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vendredi 10 mars 2017

COIFFE XIIIè

UN TOURET UNIQUE EN SON GENRE
Méfiez-vous, épisode... un autre... 


Touret du cloître de la cathédrale de Noyon. L'un des nombreux exemples de cette coiffe.

Une coiffe féminine caractérise le XIIIe siècle, le touret. On est d'accord. 
Avec Catherine La Prez des GMA, nous avons d'ailleurs eu l'occasion de nous intéresser de plus près à cet accessoire pour un dossier coiffe détaillé. (voir là et aussi là )
Nous avons ainsi pu constater que certains types revenaient régulièrement.

Or, il y a plusieurs années, j'avais vu un touret "hors normes". A Saint-Denis. Hélas, il est placé dans une zone non accessible au public (chapelle de la Vierge, accès interdit par cordon), et si de loin j'avais pu voir un truc bizarre, sur la photo prise au téléobjectif... On ne voyait pas grand chose. 

Ballot 1.
Ballot, le mot est faible. Le problème est sur la femme en rose, à côté du guerrier.

Cet objet montre en fait une déco. Mal lisible de loin, et c'est dommage. Et c'est cette déco que je voulais observer. Après quelques échecs pour obtenir un cliché correct et une analyse pertinente... J'ai pris mon courage à deux mains, et je suis retournée sur place, munie des autorisations nécessaires. 

Je vous épargne la montagne de paperasse qu'il a fallu remplir pour avoir le droit de franchir le cordon et aller photographier, dans d'excellentes conditions, le retable.
Taille approximative de la montagne de paperasse...

Ballot 2 : Interdiction de diffuser ces photos. Eh oui... Vu la zone où se situe le retable, ben... Ca se complique si on veut montrer des photos des détails. 

Vous n'aurez donc que de très belles (hum) photos de loin, et des dessins. Où l'on comprendra pourquoi je n'ai pas fait les beaux-arts. 

Avant d'aller plus loin, pourquoi cet objet décoré poserait-il problème ?
Parce qu'il est unique en son genre. Et ça, c'est rarement bon signe. Ceci dit, une exception est toujours possible. Mais il convient de bien analyser la situation. Quand on est face à un objet unique, l'analyse se doit d'être encore plus rigoureuse que d'ordinaire. Ce qui n'est pas peu dire. 

Et c'est parti pour le jeu de piste. Parce que la reconstitution c'est aussi ça. On en a déjà vu plusieurs exemples. 

1. Vive le net. Ou pas...
Une rapide recherche nous apprend que l'objet n'est certainement pas dans son état d'origine. La source : Eugène Viollet-Le-Duc :
Dictionnaire de VLD 
Viollet-Le-Duc qui a activement participé aux travaux de restauration de la Basilique de Saint-Denis. 

Ceci est l'information la plus précise que l'on trouve sur le net. Au moins, on sait qu'il y a danger !

2. Demander aux personnes concernées.
Puisque j'en étais à passer des tas de coups de fil à Saint-Denis, j'en ai profité pour contacter ceux qui sont le plus en contact avec les oeuvres : les guides conférenciers. 
Avec mon bol habituel... Personne. Je laisse un message. La réponse est venue rapidement. Aucun des guides conférenciers n'était au courant de quoi que ce soit concernant la question qui me préoccupait (sur laquelle je reviendrai). Voir le conservateur, m'annoncent-ils. (Loin de moi l'idée de critiquer les guides de Saint Denis, vu le patrimoine auquel ils ont affaire, et l'objet qui m'intéressait... On a tous des priorités, et c'est normal.)
Le conservateur n'était pas plus au courant. Et il m'a fort gentiment renvoyée aux services techniques, qui eux ont été d'une efficacité redoutable. Merci à eux ! Mais, avant d'en arriver là, j'avais vu le retable... Alors, on va faire cela chronologiquement. 

3. Le sujet, risque ou pas ?
Retable de la Vie de la Vierge, scène du Massacre des Innocents, une mère qui essaie d'empêcher un soldat de tuer son enfant. Thème classique. Thème à risque, puisque nous sommes en Orient. Ce qui peut expliquer la décoration de la robe (bande dorée). D'autres éléments du retable montrent des marqueurs, comme le bonnet de Joseph. L'oeuvre est donc bel et bien à risque. Il faut du coup analyser le détail avec soin et récolter un maximum d'informations. Car la décoration du touret peut être un orientalisme.

4. Analyser l'oeuvre.
Ce qu'on voit (et que malheureusement, je ne peux pas montrer en photo), c'est une tête qui a été endommagée au niveau du sommet du touret. Usure, certainement. Je ne m'étends pas sur le reste du retable, qui est très intéressant, mais ce n'est pas le sujet. En prime, ce sont des détails qui ne posent pas problème, car les costumes, dans leurs grandes lignes, sont conformes aux normes XIIIe. C'est dans la décoration que les choses se compliquent. En résumé : nous avons une oeuvre qui est utilisable pour les formes générales, mais dangereuse (ou pas ? A définir) pour les détails. La routine dès que la décoration et les coiffes s'en mêlent... 
Bref, ce touret se compose de deux bandes superposées, sur une coiffe. Là, cela commence déjà à se compliquer : il y a des traits qui indiquent une crêpine. Posée sur une coiffe ? Ou directement sur les cheveux ? Les cheveux visibles sur les tempes, contrastant avec l'aspect lisse de la coiffe peuvent laisser envisager une coiffe dite de "Ste Brigitte", de la même couleur que les cheveux... Une étrangeté qui ne facilite guère la lecture de l'oeuvre. Et qui donc ne correspond pas trop à ce qui se fait à l'époque. 

Ca ressemble un peu à ça... Mais j'ai peut-être mis un peu trop de déco par rapport à ce qui subsiste.

La décoration du touret : elle est bien peinte. J'avais envisagé une possible déco sculptée qui aurait permis d'y voir plus clair (quoique...) : une déco en relief, saillante, aurait plus eu de chance d'être du XIIIe. Une déco peinte, ou en creux, peut s'ajouter n'importe quand. Cette décoration, partiellement effacée, est blanche sur une bonne partie de l'oeuvre où elle subsiste (touret et barbette). Mais, à certains endroits (haut de la tête, par exemple) elle est dorée. Le blanc peut avoir été la couche préparatoire du doré. 
Vu de dessus. C'est là que les restes de peinture dorée sont les plus nombreux

Une décoration brodée au fil d'or, pourquoi pas ? On en voit sur la barbette de Uta de Naumbourg. Et le fil d'or, contrairement au fil de soie teinté, a l'avantage de ne pas déteindre. Or, la barbette et le touret fin sont justement des parties qui sont fréquemment lavées, qui prennent la sueur, etc. Donc, des parties risquées quant à la teinture. Les voiles brodés d'or sont avérés début XIIIe, chez des religieuses ayant conservé des habitudes de nobles.
Uta, qui reste un personnage à risque (et polychromie du XVe sur une sculpture du XIIIe)

On a de la broderie de couleurs sur un touret espagnol, mais la taille de l'objet n'est en rien comparable, et il était porté sur une base de parchemin, pour maintenir la forme de l'objet, fort haut. En outre, c'est la partie supérieure de la bande de tissu (donc celle la plus éloignée de la peau) qui était décorée. Exemple à prendre en compte, mais, les différences sont éloquentes. D'autres possibles tourets espagnols présentent quelques décorations, mais verticales. Là aussi, la différence paraît intéressante.

Maintenant, la question à se poser : est-ce que ce décor peut être du XIIIe siècle ?
Le décor lui même se retrouve sur un vitrail de l'Arbre de Jessé, juste derrière le retable. 

L'Arbre de Jessé d'Eugène (avec un peu d'original dedans). La décoration du touret se retrouve sur la fine bande bleue autour du motif central.
Ballot 3 : vitrail de Viollet-Le-Duc. 
Pas Ballot : on a ce même motif à Chartres. Donc, le motif d'ondulation et point peut être XIIIe.
Chartres, vitrail de Saint Julien. Le zigouigoui se voit sur la colonne, et sur d'autres vitraux.

Viollet-Le-Duc parle de modifications. L'oeuvre est-elle intacte ? A t-elle bien été modifiée ? La polychromie est-elle d'époque ? Pour Naumburg, par exemple, elle date du XVe siècle. D'autres sculptures médiévales ont une couleur datant du XVIIe siècle. Voilà la question à laquelle les guides de Saint-Denis et le conservateur ne pouvaient répondre : date de la polychromie. Mais ils savaient où s'adresser. 

La réponse du service technique n'était pas complète. Et pour cause.
Ce retable n'est pas, à l'origine, de Saint Denis. On ignore d'où il vient. Il a été trouvé au dépôt des Petits-Augustins (Musée des Monuments Français). Le retable original de la Chapelle de la Vierge avait disparu. Ce retable d'origine inconnue raconte des scènes de la Vie de la Vierge... Il y a un trou à combler à Saint Denis... On y place ce bas-relief. Et tout le monde est content. 
Ceci fut fait en 1830, par Debret. Petit détail... Ce n'était pas en tant que retable, mais en tant que devant d'autel.
L'histoire de ce "retable" se complique... Quand Viollet-Le-Duc parle de modifications, c'est un doux euphémisme. 
Parce qu'en 1842, le bas-relief change de choeur... 
Et si Viollet-Le-Duc est aussi bien placé pour parler des modifications de cette oeuvre, c'est qu'il y a lui même contribué. Entre 1854 et 1856, Eugène décide de la renvoyer dans la chapelle de la Vierge, en tant que retable, cette fois. Sa position actuelle. 
Quelle histoire ! En une quinzaine d'années !
Mais bon, là, ce sont des déplacements. Il convient maintenant de savoir si l'oeuvre en elle même a été transformée. 
Car on parle d'un bas-relief qui a vécu la Révolution Française (puisqu'il s'est retrouvé aux Monuments Français). Et dont on ne sait rien... (J'insiste, parce que c'est toujours énervant de ne pas savoir. On n'a pas accès aux éventuelles informations concernant toutes les interventions possibles entre le XIIIe et le début du XIXe)
Indice 1, provenant de Notre Dame de Paris. La tête n'est pas tombée toute seule.

Et... on sait que les oeuvres en général ont beaucoup souffert lors de la Révolution (ou les Guerres de Religion, ou toute guerre, d'ailleurs...). N'importe quel historien de l'art n'aura aucune difficulté à vous indiquer quelles parties des oeuvres sont les premières victimes des iconoclastes divers et variés : têtes, parties génitales, seins. 
Indice 2, toujours Notre Dame de Paris.

Où se porte le touret ?

A Sens...

Qu'en est-il donc des têtes ?
Les infos fournies par les services techniques sont claires :
REMPLACEMENT AU XIXE SIECLE DES TETES ET ELEMENTS SUIVANTS : 
TETES DES ROIS MAGES, COURONNE DE LA VIERGE,  TETE D'HERODE, TETE DE L'ENFANT DANS LA FUITE EN EGYPTE. 
On a la date précise : 1830, et le nom du restaurateur (ma foi, plutôt doué...) : monsieur Blois. 
L'oeuvre a souffert. Elle a bien été victime des iconoclastes.
Notons cependant que la tête de notre femme du Massacre des Innocents semble être d'époque. 

Alors, où serait le problème ?

Alors : la polychromie date du XIXe siècle
Sur quelles bases ? 
Fantaisie du restaurateur pour faire plus joli ? 
Reste d'une polychromie précédente ? Mais alors, de quelle date ? Et on retombe là sur l'impossibilité d'en savoir plus. 
La tête est bien XIIIe, mais... Les interventions subies par l'oeuvre font que la décoration est un sujet dangereux (en plus de l'origine de la femme, qui est, à la base, un sujet à risque). 
En outre aucun autre exemple comparable, qui ne pose pas de problème de datation, de transformation, n'est là pour confirmer la possibilité du motif pour le XIIIe siècle. Cela pose aussi la question de la couleur d'origine de la coiffe (ou cheveux ?) et de l'existence, ou non, de la crêpine sur cette coiffe.
Du coup, la question de l'orientalisme en devient secondaire... Pour couronner le tout... 

Toutes les infos concernant les modifications dont le bas-relief a fait l'objet au cours du XIXe siècle sont disponibles dans l'ouvrage Les Premiers Retables, dont j'ai déjà parlé Ici même, p. 244.
RV p. 244...

Pour conclure, ce touret décoré est un nouvel exemple des précautions à prendre quand on est face à un objet unique. 
Nous sommes de nouveau devant une oeuvre qui a été modifiée au XIXe siècle, qui n'est donc pas dans son état d'origine, et il est impossible de connaître cet état d'origine. 
Il est obligatoire de se poser des questions, de bonnes questions, de chercher, encore et encore avant d'entreprendre quoi que ce soit... Et, dans le doute, de s'abstenir. 
En attendant de trouver une pièce comparable, moins problématique.

mardi 14 février 2017

GISANTS TENDANCE

DES GISANTS A LA MODE
Méfiez-vous, épisode... Encore un...

On se souvient du gisant considéré comme étant celui de madame Chaucer qui était un peu vieux pour elle.
Facile à voir avec le costume.


Berthe Au Grand Pied... Tellement grand qu'il se retrouve au XIIIe.
Supposition : Et si certains gisants étaient un peu trop récents ?

Après tout, on ne manque pas de gisants de souverains mérovingiens et carolingiens à Saint-Denis, du plus pur style gothique.
Des cas isolés ?
Evidemment non.
Il était relativement courant de placer les morts dans de nouveaux tombeaux, ou de "rafraîchir" la tombe.

On ne parlera pas ici (enfin, on va bien voir) des restaurations XIXe, responsables de tant de bizarreries.
Oui, généralement, quand on a une anomalie, c'est à dire le truc costume qui n'est pas normal à la date supposée de l'oeuvre, pointe le bout de son nez, le XIXe n'est pas loin.
Eh bien parfois, ce n'est pas lui.

Et du coup, on se dit que... Si ce n'est pas le XIXe, alors, c'est bon !
Mais bien sûr.
On disait quoi au sujet des gisants des souverains mérovingiens et carolingiens de Saint-Denis ?

Bref, nous allons voir un premier exemple de gisants à anomalies pour lesquels le XIXe est totalement innocent (ou alors, un petit coup de peinture, peut-être... ou un ajout de mains et accessoires... Bon, d'accord, il n'est pas si innocent que ça), gisants que l'on trouve régulièrement cités comme sources XIIIe.
Ce qui, du coup, justifierait certaines coquetteries et des costumes qui sortent de l'ordinaire.

En route pour l'Allemagne 

Dans une ville que j'aime bien. Stuttgart

On y trouve, entre autres merveilles (huit Burne-Jones. C'est suffisant pour rendre la ville très attrayante. Et il n'y a pas que ça !) un très beau gisant double.



Celui d'Ulrich I de Württenberg, et de sa seconde épouse, Agnes de Schleisen-Leignitz. 
Leurs dates : pour Ulrich, vers 1226-1265, et pour Agnes : vers 1242-1265.

En se basant sur leurs dates de décès, on peut les considérer comme sources fiables pour... on va dire... autour de 1270. 

Ceux qui sont familiers des coiffes XIIIe sauront voir ce qui est remarquable : les voiles d'Agnes.
Les voiles à bord ondulé apparaissent à la fin du XIIIe (voir la coiffe de ste Gertrude, sur sa châsse, à Nivelles).


Ulrich et Agnes. Visibles à Stuttgart

Mais, en 1265... Ou même en 1270, c'est peut-être un peu tôt.
Le problème c'est que sous son voile principal, Agnes porte une autre coiffe. Une coiffe bien plus compliquée, faite d'une multitude de petites ondulations. Bref, une coiffe à rucher, comme on en verra beaucoup au XIVe siècle.


Tête de sainte femme, après 1350, Strasbourg, Musée de l'OEuvre Notre-Dame. Un joli voile froncé comme celui d'Agnes (mais sans la coiffe à rucher)

Et là... On est, normalement, en plein XIVe. Pour du XIIIe, ce serait exceptionnel.
Voilà donc une superbe source qui indique que ces coiffes sont bien plus anciennes qu'on ne le pensait !
Il est donc légitime de classer ces coiffes parmi des sources pour le XIIIe.
Agnes serait-elle une lanceuse de mode ?

Merci la Stiftskirche de Stuttgart.
La Stiftskirche de Stuttgart.


Ah oui, mais... Quand on regarde la biographie du couple...
Ils ont été enterrés peu après leur mort à la Stiftskirche de Beutelsbach.

Pas Stuttgart.

Oups !
La Stiftskirche de Beutelsbach. Lieu de sépulture n°1 du couple, avant transfert... (Personnellement, je trouve qu'ils y ont perdu au change...). Si on voulait des gisants XIIIe, il fallait aller là.
C'est en 1321 que leurs dépouilles ont été transportées de Beutelsbach à Stuttgart.
Du coup, le double gisant... Il ne serait pas plutôt du XIVe siècle ?
Là, la coiffe à rucher d'Agnes colle parfaitement.

La date de décès est généralement une indication précieuse. Mais on ne doit pas perdre de vue les transformations possibles, les nouvelles inhumations, etc. Or, dans le cas d'Agnes et Ulrich, il y a bel et bien eu transfert de corps.

Mais la coiffe n'est pas le seul problème.

Il y a un autre élément étrange sur ce groupe sculpté. Le manteau d'Ulrich est, dans sa version actuelle, fermé par un las avec une boucle... Chose jamais vue jusqu'ici (si quelqu'un en connait des exemples, je prends).
Bildindex. On peut zoomer.

Or, un dessin du XVIe siècle montre les gisants sans mains, mais, surtout, le las est plus conforme, et sans boucle.
L'épée d'Ulrich a été considérablement restaurée, on a mis une réplique de l'église dans les mains d'Agnes.
Les interventions sont donc nombreuses. Le dessin du XVIe siècle est... un dessin du XVIe siècle, avec sa version des gisants médiévaux, forcément éloignée du style gothique. Néanmoins, les lacunes sont certainement représentatives de l'état des sculptures en 1583... La Réforme a dû passer par là (l'église est maintenant dédiée au culte évangélique).


Le dessin de 1583... On voit qu'il manque pas mal de choses... Et que c'est du plus pur style "le gothique vu par la Renaissance".


Il y a ainsi plusieurs anomalies sur ces sculptures. Dont deux très importantes (je préfère ne pas parler de l'épée... Je laisse ça à ceux qui sont plus savants que moi en ce qui concerne les trucs qui coupent).
L'une d'elle date de la réalisation du gisant, bien postérieur au décès d'Agnes.
L'autre semble être une restauration abusive du XIXe siècle.

Quoi qu'il en soit, la coiffure d'Agnes montre que lorsque l'on étudie le costume médiéval, la date de décès de la personne représentée sur un gisant n'est pas une indication suffisante pour la date du gisant lui même. Il convient, en présence d'anomalie, de chercher s'il n'y aurait pas quelque chose dans l'histoire de l'oeuvre qui pourrait interpeler, et expliquer que cette anomalie n'en était finalement pas une quand le gisant a été sculpté. Plus de 50 ans après la mort d'Agnes...

Au XIVe siècle...


(photos Wikimedia Commons, T. A.)

dimanche 12 février 2017

AMOURS, GLOIRE ET RONCHON

EFFIE GRAY
De Richard Laxton
2014



Celui là aussi, il était temps que je le regarde. 
Un film qui gravite autour des Préraph, forcément, à un moment ou à un autre, je ne laisse pas passer. Et comme en prime j'adore Emma Thompson... On va pas se priver. 


Arrivée au Home Sweet Home pour Mr and Mrs Ruskin (Greg Wise, remarquable en ronchon coincé et cuistre, et Dakota Tanning)

Une jolie histoire de mariage entre Effie Gray, une jeune et jolie écossaise, et John Ruskin, le plus célèbre critique d'art anglais du XIXe siècle... Celui qui a fait beaucoup pour Turner, et pour les Préraphaélites (même s'il est arrivé à la fin de la bataille... On y reviendra).

En fait, dans la catégorie mariage foireux, celui-ci met la barre très haut ! 
Une belle-famille qui vend du rêve (Julie Walters et David Suchet)

Entre, le mari ronchon qui ne s'intéresse qu'à ses écrits, la belle-mère ultra méga possessive qui ne jure que par son fifils chéri et qui donc déteste la bru, et va même la bourrer de laudanum histoire de calmer l'hystérique, et le beau-père qui vaut pas mieux et est aussi béât d'admiration devant fiston... La pauvre Effie va un peu déguster. 


Aaaaaaaaaah... Ce bleu ! (pardon... Je m'égare)

Le mariage non consommé,  c'est déjà top. J'ai bien aimé le travail en filigrane autour de la jeune soeur d'Effie... C'est à peine suggéré, mais ça laisse deviner le problème de Ruskin. Effie, qu'il courtisait plus ou moins quand elle avait 12 ans, aurait-elle été un peu trop vieille quand il l'épousa à 18 ? On n'a jamais su les vraies raisons de la non-consommation (on a suggéré le dégoût soit des poils, soit des règles). 
Sophie Gray, portrait de Millais, 1857, coll. part.

Jouer sur le personnage de Sophie et rappeler qu'Effie était très jeune quand elle et Ruskin se sont fréquentés serait une discrète touche qui pointerait dans la direction du problème. (Et si en plus on ajoute la fiancée suivante de Ruskin... Qui était aussi très jeune... On a l'individu trèèèèèèèèèèèès sain... Pour rassurer tout le monde, la famille de Rose La Touche -oui, y avait une blague- a pris des infos auprès d'Effie et a empêché le mariage).
Ruskin par Millais, 1853-54, Ashmolean Museum, Oxford.

On devine donc très vite que le mariage est un fiasco et que la vie chez les Ruskin est très fun, si on aime le bruit des pendules, des repas silencieux, et les belles-mères abusives. 


Ambiance chaleureuse...

Et Effie dans tout ça ? Elle préfère la vie mondaine. Et elle va se faire une amie, Lady Eastlake (Emma Thompson). Lady Eastlake est un perso assez important dans l'art anglais de la 2e moitié du XIXe. Et je suis très contente de la voir dans le film. Parce que, quand même, si on parle des muses (Jane Morris, Fanny Cornforth, Alexa Wilding), des femmes artistes -souvent muses aussi (Liz Siddall, Marie Stillman, Maria Zambaco, Evelyn de Morgan -euh... Help !), des amies intimes-confidentes (Frances Horner, Helen Mary Gaskell, Aglaia Coronio), les femmes qui ont écrit des choses intéressantes sur l'art de leur époque, ou des époques précédentes... Elles sont scandaleusement zappées. Je pense en particulier à Julia Cartwright, qui, selon Burne-Jones, avait écrit les choses les plus intelligentes à son sujet. Et il y a surtout Mrs Jameson, qui travailla énormément sur l'iconographie et à laquelle Ruskin piqua quelques idées. Mrs Jameson n'a pas pu finir son dernier ouvrage "Story of our Lord" (illustré de gravures faites par Poynter, le beau-frère de Burne-Jones, au passage). C'est Lady Eastlake qui a fini le boulot. 
La vraie Lady Eastlake dans les années 1830 (donc, premier mariage, donc pas encore Lady Eastlake...)
 
Rien que ça, même si ce n'est guère appuyé, remet quelques petites pendules à l'heure, en montrant que la femme du directeur de la Royal Academy, et de la National Gallery n'était pas une potiche. Mais une historienne de l'art reconnue de son temps. Et aussi de nos jours par les rares qui tiennent compte des victoriennes qui écrivaient.


Lady Eastlake (Emma Thompson) et Effie, devant un tableau de Millais... Je trouve l'arrière plan assez intéressant dans le contexte.
Il y a d'ailleurs un parallèle intéressant entre le couple Eastlake et le couple Ruskin. L'un a fini par très bien fonctionner, par un attrait mutuel pour l'art. L'autre a mal tourné... Et pourtant Effie est tout aussi passionnée. Bref, l'une est bien tombée. Pas l'autre. 
On ressent évidemment de la sympathie pour Effie. Ruskin fait un peu pitié. Ses parents, surtout la mère, sont carrément antipathiques (mais on est prévenu dès le début du film...). 
Je passe sur le relou vénitien.
Le relou vénitien

Et il y a Millais... Qui au moins la comprend. Lady Eastlake aidera Effie à quitter Ruskin. Millais n'a plus qu'à attendre l'annulation.Autrement dit, Millais est intelligent, sensible, et amoureux... Et en plus, il sait peindre.
Millais (Tom Sturridge)


La suite pas racontée... Effie et Millais ont 8 enfants. Ruskin. Rien. Evidemment, celui-ci ne joue plus trop le rôle de mécène pour Millais (étonnant...). Effie devra abandonner la vie mondaine qu'elle adorait. La reine Victoria n'appréciant pas l'histoire de l'annulation de mariage. 

Effie Gray, par Millais, 1853.

C'est la seule ombre au tableau. On accusera Effie d'être responsable de la peinture moins intéressante, plus commerciale de Millais, qui avait 8 enfants à nourrir. Mais, elle n'a pas l'air de l'avoir poussé dans cette voie. 
Et puis, sur la fin, elle aura le droit, une fois, d'approcher la reine. Si, si... 
My second sermon, 1864, Victoria and Albert Museum, Londres. L'une des filles d'Effie et Millais.

Le mouvement préraphaélite explose peu après que Ruskin ne s'y intéresse. Mais ça repart avec l'arrivée de mes duettistes favoris, Ned et Topsy. Ruskin se tournera vers Rossetti, puis Burne-Jones. Il paiera même le voyage de noces de Ned et Georgie. Ned devait fournir des dessins. Juste que... Ruskin les a accompagnés. Etre en voyage de noces à Venise, avec un ronchon pareil. Bonjour l'ambiance !

Et, contrairement à Desperate Romantics, les tableaux ne sont pas des copies affreuses des originaux. Ouf !!!
The Order of Release, 1852, Tate Gallery, Londres. Effie posa pour le tableau. Il n'y avait encore rien entre elle et Millais à cette date...


Ah, oui, les costumes...
Ben... En fait, j'ai pas trop regardé. A priori, la plupart collent bien à l'époque (peut-être une ou deux robes trop tardives). Le piège crinoline a été évité, puisqu'on est au début des années 1850, pas à la fin. 
Les coiffures... Au fur et à mesure qu'Effie vieillit, les cheveux montent, heureusement. Je crois que certaines coiffures de Lady Eastlake sont plus tardives. A vérifier. Mais, s'il y a de petits arrangements, ça ne nuit pas au film.
Bref, pas d'anachronisme à s'arracher les cheveux...

Finalement, on se laisse prendre.
Parce qu'en plus, les acteurs sont excellents.  

A VOIR 
SURTOUT POUR LES AMATEURS DE PRERAPHAELITES, évidemment...

jeudi 5 janvier 2017

CONVENTION DU COSTUME

TABLE RONDE
Etudier et analyser les sources en costume historique
Avec Sylvie Peyrault et Elisabeth Daubrais.

Un autre extrait de l'excellente convention du costume 2016. Une table ronde sur les sources.
Visible ici !

Je précise à toutes fins utiles que mon exemple d'action/réaction à la fin nécessite un gros développement (surtout au début...), qui viendra un jour. (Ce sont un peu des recherches en cours... Chut !)

lundi 2 janvier 2017

MEFIEZ VOUS DES IMITATIONS 2

A en perdre la tête
Une histoire de menton


Eugène Delacroix, La Prise de Constantinople par les Croisés, 1840, Musée du Louvres, Paris. photo RMN, René-Gabriel Ojéda. Les Croisades vues par Gégène...

Le cas de notre cher néo-gothique a été abordé (et je pense qu'on va y revenir...)
Mais... Qu'en est-il du néo-classique mélangé au gothique ? Le néo-glossique ? (J'assume l'entière responsabilité de ce néologisme).
Les Croisades version Overbeck (illustration de la Jérusalem Délivrée, Casino Massimo, Rome, 1819). On s'y croirait. Si, si... Exemple d'oeuvre des peintres allemands dits "nazaréens".


Pour le cas du néo-closthique (ça me plait bien aussi) on parle en France d'art troubadour (mais c'est moins drôle comme terme). C'est même un courant de la peinture romantique. Ne cherchez pas d'historicité là dedans... C'est peine perdue ! Ca ne cherche même pas. Et pourtant, on a des grands noms qui s'y sont essayé. Genre... Delacroix. Excusez du peu. Ou Ingres (j'suis dans le camp Delacroix).


Ingres, Paolo et Francesca, 1819, Musée des Beaux-Arts, Angers. On se croirait chez Zeffirelli, finalement... Mais bon, c'est pas très 14e, ça...

C'est assez marrant. Et si on ne cherche pas l'historicité là dedans, rassurez-vous, les artistes de l'époque non plus. Enfin, pas trop.
En gros... C'est quand même avant l'autre Eugène... Viollet-le-Duc (parce que Delacroix aussi s'appelait Eugène). Et c'est là qu'on voit qu'Eugène (VLD) a fait vraiment beaucoup pour l'avancée du schmilblick médiéval. Il a un peu remis les églises au milieu des villages. Parce que c'était quand même un gros bazar d'époques variées qui voulaient faire Alemoyennache. Merci Eugène (VLD. Et Delacroix aussi pour l'ensemble de son oeuvre même si c'est quand même plus Romantique que Romédiévale. J'ai eu un générateur de jeux de mots pour mon Noël ! Et je vais m'en servir !)


Ary Scheffer, Elisabeth de Hongrie distribuant ses biens aux pauvres, 1829, Musée des Beaux Arts, Angers. C'est pas très XIIIe, ça... Mais y a de l'idée, de très loin, en 14e. (De très très loin, dans le noir)

Revenons à nos troubadours. Si certains font quand même des trucs géniaux (Delacroix), d'autres se contentent d'assaisonner les schémas néo-classiques à la nouvelle mode médiévalo-romantique. Parfois, ça rend bien quand même (si, si... Le Paolo et Francesca d'Ingres, il est chouette).
C'est souvent bien plus facile à repérer que du néo post VLD. Parce que, justement, on a un gros mélange des époques, et ça se voit dès qu'on a un peu l'habitude des costumes et de l'architecture. Quand je dis "un peu", ce n'est pas un euphémisme. Le mélange est visible même pour un néophyte. Et surtout... Il n'y a pas de volonté d'imiter l'art médiéval. C'est d'ailleurs pour cela que même un néophyte reconnait ce type de néo.
Philippe Coupin de la Couperie, Les Amours Funestes de Francesca de Rimini, 1822. Musée des Beaux Arts, Lille. C'est toujours pas très 14e. On admire le profil grec de Paolo, et la bouche Raphael de Francesca.

En plus, comme les artistes ont suivi les cours des différentes écoles des Beaux Arts (quels que soient les pays) et que la base de l'éducation là bas c'était... la sculpture antique et la peinture du XVIe siècle... Ben, on va pas y retrouver des canons de beauté sculpture romane. On va, en gros, voir des statues grecques avec une armure de plate, et une petite bouche à la Raphaël.
Et c'est pour ça que c'est fastoche à repérer !

Mais...

Sinon, ce ne serait pas drôle...

Parfois... Ces artistes se sont lancés dans la restauration. Durant la Restauration, c'est le bon moment (en dehors du jeu de mot, il y a une réelle volonté de promotion du Moyen Age durant la Restauration... But politique, tout ça, tout ça... Le Moyen Age a toujours été instrumentalisé. C'est le marché aux idéologies. On y retrouve tout ce qu'on veut, donc, tout le monde l'utilise allègrement... Pour tout, et son contraire).
Pas récupérée du tout. C'est pour faire avancer le schmilblick...


Et là, on arrête un peu les blagues. On a tous les cas de figure... Du bon, et du moins bon. Quand on a du bon, on remercie l'administration, qui a demandé des rapports, qui sont dans les archives. Même si on n'a pas forcément les rapports détaillés, on sait qu'il y a eu une intervention. Ce qui explique des anomalies niveau costume.
Les iconoclastes visent deux choses en premier : les têtes et les parties génitales. Après, on attaque les mains. Les raisons dépendent souvent du type d'iconoclaste : coincé religieux, ou révolutionnaire qui veut casser les symboles du passé. Je vous laisse deviner ce que chaque catégorie va viser en premier. (C'est facile)
Façade de la cathédrale d'Auxerre. Là, ce sont les Huguenots... Mais on a eu la même chose à la Révolution.

Forcément, au XIXe siècle, ce qu'il faut surtout réparer ce sont les dégâts de la Révolution. Et donc, on remplace les têtes coupées. Logique. (Quand je décide d'arrêter les blagues, c'est l'Histoire qui fait de l'humour noir... Je suis coincée.)
On remplace les têtes quand on a du bol. Parce que parfois, c'est la statue entière qui est détruite. Et parfois... on a récupéré la tête, mais elle a été vendue... Bref, là aussi, on trouve de tout. Et, malheureusement, peu d'oeuvres intactes. Pour beaucoup d'oeuvres restaurées, modifiées, transformées... Parfois hybrides. Un corps gothique avec une tête XIXe.
Gisant de l'église St Thibaud de Joigny. La tête est XIXe. La nature exacte de l'intervention est inconnue (il faudrait fouiller dans les archives, et les services municipaux ne sont pas sûrs que la réponse y est). Mais l'anomalie costume est notable.

Si l'artiste a bien saisi les grands principes des modèles médiévaux, on a un bon pastiche, ce qui peut-être une source d'erreur.

Mais... Et c'est là que les néo-closthiques sont une bénédiction... Si le restaurateur est de formation classique, et pas très sensible à l'art médiéval. Ca se voit ! Et ça se voit à quoi ? Il nous a fait un visage de statue antique !
St Etienne, cathédrale de Sens. Il a su garder sa tête...

C'est le cas, par exemple, de la Vierge de la basilique de Longpont. Il y a un gros indice : toutes les grandes statues autour sont décapitées. Pas elle. Là, c'est suspect. Mais n'oublions pas que le St Etienne de Sens a échappé au vandalisme parce que quelqu'un lui a mis un bonnet phrygien sur la tête. A quoi ça tient, quand même. Donc, peut-être que cette Vierge a été épargnée pour une raison similaire.
Vierge de Longpont.

Eh non ! Là, ça se voit. Elle a une nouvelle tête. Mâchoire un peu trop carrée. Air grave. Menton bien rond.
Et ça, c'est antique... Y a un petit air...

Ca fait vraiment plus antique que XIIIe. Même les sculptures les plus antiquisantes de Reims, par exemple, ont une mâchoire un peu plus douce.
Vierge de la Visitation, Reims, Pas vraiment la même mâchoire.

C'est un beau petit exemple de restauration XIXe facilement repérable.
Les yeux ont un petit côté gothique... Mais plus bas... Ca ne va plus.


On retrouve la mâchoire.
Eve de la cathédrale de Reims. Autre type de visage... Menton plus fin.
 Restauration qui a consisté à remplacer la tête perdue, sur un corps qui lui est médiéval. On perd un peu en cohérence de l'oeuvre. Mais au moins, on sait à quoi s'en tenir : il y a restauration.