mardi 14 février 2017

GISANTS TENDANCE

DES GISANTS A LA MODE
Méfiez-vous, épisode... Encore un...

On se souvient du gisant considéré comme étant celui de madame Chaucer qui était un peu vieux pour elle.
Facile à voir avec le costume.


Berthe Au Grand Pied... Tellement grand qu'il se retrouve au XIIIe.
Supposition : Et si certains gisants étaient un peu trop récents ?

Après tout, on ne manque pas de gisants de souverains mérovingiens et carolingiens à Saint-Denis, du plus pur style gothique.
Des cas isolés ?
Evidemment non.
Il était relativement courant de placer les morts dans de nouveaux tombeaux, ou de "rafraîchir" la tombe.

On ne parlera pas ici (enfin, on va bien voir) des restaurations XIXe, responsables de tant de bizarreries.
Oui, généralement, quand on a une anomalie, c'est à dire le truc costume qui n'est pas normal à la date supposée de l'oeuvre, pointe le bout de son nez, le XIXe n'est pas loin.
Eh bien parfois, ce n'est pas lui.

Et du coup, on se dit que... Si ce n'est pas le XIXe, alors, c'est bon !
Mais bien sûr.
On disait quoi au sujet des gisants des souverains mérovingiens et carolingiens de Saint-Denis ?

Bref, nous allons voir un premier exemple de gisants à anomalies pour lesquels le XIXe est totalement innocent (ou alors, un petit coup de peinture, peut-être... ou un ajout de mains et accessoires... Bon, d'accord, il n'est pas si innocent que ça), gisants que l'on trouve régulièrement cités comme sources XIIIe.
Ce qui, du coup, justifierait certaines coquetteries et des costumes qui sortent de l'ordinaire.

En route pour l'Allemagne 

Dans une ville que j'aime bien. Stuttgart

On y trouve, entre autres merveilles (huit Burne-Jones. C'est suffisant pour rendre la ville très attrayante. Et il n'y a pas que ça !) un très beau gisant double.



Celui d'Ulrich I de Württenberg, et de sa seconde épouse, Agnes de Schleisen-Leignitz. 
Leurs dates : pour Ulrich, vers 1226-1265, et pour Agnes : vers 1242-1265.

En se basant sur leurs dates de décès, on peut les considérer comme sources fiables pour... on va dire... autour de 1270. 

Ceux qui sont familiers des coiffes XIIIe sauront voir ce qui est remarquable : les voiles d'Agnes.
Les voiles à bord ondulé apparaissent à la fin du XIIIe (voir la coiffe de ste Gertrude, sur sa châsse, à Nivelles).


Ulrich et Agnes. Visibles à Stuttgart

Mais, en 1265... Ou même en 1270, c'est peut-être un peu tôt.
Le problème c'est que sous son voile principal, Agnes porte une autre coiffe. Une coiffe bien plus compliquée, faite d'une multitude de petites ondulations. Bref, une coiffe à rucher, comme on en verra beaucoup au XIVe siècle.


Tête de sainte femme, après 1350, Strasbourg, Musée de l'OEuvre Notre-Dame. Un joli voile froncé comme celui d'Agnes (mais sans la coiffe à rucher)

Et là... On est, normalement, en plein XIVe. Pour du XIIIe, ce serait exceptionnel.
Voilà donc une superbe source qui indique que ces coiffes sont bien plus anciennes qu'on ne le pensait !
Il est donc légitime de classer ces coiffes parmi des sources pour le XIIIe.
Agnes serait-elle une lanceuse de mode ?

Merci la Stiftskirche de Stuttgart.
La Stiftskirche de Stuttgart.


Ah oui, mais... Quand on regarde la biographie du couple...
Ils ont été enterrés peu après leur mort à la Stiftskirche de Beutelsbach.

Pas Stuttgart.

Oups !
La Stiftskirche de Beutelsbach. Lieu de sépulture n°1 du couple, avant transfert... (Personnellement, je trouve qu'ils y ont perdu au change...). Si on voulait des gisants XIIIe, il fallait aller là.
C'est en 1321 que leurs dépouilles ont été transportées de Beutelsbach à Stuttgart.
Du coup, le double gisant... Il ne serait pas plutôt du XIVe siècle ?
Là, la coiffe à rucher d'Agnes colle parfaitement.

La date de décès est généralement une indication précieuse. Mais on ne doit pas perdre de vue les transformations possibles, les nouvelles inhumations, etc. Or, dans le cas d'Agnes et Ulrich, il y a bel et bien eu transfert de corps.

Mais la coiffe n'est pas le seul problème.

Il y a un autre élément étrange sur ce groupe sculpté. Le manteau d'Ulrich est, dans sa version actuelle, fermé par un las avec une boucle... Chose jamais vue jusqu'ici (si quelqu'un en connait des exemples, je prends).
Bildindex. On peut zoomer.

Or, un dessin du XVIe siècle montre les gisants sans mains, mais, surtout, le las est plus conforme, et sans boucle.
L'épée d'Ulrich a été considérablement restaurée, on a mis une réplique de l'église dans les mains d'Agnes.
Les interventions sont donc nombreuses. Le dessin du XVIe siècle est... un dessin du XVIe siècle, avec sa version des gisants médiévaux, forcément éloignée du style gothique. Néanmoins, les lacunes sont certainement représentatives de l'état des sculptures en 1583... La Réforme a dû passer par là (l'église est maintenant dédiée au culte évangélique).


Le dessin de 1583... On voit qu'il manque pas mal de choses... Et que c'est du plus pur style "le gothique vu par la Renaissance".


Il y a ainsi plusieurs anomalies sur ces sculptures. Dont deux très importantes (je préfère ne pas parler de l'épée... Je laisse ça à ceux qui sont plus savants que moi en ce qui concerne les trucs qui coupent).
L'une d'elle date de la réalisation du gisant, bien postérieur au décès d'Agnes.
L'autre semble être une restauration abusive du XIXe siècle.

Quoi qu'il en soit, la coiffure d'Agnes montre que lorsque l'on étudie le costume médiéval, la date de décès de la personne représentée sur un gisant n'est pas une indication suffisante pour la date du gisant lui même. Il convient, en présence d'anomalie, de chercher s'il n'y aurait pas quelque chose dans l'histoire de l'oeuvre qui pourrait interpeler, et expliquer que cette anomalie n'en était finalement pas une quand le gisant a été sculpté. Plus de 50 ans après la mort d'Agnes...

Au XIVe siècle...


(photos Wikimedia Commons, T. A.)

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