dans l'introduction. Mais, j'ai le sentiment qu'il y a un petit côté "air du temps en France"...
Néanmoins, tout ceci n'enlève rien à l'intérêt de cet ouvrage...

On se doit de le lire quand on s'intéresse au Moyen Age, à l'histoire du costume, à la place de la femme. Si on veut comprendre... Et même certains problèmes actuels.

HISTOIRE DU VOILE
DES ORIGINES AU FOULARD ISLAMIQUE
Maria Giuseppina Muzzarelli,
Bayard, Paris, 2017 (pour la traduction française)
Traduit de l'italien par Martine Segonds-Bauer.
21.90 €

A LIRE ABSOLUMENT !

dimanche 18 décembre 2016

BOUQUINERIE

L'art de l'Amour au Moyen Age

Michael Camille.


Camille était l'un des grands espoirs de l'étude de l'image médiévale, hélas, disparu prématurément.
Une amie très chère m'a offert ce livre (et je l'en remercie) qui est tout aussi agréable à lire qu'à regarder.  Et comme c'est bientôt Nowell... Amour, paix sur la Terre, tout ça...
Le sujet de l'Amour est un thème fréquemment abordé par Camille (la fameuse histoire de la cale vient de ses écrits ;) Et on la retrouve ici). Nous avons donc là un ouvrage de référence sur la question.

Mais...

Car il y a un "mais".
Il s'agit d'une traduction en français. Et, parfois, il semble que le traducteur se soit allègrement emmêlé les pinceaux. Surtout entre les genres.
Pour avoir testé du Camille en VO et en VF, voire en reprise de ses théories dans des ouvrages en français... Parfois, il faut s'accrocher, et la confusion est clairement possible. Si Bartholeyns s'en était sorti très honorablement dans son article du Corps et sa Parure, le texte original restant plus convaincant cependant, d'autres se sont cassés allègrement les dents dessus (je pense en particulier à un ouvrage sur la cathédrale de Reims où le second degré de Camille n'a pas été compris du tout.)
Et ici ?
Je n'ai pas lu le texte en VO, mea culpa. Il m'apparaît néanmoins clair que, parfois, le traducteur n'ait pas su faire la différence entre hommes et femmes.
Et parfois, je me demande si Camille lui même n'aurait pas confondu certains personnages. Son analyse de Pyrame et Thisbé me laisse plus que songeuse. Ils sont entremêlés dans la mort... Et entremêlés dans le texte, ce qui est un chouïa plus gênant. Bref, mieux vaut connaître l'histoire pour reconnaître qui est qui et qui fait quoi. (edit : texte en VO lu... La confusion vient bien de M. Camille)
Autre boulette... L'expression "prison de soie" choisie pour désigner une figure féminine de la "tapisserie" de Bayeux. Qui est en laine sur lin. Mauvaise idée.
Et parfois, je ne peux que remarquer que quand Camille souligne les difficultés à identifier hommes et femmes au XIIIe et au début du XIVe siècle par costumes et coiffures... Eh bien... Pas d'accord, ce n'est pas si difficile quand on a étudié la question. (Mais on ne peut pas étudier tout comme il le faut, hélas. Ceci explique qu'il ait raté certains aspects qui sont évidents à qui s'intéresse au costume médiéval).
Encore un petit bémol. J'ai bien aimé le rapprochement entre ivoire et blancheur de peau. Mais, à mon avis, il aurait fallu insister sur le fait que les ivoires ont généralement des traces de polychromie. Ce qui change un peu la donne.

Ceci dit, il est toujours très rassurant de se dire que même les plus grands spécialistes peuvent se tromper, choisir une formule malheureuse, se mélanger dans les légendes ou montrer qu'il est humainement impossible de connaître tous les aspects de l'art médiéval...

Et en dehors de ça ?

En dehors de petites boulettes de ce type, facilement réparables si on a déjà une base dans l'art médiéval et la culture classique ? (Ce qui nécessite une approche vraiment prudente de l'ouvrage)



Ce livre est génial !
L'art médiéval profane est trop rarement abordé, donc cela permet de rééquilibrer les informations. Les clés de lecture sont évoquées de manière simple et compréhensible (la question du regard au Moyen Age -une notion qui permet aussi d'appréhender l'image médiévale-, le port du gant, les coiffures, par exemple. Dès le début, on apprend plein de choses !). Et que dire de l'importante question du rapport hommes/femmes ?
On peut aussi apprécier le fait que Camille rappelle que les ateliers passaient du profane au sacré et inversement, ce qui explique les liens, même iconographiques, entre les deux (avec ajustement selon le thème). Et puis, Camille fait partie des historiens de l'art médiéval qui n'ont pas peur de parler de la chose (le truc dont on cause pas trop, vous voyez ce que je veux dire... Je vais pas vous faire un dessin... Enfin... Ca, quoi... ) ce qui est plutôt utile quand on parle de l'Amour au Moyen Age. Faut pas oublier l'amour non plus.

Et il y a aussi quelques leçons à retenir pour nos messieurs à nous...
Messieurs, regardez bien la liste des cadeaux qu'une amante peut accepter de son chéri. Il n'y a ni aspirateur, ni sorbetière, ni grille-pain... Et pas parce que ça n'avait pas été inventé fin 12e début 13e. Mais parce que ce ne sont pas des cadeaux, ces trucs ! Non mais !

L'iconographie est riche, variée. On trouve tous les supports. Donc, on a des enluminures, des tapisseries, des aumônières, des coffrets, des valves de miroir, des bijoux, des dessins, des pièces de vaisselle, etc. Certains de ces supports semblent d'ailleurs être plus aptes à porter des décors profanes.

Je ne vais pas tout vous dire dessus, à vous de découvrir l'objet. 

C'est bien un livre dans lequel on apprend plein de choses, mais, il faut garder un petit oeil critique, surtout dans la version française (une comparaison serait vraiment la bienvenue) (edit : comparaison faite. La traduction est très bonne. Les reproches faits sont ceux du texte d'origine)

Michael Camille
L'art de l'amour au Moyen Age, objets et sujets du désir
Könemann, Cologne, 2000

The Medieval Art of Love, objects and subjects of desire,
Calmann & King, Londres, 1998

Prix : entre 10 et 112€ en VO (occasion)
entre 5 et 21 en VF (occasion)
(sans frais de port)
Dans les 40€ neuf en VO
Autour de 20€ neuf en VF.

Très recommandé, mais lecture critique conseillée, surtout en VF. 

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