mercredi 1 avril 2020

ACCESSOIRES

CES OBJETS MYSTERIEUX
C'est sourcé, mais ça coule pas de source... 



Les accessoires sont les compléments indispensables de toute tenue (surtout les chaussures, ça peut aider...)

Un bon nombre d'entre eux nous sont connus par des sources écrites, archéologiques et iconographiques, le tout datable et exploitable sans trop de risque. Là, c'est le bingo ! On a toute la documentation possible. Difficile de se planter si tout coïncide sur une période donnée.

On a quand même à disposition un paquet d'objets : aumônières, bourses, chaussures, bagues, fermaux, fibules, ceintures, boucles de ceintures, couteaux, etc. qui venaient agrémenter les costumes. Mais, déjà dans cette liste, on peut trouver des accessoires qui nécessitent une analyse un peu poussée (d'où l'importance du croisement de sources, de la connaissance et de l'étude des contextes, etc.) : certains semblent, dans la limite des connaissances actuelles, être réservés à un usage précis, à un sexe, à un certain type de personnes (cas extrême : on a des couronnes royales... On va peut-être pas en faire un accessoire de paysan qui va aux champs... Ben, ça vaut pour les bagues épiscopales, les souliers liturgiques, les gants de fauconnerie, les tissus consacrés, Jean passe et des meilleures. CONTEXTE !).

Oui, parce que même des objets bien documentés peuvent être mal utilisés. Souvent de bonne foi (on n'a pas pensé à vérifier, ou, ben si tout le monde fait comme ça, doit y avoir une raison, ou oh ben cette personne elle paraît sérieuse, donc, ça doit être correct. Ah ! Les dégâts des baratineurs), parfois par manque d'accès aux informations exactes (voir le tissu aux perroquets qui est très mal daté sur le net), ou parce qu'on a envie d'avoir un truc, et finalement, on s'en tape de la date (dans ce cas, pas de problème tant qu'on ne prétend pas être au top de l'historicité).
Il y a aussi des cas avérés de mauvaise foi, ou de pseudo recherches, et les fameux "ils étaient pas c...", "Ca a été trouvé à la même époque à cet endroit là, donc ça va" (Caucase-Allemagne, la porte à côté), "Voilà la source" (tiens, récemment, on a eu le retour des encolures de vêtements à l'antique sur des enlus du XIe siècle, avec le "comment on les fait, ah ben oui, c'est sourcé, c'est une enlu du XIe, donc, ça va sur un costume XIe"), "oh ben, on n'a pas l'objet au XIVe, donc j'ai pris XVIe" (on va y revenir, à ces situations). Jean repasse avec des encore meilleures. Bref, même avec un objet documenté, on arrive à des reconstitutions peu probantes, ou, en recherche, à se poser d'autres questions (ou à oublier de se les poser, parce que... On s'en pose déjà tellement...).

Et alors, quand on a un objet documenté dans les textes, il se passe quoi ?

On se souvient peut-être du problème des décolletés, que Wirth avait mentionnés dans Le Corps et sa Parure, et que j'avais abordé ici : les décolletés au XIIIe
On a des traces écrites. Très peu de traces iconographiques. Depuis que Wirth a mis le doigt dessus, on en a trouvées d'autres. Pas beaucoup, on monte à 5 ou 6 oeuvres avant 1320, en gros. Mais cela indique bien que le costume XIIIe pouvait être un peu plus osé que ce qu'on pense. L'analyse des textes et des images laissant quand même ressortir qui se permettait ces fantaisies. Peu de sources, mais on parvient quand même à cerner la question. L'erreur de base aurait été de se baser sur ce que nous considérons maintenant comme des décolletés. Or, il faut, comme toujours, contextualiser.

Et on peut alors en déduire que ce qui est d'une banalité affligeante pour nous pouvait être choquant quand la norme c'est un vêtement qui monte jusqu'à la naissance du cou. Forcément, 10cm plus bas, c'est déjà osé !
Autrement dit :

Et on a aussi ces cas où, malgré les sources écrites, on ne trouve rien de précis en pièces archéo et iconographiques sur une période donnée.
Allez, on va voir un petit exemple sympa d'objet qui pose bien des questions, des problèmes... Un vrai casse tête...

J'ai nommé...
La pomme d'ambre.
A cause d'une BD qui est très responsable de mon humour pourri, et d'une série de bouquins de fantasy qui a bien marqué mon adolescence, le nom même ne pouvait que m'attirer. En plus, j'aime bien les parfums... Et l'ambre gris en particulier.
Les parfums au Moyen Âge, ce n'est pas un sujet facile. Les gens se lavaient, on le sait. Mais pour les parfums, il semble qu'on doive attendre un peu. C'est bien plus un truc d'Orientaux. Du coup, l'une des premières mentions de l'objet en rapport avec l'Occident est un cadeau de Baudouin IV, roi de Jérusalem, à Frédéric Barberousse, en 1174. On est dans du présent de luxe, fait à un personnage un tantinet important. Et ce serait du musc. Pour quel usage ? Privé ? Chapelle ? (Ca commence, les interrogations.)
Pour la suite, il faut patienter. Si l'on se réfère au catalogue Le Bain et le Miroir, qui est l'une des principales sources d'info sur les pommes de senteur, d'ambre, pomander, etc. on en recause en 1240. C'est l'évêque d'Acre (on est toujours en Orient) qui mentionne des pommes d'ambre importées d'Egypte (qui est en... Orient ! Oui !!! Vous avez gagné !).

Mention occidentale, enfin, en 1294. Achetée à un certain Roger d'Acre (vous situez) par la reine d'Angleterre. Une autre pauvresse. Ca nous fait un trou de 120 ans entre les 2 références aux pommes avec parfum en Europe occidentale. (En revanche, de la pomme comme ornement d'autel, etc. on en a depuis les Carolingiens). (Mais, ils en faisaient quoi ???)
On trouve d'autres mentions de ces pommes d'ambre, de senteurs, etc. Victor Gay, dans son glossaire, en cite quelques unes. 1295, chez le pape, avec, or, perles, et quelques cailloux d'espèces non précisées, 1319, dans l'inventaire de Louis X, pomme d'ambre garnie d'argent avec un cordon de soie rouge...(Ah ! Là, ça se porte. Merci. Mais... Où ? Comment ?)
Fin XIIIe, Marco Polo souligne que les habitants de Madagascar ont de l'ambre en abondance. "Ils ont beaucoup d'ambre, car il y a quantité de baleines dans la mer, qu'ils capturent, ainsi que de grands cachalots qui, comme les baleines, produisent de l'ambre." On peut supputer que si notre voyageur vénitien favori prend la peine de souligner ce fait, c'est qu'il valait la peine d'être souligné (oui, je me répète... Posez-vous, réfléchissez un peu, et devinez où je veux en venir...).
Pendant que vous réfléchissez, calculez la distance entre Mogadiscio et Madagascar.

Pour l'anecdote, Marco parlerait de Mogadiscio, mais y a eu confusion par la suite. Non, la main de Marco n'a jamais mis le pied à Madagascar. Du coup, ce serait à Mogadiscio qu'il y a plein d'ambre. Après, comme Marco n'a pas visité Mogadiscio non plus, ça reste du ragot !
Nan, pas d'escale à Mogadiscio, et encore moins à Madagascar.

Des pommes, des poires, et des scoubidous bidou ou !
L'objet devient plus courant par la suite. On va en avoir des sources de choses qui sentent. Parfois nommées pommes, poires, oiselets, poissons, cages (attention, on met les oiselets dans des poissons, des cages, des boites. Le contenant du parfum a lui même un contenant, luxueux, la plupart du temps). Les infos affluent vers la fin du XIVe et début XVe. Enfin ! Pour certains, il n'y a plus d'équivoque. Il semble aussi que des objets puissent être destinés à une pièce, et non être portés. Certains se suspendent dans des chambres.  Les parfums paraissent parfois être solides. Certains sont destinés à des fumigations (on a brûlé de l'ambre et du musc lors des funérailles de Jean Ier). On a aussi de l'eau de rose dans une poire (1380, Charles V). On a de l'or, des rubis, de l'émail, de l'argent.  De quoi faire sacrément mentir le proverbe "l'argent n'a pas d'odeur". Et ça ne va pas s'arrêter.
Différents réceptacles à parfums, dates indéterminées, dont, au premier plan, un pomander à compartiment (XVIe ? XVIIe). Le Palazzo Mocenigo de Venise pourrait mieux documenter ses collections.

Bref, on a tout une gamme d'objets parfumés, destinés à la haute élite, qui envahissent les inventaires à partir de la Peste Noire. Soit après 1348... Un moment important dans l'histoire médiévale (une épidémie qui dégomme 1/3 de la population, ça peut marquer) qui eut des conséquences sociales, économiques, psychologiques majeures. On va dépenser quand on en a les moyens. Le luxe va s'afficher et, aussi, on va affirmer son hygiène. Les soins de beauté et d'hygiène étaient jusque là du domaine du privé. On met maintenant en avant ses produits, ses objets, qui sont des preuves de bonne hygiène, et donc de bonne santé. Il faut aussi voir si, par le plus grand des hasards, cette épidémie n'aurait pas eu un impact sur le rapport avec l'eau. Ceci dit, ils continuent à se laver... Mais surtout, les vertus thérapeutiques des parfums sont bien réelles dans l'esprit de l'époque. Sentir son pomander est un acte qui permet d'éviter d'être atteint par la pestilence. Le collège de la faculté de médecine de Paris donne une recette en 1348 composée de 29 substances. Quand on cause ambre, musc ou civette, on simplifie légèrement la question...

Du coup, c'est pain béni pour ceux qui veulent savoir à quoi ressemblent ces objets, surtout à partir de la fin du XVe (wait... Mais... C'est plus le Moyen Âge alors ???). Ils ont des descriptions plus précises. On va en trouver à la pelle en pièces archéos, et on a même des images qui peuvent nous apprendre comment certains pouvaient se porter. Le catalogue Le Bain et le Miroir en propose pas mal de beaux exemples, pp. 326-327, datant d'entre la toute fin du Moyen Âge et le XVIIe siècle.
Le Titien (à sa mémère), portrait de Clarissa Strozzi, 1542, Berlin, Gemäldegalerie. A cette date, on en a des pommiers entiers. Des vergers ! Mais, c'est plus le Moyen Âge.
Oh purée (de pomme de terre), ça se complique !
Ce qui est marrant dans certaines sources écrites médiévales, c'est que... Les contenants de parfums ne sont pas portés seuls. Charles V a une pomme d'ambre avec 4 bandes d'or, 8 petites perles, 2 grosses, le tout pendant à un cordon de soie bleue, qui comporte un gros bouton de perle. Après, où il accrochait ça ? Ceinture ? Cou ? Va savoir, Charles (ah ben si, lui, il sait). Dans l'inventaire de 1379 de Charles, on a aussi des images d'ambre représentant des saints. Bon, au XVIe, il y a effectivement des pendants en ambre, représentant des personnages.
Pendant en ambre gris du XVIe siècle, New York, Metropolitan museum

Il semblerait que ce soit plus ancien, comme pratique (quoique, on va voir que les termes posent problèmes). On va trouver de l'argent doré avec une perle au bout, de l'argent avec de l'émail... On a aussi de l'ouvrage de Damas (ajouré), de l'ouvrage de Venise. Au final, les descriptions sont tellement riches et variées (selon la formule) qu'on peut se demander si l'ambre dont il est question est toujours l'ambre parfum... Parce que parfois, ça ressemble à des gros trucs. Quoique, quand on voit certaines sculptures, perles de rosaires, qui sont limite taille cerneaux de noix... Mais elles sont plus tardives. Il se pourrait qu'on ait eu des compositions sculptées dans de l'ambre, mêlant d'autres matières.
Conseil pour les profs qui s'ennuient (et ceux qui essaient de comprendre les pommes d'ambre)

Vous voyez, c'est pas simple, et les descriptions ne nous aident pas des masses sur certains points. Et puis, quand ce



  d'inventaire cause d'ambre jaune, il serait pas en train de nous causer de la résine made in Baltique ? (On a de l'ambre sans précision, du jaune, du noir -jais ? ou ancien nom de l'ambre gris ?- du blanc... C'est un peu le mic mac)
Du coup, pour éviter de trop se prendre la tête, on ne va tenir compte que des pommes...

Perle de Rosaire, avec la Passion du Christ, début XVI, Pays-Bas, New York, Metropolitan Museum, don Pierpont Morgan.
Et dans les années qui suivent, c'est pareil. Pommes, ambre de différentes couleurs, sculpture du Calvaire avec 157820 personnages sur un grain de riz... (oui, je blague... à peine...). Faudrait vraiment enquêter sur ce que le mot "ambre" pouvait signifier, tant c'est varié, et de tailles et usages divers. Louche, tout ça. On va en rester aux pommes.

Ludwig Schongauer, Adoration des mages, détail, vers 1480, Hessisches Landesmuseum, Darmstadt. Ca pourrait aussi être une pomme d'or, ça... Ou une grenade. On a des grenades qui contiennent du sent-bon (un peu plus tard, il est vrai)
Des pépins ?
Jamais fini de bosser...
Petit ajout au texte original, fait le 13 avril.
Une charmante lectrice a eu l'amabilité, sur son propre blog, de faire paraître ce lundi de Pâques, un article sur... les pommes d'ambre. Quelle coïncidence, le même intérêt à même pas deux semaines d'intervalle ! On sent (c'est le cas de le dire) le sujet qui passionne. Tant mieux pour les lecteurs qui aiment les énumérations de sources. Elle a trouvé une mention fort intéressante dans un inventaire de l235... Inventaire de l'abbaye de Longchamps. Comme elle a mis une capture d'écran de mon blog sur sa page, je suppose que je peux me permettre d'en mettre une du sien, selon le même principe de la plus élémentaire politesse.
La date paraît importante. Mais l'abbaye n'existait pas alors...
Je pense que toutes les personnes ayant l'habitude du XIIIe siècle français auront rectifié la coquille... l'abbaye de Longchamps ayant été fondée par Saint Louis en 1255-56, pour sa soeur Isabelle de France, qui y mourut en 1270. La "madame" en question dans le texte est Isabelle. Quand on sait quels sont les autres objets de l'inventaire (bois de la Croix, épine de la Couronne, par exemple), on se rend compte qu'il s'agit, comme les babioles ici citées, de reliques extrêmement précieuses. La pomme d'ambre se retrouve ainsi dans un contexte religieux, et il paraît étonnant que la pieuse (euphémisme) Isabelle se soit baladée parmi les clarisses avec une pomme à la ceinture. Ayant moi-même eu la possibilité d'entrer dans le protomonastère d'Assise, de telles fantaisies ne s'y voient pas. Et les rosaires sont d'une grande sobriété.  Après, je n'y suis pas allée en 1270. Le Tardis était en révision... Ballot.
Mais non ! J'en avais besoin pour vérifier des trucs au XIIIe !!!
D'après moi, en essayant de ne pas avoir de raisonnement biaisé, ce texte plaide plus en faveur d'une pomme destinée à l'autel. Encensoir, peut-être... Bref, la date (avant 1270) est intéressante, mais remet-elle en cause l'arrivée des pommes d'ambre parfums, pommes de senteur, à usage laïc ? Je me permets d'en douter, vu notre sacro-saint contexte. Les faits vont dans ce sens. On parle d'une princesse, certes, mais qui a préféré aller vivre dans une abbaye pour se consacrer à la prière. La frivolité du parfum personnel, objet peu apprécié des religieux, paraît en contradiction avec la personnalité de la bienheureuse. Le parfum monte au ciel pour plaire à Dieu, en particulier lors de la prière. Après... Quand on a un inventaire de reliques, dans une abbaye, on a quand même quelques chances qu'il y ait un rapport avec la religion. Des reliques laïques existent, mais, provenant de quelqu'un qui a vécu une partie de sa vie dans un lieu saint... Y aurait un petit bug.
Cette même personne a aussi trouvé trace dans le docte recueil des Historiens des Gaules et de la France, tome XXII, que l'on doit à Messieurs de Wailly et Delisles, d'une pomme d'ambre achetée par le même Saint Louis, cette fois en 1239, pour la somme de 30 livres. Mention se trouvant dans la préface, écrite à la fois en français et en latin. Les auteurs citent cet objet comme preuve d'un certain goût du luxe de notre Loulou en cette année. Car il y a tout une liste d'articles assez luxueux (soieries, etc.) Mais, ce qui est intéressant, c'est que si on regarde ailleurs dans le bouquin (si on peut en disposer)
on remarque que la pomme d'ambre est citée bien avant le reste (une bonne vingtaine de pages, une broutille), mais, surtout, elle a été achetée à des moniales (des environs de Laon, si cela vous intéresse). Ca circule pas mal dans les couvents, ces pommes... La transaction a été réalisée en présence d'un témoin : Guillelmo de Braia. Qui pourrait bien être Guillaume de Bray, ecclésiastique mort en 1282. Il était tout jeunôt quand il a reçu la pomme. Du coup... Qu'est ce qu'on a ? Une préface qui mentionne juste une pomme d'ambre luxueuse achetée en 1239 par Saint Louis, et un texte qui précise les choses en nous indiquant que cela vient de moniales (contexte comparable à Longchamps, même si Isabelle n'a jamais pris le voile officiellement). Un objet certainement lié au culte. Qui passe à Louis IX, un roi dont la piété est quand même sa marque de fabrique. Personnellement, j'imagine difficilement le roi destiné à être canonisé faire le mariole avec un objet lié au culte. Il tient à aller au Paradis. Si l'objet a été acheté à un couvent, c'est, plus vraisemblablement, en contextualisant, pour un usage genre chapelle royale. De nouveau, pas pour accrocher à la ceinture.
Voilà où on en est... La présence orientale est avérée depuis un bon moment, c'est même pas la peine de faire une tartine sur les dates à ce sujet. En occident, on se retrouve toujours dans des contextes religieux et avec du roi ou de la reine qui s'en mêle... 
En ce qui concerne l'usage laïc sûr... On n'a rien avant la Peste Noire.

 
Inventaire primeur
Des pommes, on en trouve dans des inventaires première moitié XIVe, Clémence de Hongrie (veuve de Louis X), ou dans les comptes de Mahaut d'Artois, qui a acheté des pommes d'or (alors, on ne précise pas si c'était avec ambre dedans ou pas) qui ont appartenu à Marie, veuve de Philippe le Hardi. Clémence et Marie étaient reines de France. Et Mahaut n'était pas vraiment de la haute noblesse, elle était en haut de la haute noblesse, juste en dessous des reines de France (dont certaines étaient éventuellement de sa très proche famille, très très proche). Et puis sinon, on a aussi Jeanne de Boulogne qui avait une pomme d'ambre. Or, saphirs, accrochée à une chaîne dorée.
Couronnement de Jean le Bon et Jeanne de Boulogne, XVe siècle, BNF

Un autre truc me chiffonne. L'inventaire de Louis, duc d'Anjou, fils de Jean le Bon (le second mari de Jeanne de Boulogne), qui avait été envoyé par papa prendre sa place comme otage en Angleterre, s'évade, du coup, papa retourne là bas et y meurt. Quant à Louis, il va faire un tour en Italie du Sud, et finit sa carrière à Bisceglie (que c'est très joli, La preuve par l'image). L'inventaire de Louis, c'est plein d'or, d'argent, des anneaux avec des diamants, de la vaisselle classe, des casseroles classes... Il daterait de 1360.
Investiture d'un chevalier par Louis d'Anjou, roi de Naples, copie XIX du manuscrit BNF Fr 4274 8v
 Y a pas d'pomme. Il est fils du roi de France, frère de futur roi de France, il a bien utilisé son argent de poche pour frimer un max (en temps de guerre, dépensier, le Loulou)... Mais... Pas d'pomme. (pourtant, il a des assiettes à fruit en or, mais, non, pas d'pomme).
On a des pommes chez les papes, les rois, les évêques exotiques, les reines, et Mahaut d'Artois à qui il ne manquait que le titre de reine de France pour gagner au bingo (elle en a enfanté, mais, ça a pas toujours été tip-top). Si on fait abstraction de Barberousse et de son cadeau diplomatique, on a de la pomme d'ambre en Europe occidentale depuis les années 1290, et uniquement chez de la tête couronnée.
Précision quand même. On a trouvé un flacon à parfum datant de la douce époque de la Peste Noire à Erfurt (que c'est très joli aussi, mais y a pas la mer).
Y a pas la mer, mais y a du vent.

Objet provenant d'un trésor juif. Du coup... est-ce qu'on peut généraliser cet objet en Europe occidentale ? Est-ce qu'il avait une fonction particulière dans la communauté hébraïque d'Erfurt ? Va savoir, Charles (sur ce coup là, il sait pas trop, il est pas d'Erfurt)
Le trésor d'Erfurt, soigneusement enterré par des personnes qui n'ont jamais eu l'occasion de le déterrer.... Le flacon est au tout premier plan, au centre. Le parfum était sur tissu. Photo: © TLDA
J'avais quitté le catalogue Le Bain et le Miroir pour partir dans des sources diverses (ce brave Victor, mais pas que), mais, bon, le catalogue nous cause du duc de Berry (rêvez pas, c'est le frère de Charles, donc, on reste dans les hautes sphères), et aussi d'Isabeau de Bavière (la belle-fille de Charles, femme de Charles, mère de Charles. Il suffit de changer les numéros), avec patenôtres à perles d'or contenant du musc. Ceci dit, quitter le catalogue et aller fouiner ailleurs a amené un paquet d'informations qui permettent de mieux cerner les problèmes. C'est pour cela que la source unique, aussi sérieuse soit-elle, ne suffit pas à se forger une idée précise d'un sujet. Et c'est bien aussi de lire les notes de bas de page (ou de la page d'à côté) qui précisent certains éléments.

Ces objets sont en fait hyper compliqués à saisir. On va récapituler.


Pommier du Japon (zen, quoi...)
Déjà, les multiples matières qui, de nos jours encore, s'appellent ambre. Ce qui semble se retrouver dans les couleurs citées dans les inventaires.

Les usages variés des pommes. Un bon nombre d'entre elles étaient des reliquaires. Et la plus ancienne pomme connue, du XIVe, en serait un. On avait précédemment de petites bourses à reliques pour les menus restes de saints. On les place à présent dans des objets plus compliqués, plus raffinés, plus solides, qu'on porte dans un but prophylactique. L'épidémie de peste ayant fait beaucoup pour la montée en puissance des superstitions diverses. (On avait des bijoux-reliquaires précédemment, mais là, ça explose, on dirait). Mahaut récupère des pommes d'or, pas des pommes d'ambre. La nuance est importante (ou pas. On sait pas, et si on n'a pas de moyen de savoir, on va pas se prendre le chou).
Pomme-reliquaire, XIVe, musée du Louvre, Arts décoratifs. Argent, nielle...

Les parfums, et leurs usages... Les pommes de senteurs, ambre, musc ou encore civette, pouvaient servir aussi à la fumigation, au culte. Ces pommes possédées par les souverains n'étaient peut-être pas toutes de petites tailles et des bijoux. On note dans les inventaires qu'il y a des précisions : cordons de soie, chaînettes, patenôtres. Ou rien. Qu'en déduire ?

La façon dont cela se portait. Etait-ce toujours exposé ? Les objets prophylactiques, au XIIIe, semblent avoir été portés contre la peau. Du coup, un bijou accroché à la ceinture n'a pas vraiment de sens. Autour du cou, cela va déjà mieux. Et puis, usage perso, décoration de pièce, de chapelle ?

Les différentes périodes. Le "contre la peau" est remplacé par une exposition plus flagrante. Cela semble évident au XVe siècle.

Une démocratisation progressive. Il ne paraît pas y avoir de trace de pomme d'ambre "simple" avant le XVe. Tous les objets décrits sont d'un grand luxe, et de composants précieux, combinant souvent des matières. Les objets plus tardifs montrent une production plus importante, et des modèles moins onéreux. Les têtes couronnées continuent dans le méga précieux, on s'en doute, surtout au XVIe.

 Les styles. On n'a pas de contenant à parfum avant la Peste Noire, et c'est un objet issu d'une communauté spécifique. On n'a pas de pièce archéologique "chrétienne" qui ne risque pas d'être un reliquaire, avant le XVe siècle. Or, les objets, les formes, les matières de prédilection, les vocabulaires décoratifs ont eu le temps de changer en près de deux siècles.

Montre bracelet Cartier, collection Tutti Frutti, 1929. Marie Antoinette aimait les cailloux qui brillent. Les montres existaient au XVIIIe siècle. Cela ne veut pas dire que cet objet a pu être porté par Marie Antoinette. C'est logique pour tout le monde, il semble. Donc, pourquoi un tel écart temporel pourrait-il être possible avec des objets médiévaux ? Hum ? Je vous pose la question... (les montres bracelets n'existaient pas au XVIIIe, je précise) (photo provenant du site Cartier.fr)

Se baser sur une pomme mi XVe pour figurer une pomme fin XIIIe revient à affubler Marie-Antoinette d'une montre Cartier du plus pur style art déco (oui, la distance temporelle est la même...). Ca va pas. Ca marche pas.


Conclusion
On est dans le sable jusqu'à la fin du XIVe.
On a un objet dont on sait qu'il a existé, mais dont on n'a pas la moindre trace en dehors de la plus haute noblesse (bref, les rois, reines, papes, et femme la plus puissante de France qui achète un truc en occase).
On ne sait pas à quoi il ressemblait. Taille ? Motifs ?
On ne sait pas comment il se portait. Montré ? Pas montré ? A la ceinture ? Autour du cou ? Sur le vêtement ? Contre la peau ? (personnellement, je penche plutôt pour cette solution jusqu'à la Peste Noire).
C'est joli, mais c'est pas la bonne date. Donc, on garde ça pour la Renaissance. Merci.

Le schmilblick, c'est un oeuf, mais la pomme d'ambre... ben... On n'est pas très avancé.
Du coup, pour causer pratique. Si vous faites du XVe (peut-être même du fin XIVe, allez...), vous pouvez sortir les pommes.
Mangez des pommes !
Avant 1360 ? Même si vous êtes reine de France... Ca le fait pas. Là, vous pouvez en avoir une, mais... on ne sait pas à quoi ça ressemble !
La pomme d'ambre, ou pomme de senteurs, un bel exemple d'objet à éviter pendant la quasi totalité du Moyen Âge.
C'est pas comme si ça faisait plus de 4 ans que je le répétais... 

Il fallait que je la mette. Il le fallait !

jeudi 26 mars 2020

ICONOGRAPHIE

DITES LE AVEC DES FLEURS
Deux lectures d'une oeuvre...


C'est bien beau tout ça, mais... Fichtre diantre, j'cause peut-être un peu beaucoup trop de médiéval pour quelqu'un qui a fait sa spécialisation sur le XIXe siècle. On me le rappelle souvent, que je suis XIXémiste...

Alors, puisque c'est comme ça, on va parler aujourd'hui de mon sujet de maîtrise, DEA, thèse, environ 15 ans de vie commune, j'ai nommé, le seul, l'unique, le vrai...
NED JONES
Coll. Privée (pas la mienne)

Edward Jones
Spécialiste en tableaux pas finis


Sir Edward Burne-Jones (1833-1898), parce que ça fait plus classe, qu'ajouter son 2e prénom comme première partie du nom de famille, ça permet de se distinguer de tous les Jones d'origine galloise (même si on ne manque pas de Jones notables, surtout en médiéval... N'est ce pas Sir Bedevere ?), et le Sir, c'est pour faire plaisir au fiston, mais ça n'a pas fait plaisir à William Morris, le grand pote (enfin, il était plus petit que Ned, mais ça reste son grand pote).
Burne-Jones et Morris... Partenaires artistiques à vie. Tout ça à cause de cathédrales gothiques. On ne parle jamais assez des méfaits des cathédrales gothiques sur l'esprit de jeunes gens sains. L'abus de cathédrale gothique peut mener à l'adoration de l'art médiéval. Méfiez-vous, vous qui pouvez encore être sauvés !

Donc, travailler sur Burne-Jones, c'est rigolo. Pourquoi ?
Parce que quand vous n'arrivez pas à choisir entre votre amour inconsidéré pour un certain Florentin, pour celui sans mesure pour un Vénitien, et puis votre passion pour le beau-frère du dit Vénitien (on ne remercie pas arte pour le docu complètement pourri sorti sur eux. Honteux et minable !), et puis... Ah ! Les merveilles de l'Egypte... Oh, tiens, un petit Michel Ange qui passe... Et puis... Oh purée ! Qu'est ce que j'aime l'art médiéval...
Mais sur koaaaaa je vais faire mes recherches ? Va falloir abandonner quelque chose ! Mais je veux pas moaaaaaa ! Pourkoaaaaaaaaaaaaaaaa ????
L'angoisse et le désespoir, ça vaut partout !

Et c'est là qu'il apparaît, sur son cheval blanc. Sir Launcelot, Sir Arthur... (oui, son majordome le surnommait ainsi, en faisant semblant de se planter)...
Détail de The Last Sleep of Arthur in Avalon, inachevé, Museo de Arte, Ponce, Porto Rico. De 1. Qu'est ce que ce tableau fiche là bas. De 2. C'est un autoportrait. De 3. Ned a poussé l'identification à mourir dans cette position, il paraît. Comme si ça lui avait pas suffi de bosser sur le tableau le jour de sa mort... Et on s'étonne des blagues du majordome...

Ned.  
(je vous la fais sans licornes, paillettes, coeurs clignotants et arcs-en-ciel, mais c'est l'idée)
Ben, il aime tout ça. Et il connait tout ça. Et du coup... Ben, en bossant sur les références de Ned, on va pouvoir causer de tout ça ! Et ça, ça s'appelle... Reculer pour mieux sauter ! (de plusieurs années).

Je vais la faire courte. Sans le Moyen Âge, il n'y a pas de Burne-Jones (il faut d'autres trucs pour que la mayonnaise prenne, mais le Moyen Âge, c'est l'ingrédient de base). Je continue encore et encore à découvrir des sources méd dans son oeuvre et à m'émerveiller de la manière dont il a su les assimiler, une fois qu'il a acquis son style propre, et, surtout, dont il les a comprises. Bon, le gars avait une bibliothèque de malade, il pouvait profiter aussi de celle de William Morris (dont des manuscrits enluminés)... C'était un cercle d'amoureux et d'amateurs éclairés du Moyen Âge, et aussi de sommités sur la question (y aurait des liens forts avec la Bible de Maciejowski que ce serait pas surprenant). De vrais érudits, avec les connaissances de l'époque (ce qui sous-entend l'étude poussée de Viollet-Le-Duc, mais, bon...). Et puis, il était loin d'être crétin, et il aimait les vannes pourries.
Sans oublier la lecture de Chaucer...

Autre chose que j'ai aussi remarquée en fouinant... C'est que le pauvre Ned, il était sacrément mal traité... Disons que certains spécialistes sont restés bloqués sur "peintre du XIXe siècle", en oubliant l'érudit, passionné des artistes du passé (ouais, les aventures extra-conjugales, c'est vachement plus intéressant. Quand j'achète un bouquin d'art, je veux pas lire du closer)... Et si on oublie ça (ou en l'abordant vite fait, pas très bien fait), c'est un massacre en règle des études sur Ned. Carrément. Sans parler de certaines recherches mal faites, dont on sent encore les conséquences (j'ai mal quand je vais sur le site du Musée d'Orsay. Très mal... Pas leur faute, hein... juste quelqu'un qui a foiré ses recherches, quelqu'un qui n'a pas vérifié la fiabilité des recherches, qui a, au contraire, validé et loué ces travaux, et qui en a diffusé des extraits... Archi-faux. Mais qui font office de références. C'est... Ouch... Bobo tout plein, là... On comprend que Burne-Jones ait choisi de se faire incinérer, ça lui évite de se retourner dans sa tombe...).
Ned et Topsy, partners in crime !Tout est dans le regard.
Allez, on va rigoler un peu... On va voir comment une oeuvre de Burne-Jones peut être lue, en tant que création typiquement XIXe, et en tant que création XIXe très fortement influencée par l'art médiéval. Juste sur un élément du tableau.

Hop. Sa version du Conte de la Prieure, un des Contes de Canterbury, de Chaucer, XIVe siècle (déjà, j'voudrais pas faire ma raclette, mais on pourrait peut-être envisager de subodorer dans le choix du sujet une possibilité d'influence médiévale. Après, hein. Je peux m'tromper...C'est pas comme si William Morris avait publié sa version des oeuvres de Chaucer illustrées par Burne-Jones. J'avoue, là, je force un peu le trait).
Illustration pour The Prioress's Tale, Kelmscott Chaucer, publiée par William Morris, marges de William Morris, dessins originaux de Burne-Jones.

Déjà, est-ce que notre Ned s'intéresse à l'iconographie médiévale, et envisage de la respecter ? Voyons voir...
C'est Rookie. Centenaire (ou presque...)

"Comment savoir qu'il s'agit de Sainte Cécile ? Il est préférable de ne pas s'éloigner de la tradition - cela amènerait de la confusion à des choses qui ne sont jamais trop faciles à clarifier. Je vous prêterai Didron" (Lago, p. 28). Ca, c'est un petit truc que Burne-Jones raconte à l'un de ses assistants, Rooke, qui a consigné plein de phrasounettes, et discussions plus longues, publiées par Mary Lago, dans un ouvrage indispensable.

Read it !
Didron, c'est l'un des spécialistes XIXe de l'iconographie médiévale. Que Burne-Jones admirait, et à qui il a réservé une place de choix dans l'un de ses recueils les plus personnels (mais c'est une autre histoire...). Donc, notre Ned, il s'intéressait à l'image médiévale, et il tenait à la respecter, parce qu'elle est juste. (Ce qui est rappelé aussi dans une citation allégrement massacrée, citée régulièrement, et que le massacre rend insensée... Ne pas craquer... Ne pas craquer !)
Fama, la Renommée triomphant de la Fortune. Une extraordinaire image de la justesse de l'image médiévale, et Burne-Jonesienne, à titre posthume. Ca l'aurait fait rire. Jaune. (Birmingham City Museum and Art Gallery)

On va s'intéresser au tableau de Wilmington, dans le Delaware... Il y a une version plus ancienne du sujet, sur un meuble, qui est lui à Oxford. Oeuvre de jeunesse, encore très marquée par un Moyen Âge revisité un peu maladroit (fond d'or) et Rossetti. Il y a un équilibre à trouver, élève Jones.
Le meuble, Oxford, Ashmolean Museum
On va prendre le tableau, réalisé entre 1865 et 1890 (oui, il est pas pressé...). Qui profite d'un espace inspiré du Quattrocento. Le mélange Burne-Jonesien y fonctionne mieux.
Déjà, la Vierge en rouge et bleu, on est dans la tradition iconographique. C'est du basique (et, je sais, il y a des exceptions). Ceci dit, les Marie habillées de blanc, au XIXe, ça commence à être à la mode... Donc, choix de la tradition médiévale. Na !
The Prioress's Tale, 1865-1890, Delaware Art Museum, Wilmington

Je résume l'histoire, qui est assez représentative de certains thèmes et de certaines peurs de la société de la fin du Moyen Âge, concernant les Juifs, qui enlevaient des enfants chrétiens pour les convertir de force (hop, une circoncision) ou les sacrifier (le pire, c'est que des gens les croyaient... Bref, en temps de crise, recherche de boucs émissaires, perte de l'esprit critique, et tutti quanti). Donc, un charmant et innocent petit enfant chrétien se baladait en chantant des odes à la Vierge dans une ville d'Asie, ce qui a fini par énerver les Juifs qu'il croisait, et qui un jour ont décidé de le trucider en lui coupant la gorge et de le balancer dans un coin.
Les méchants sont pas gentils.

Ils sont pas gentils. Mais, Marie vient le voir, et lui met un grain de blé dans la bouche, et il se remet à chanter. Du coup, on retrouve son corps, on punit les assassins, on emmène le garçon chantant devant l'autel, et là il explique à l'abbé le miracle et il ajoute que la Vierge viendra chercher son âme quand le grain sera retiré de sa bouche. Ce qui est fait, et là, on l'enterre comme un martyr. The End.
Un petit grain, ça ne fait pas de mal.

On a en effet pas mal de martyrs de ce type sur la fin du Moyen Âge. Les guerres, pestes, famines, ont fait beaucoup pour l'antisémitisme, et on invente un peu n'importe quoi. J'ai déjà lu aussi des petites choses pas sympas sur un prétendu antisémitisme de Ned. J'y reviendrais un autre jour pour ceux que ça intéresse. Pour l'instant, on reste dans le tableau. Et on va causer fleurs (je vous fais grâce des sources pour les personnages, le décor, etc.).

On trouve : des tournesols, des lys, du pavot, de la giroflée.
Et c'est là que les choses se compliquent au niveau de la lecture du tableau.
Certains partent du principe : peintre victorien = lecture victorienne des plantes.

Ce qui nous donne : 
Tournesol : adoration mouais...
Lys : pureté forcément, y a la Vierge
Pavot : consolation  mouais... 
Giroflée : fidélité dans l'adversité.  Gné ?
(Décryptage du catalogue du Delaware Art Museum, repris dans le catalogue de la rétrospective BJ de 1998. Le catalogue qu'il faut lire en anglais, parce que la traduction, comment dire... ? On va rien dire...)
Des fleurs, et une magnifique référence au Jardin Clos...

Maintenant, on passe en mode médiéval (ça rigole plus)
Tournesol : Bon chrétien qui se tourne constamment vers Dieu check !
Lys : pureté, fleur de la Vierge check !
Pavot-coquelicot : sommeil, mort check !
Giroflée : martyr, fleur crucifère rappelant la Passion du Christ check !
(introduction tardive dans l'art médiéval. On retrouve la giroflée sur le Jardin de Paradis de Francfort, pour l'une des plus anciennes au nord des Alpes).

Et si on contextualise, c'est quelle lecture qui correspond le mieux au tableau ?

La lecture médiévale colle parfaitement au contexte. En ce qui concerne le pavot, la lecture médiévale se trouve confirmée dans un autre tableau, The Last Sleep of Arthur in Avalon.
Helen Mary Gaskell, la bienheureuse réceptrice d'une correspondance magnifique (traitée avec le dos de la cuiller par une personne dont on ne citera pas le nom et dont les erreurs pèsent encore sur les recherches sur Burne-Jones... Depuis plus de 40 ans. Oui ! Je l'ai mauvaise !)

Dans une lettre à son amie Helen Mary Gaskell (28 avril 1898), Burne-Jones indique bien que le pavot-coquelicot est une référence au sommeil : "One poppy I have put for sleep". Rien à voir avec la consolation.
Arthur in Avalon. Détail. Le pavot entre la joueuse de corne et la harpiste.

L'association mort/pavot est aussi visible dans des tableaux de Rossetti, l'idole de Burne-Jones. Dans les différentes versions de Beata Beatrix, le pavot fait allusion à la fois à l'aimée de Dante, et à la disparition brutale de son épouse Liz Siddall (avec plein d'autres éléments). (Rossetti travaillait sur le sujet quand elle a eu son accident -guillemets possibles- de laudanum. Z'ont un peu la poisse quand ils bossent sur certains tableaux en rapport avec la mort et qu'ils mettent des trucs perso, dans la bande, quand même, non ?)
Rossetti, Beata Beatrix, Chicago Art Institute (photo bibi)

C'est marrant (non, en fait) que des spécialistes de Rossetti (Alicia Craig Faxon, dans sa splendide monographie qui date d'il y a plus de 30 ans) n'ont aucun mal à aller fouiner dans l'iconographie médiévale pour expliquer avec réussite les tableaux de l'une des influences majeures de Burne-Jones, et que les spécialistes de Burne-Jones... Ben non... Victorien, c'est victorien (heureusement, ça a un peu bougé depuis ma thèse...).
Read it
Bref, on a un peintre qui avait pigé comment fonctionnait une image méd, qui n'est pas compris, avec des tableaux lus comme des tableaux ne devant rien au passé dans leur fond. Désespérant.
En outre, la lecture médiévale est moins rigide que la victorienne. Dans l'art médiéval, le contexte détermine tout. La lecture "fermée", victorienne, n'amène finalement pas grand chose au récit. La lecture ouverte, médiévale, des différentes plantes renforce la représentation du récit de Chaucer. Elle le dramatise, et renvoie à la mort, au martyr, par leur réunion et leur soumission au sujet. C'est un outil qui précise l'histoire.

En effet, seule la prise en considération du contexte permet de décider quelle qualité attribuée à la plante il est pertinent d'extraire ; en d'autres termes, c'est le sens de l'image, préalablement défini par l'analyse iconographique, qui permet de déterminer l'éventuelle signification des plantes et non l'inverse. Fonder l'interprétation de l'image sur les éléments végétaux qu'elle comporte est impossible parce qu'il n'y a pas de Koinè de la symbolique végétale, ou de "langage des fleurs" préexistant à l'oeuvre. (...) aucune (représentation végétale) n'est dotée d'une signification propre, c'est le réseau de corrélations dans lequel elles sont prises qui leur confère un effet de sens. A l'intar des couleurs, les représentations de fleurs et de plantes "n'ont pas de sens mais seulement des emplois". (Pierre-Gilles Girault, la Fonction symbolique de la Flore, in Cahiers du Léopard d'or, 6, Flores et jardins, Paris, Le Léopard d'or, 1997, 163). 
Détail de la Beata Beatrix du Art Institute
(Il avait quand même pigé beaucoup de choses sur l'art médiéval, le grand Ned. Heureusement qu'un peu de ses idées nous sont parvenues, écrites, par Rooke, Helen Mary Gaskell et quelques autres.)


Sinon, on peut remplacer fleurs, plantes, tout ça, dans l'art médiéval, par vêtements aussi... L'emploi fait sens. (Faut que je me surveille plus niveau voca, quand je cause du sens...).

NB : toutes analyses des oeuvres et citations se trouvent dans ma thèse, Bordeaux, 2003.(sauf giroflée, sens plus précis trouvé depuis)

samedi 21 mars 2020

DES OISEAUX ENERVANTS

Regardez bien vos sources, 
gardez bien vos sous.
Des perroquets pour faire le paon.
Sujet qui fâche. 
En reconstitution, on cherche souvent le tissu qui va bien. 
Bonjour la Quête ! Le Graal, c'est souvent plus fastoche à dénicher.
Profitons du confinement pour bosser un peu. On se réveille, on vire le chat, et on y va ! Parce que là, c'est peut-être pas une bonne idée de tissu (vaut mieux rester au lit...)


Parmi les modes de la reconstitution historique, il y a, en ce moment, la folie des soieries, de préférence à motifs. En ce qui concerne les soies à médaillon, mon opinion à ce sujet est nette. Ca a fait l'objet d'une publication dans Medieval Clothing and Textiles, complétée dans ce blog, d'ailleurs, Suivez le guide ! et pour les soies à motifs en général, voir aussi dans quelques numéros de Moyen Âge (118-119-120). Les tissus liturgiques, ça ne se porte pas n'importe comment. 

Où l'on retourne à Klosterneuburg. C'est beau, Klosterneuburg. 



C'est marrant, parce que dans l'article scientifique, j'avais fait une petite boulette. Explication. J'avais daté un tissu du XIIIe, à cause d'une info publiée dans un site pourtant sérieux, sur le net. Le très beau tissu aux perroquets de Klosterneuburg.
C'est lui, photo fournie par le conservateur du trésor de l'abbaye.


Le gag étant que peu avant la parution de l'article, je me suis aperçue de la gaffe. Le site avec l'info n'était plus trouvable. Je suis partie sur un autre pour trouver l'image (oui, fallait un lien en note vers le tissu). Là, pas de date. D'autres sites, moins fiables, reprenaient toujours la même datation. Mais en fouillant dans le catalogue de l'abbaye, en allemand, comme je préparais un autre article où cette fois le tissu serait bien étudié, ben... C'était une autre musique. Trop tard pour changer le texte de l'article scientifique (parti chez l'éditeur). Mais on continue l'enquête, pour l'article plus vaste. Et j'ai surtout enfin pu avoir le conservateur au téléphone ! Alleluia. Effectivement, la date qu'on trouve partout en ligne (sauf depuis peu sur la page officielle de l'abbaye), c'est pas la bonne. Nous v'là beaux, tiens...
Tant pis, je profite de la partie interactive de mon article, à savoir ce blog, pour signifier mon erreur. Ce genre de chose arrive. Ce n'est pas dramatique, dalmatique, peut-être. Y a pas mort d'homme. J'ai pas dépensé de sous pour acheter le tissu. Je peux assumer, rectifier mon erreur et m'autobaffer en me disant que je vérifierai mieux et que je dois absolument investir dans le gros bouquin très cher du musée de Cluny, qui est épuisé, mais indispensable, et j'ai cassé ma tirelire... 

Le gros bouquin confirme ce qui est dit dans le catalogue du trésor de l'abbaye. Oh ben quelle surprise ! Et m.... 


Or, il se trouve que ce tissu a été en vente sur le net. Ce qui n'est pas si grave, puisque rectifiable sans frais (juste un autobaffage), en recherche (ça concernait une note, et ça ne change en rien l'article, et l'info est correcte dans Moyen Âge), devient plus gênant en reconstitution (relisez la phrase sans les parenthèses, ce sera peut-être plus clair. J'ai du mal aussi...). Donc, je reprends, ayant été fortement interrompue par moi-même. En recherche, on écrit. Du coup, si on se trompe, on rectifie avec un autre écrit, et y a pas (trop) de bobo. En reconstitution, en revanche, il y a achat de tissu, confection d'un vêtement. Si on veut être histo, autant avoir les bonnes infos. Hélas, ça devient perte de temps et d'argent si les infos sont involontairement du pipeau...


Je vous fais un petit résumé en français du texte du vendeur : 
Le tissu est présenté comme de fabrication française, dater du XIIIe, être un fragment de manteau d'un margrave du XIIe (il y a une précaution, c'est bien), transformé en chasuble, et tout un blabla vantant la qualité de ce tissu rouge, et le fait qu'exceptionnellement ce ne soit ni italien, ni espagnol, ni italien, mais français. 

Maintenant, les infos récentes. 
En premier, la page de l'abbaye (dernière modif en mars 2020)
En route pour l'Autriche
Tissu présenté comme liturgique, datant du XIVe. L'histoire du margrave est une légende, c'est courant pour les tissus précieux, ça ajoute à leur aura...

Les sources écrites : 
Pour ceux qui n'ont pas peur de l'allemand : Die Schatzkammer im Stift Klosterneuburg, par Wolgang Christian Huber et Janos Stekovics (pour les photos). Il y a en fait plusieurs auteurs. Editions Janos Stekovics, 2011. Les tissus sont évoqués 34-36 (29 euros)


L'article sur les tissus renvoie à un ouvrage de référence... Cocorico !!! En français !!!
L'indispensable, rare, onéreux catalogue des soieries du musées de Cluny. 
Soieries et autres textiles de l'antiquité au XVIe siècle, par Sophie Desrosiers, Paris, RMN, 2004, 320-322.
Prévoir 3 chiffres (100 euros neuf. Ouch !). 

Mais comme le tissu vendu vaut plus de 50 euros le mètre, et qu'on fait peu de vêtements avec un mètre en méd quand on est adulte, acheter le tissu revient plus cher que la plupart des propositions en occaz du livre (euh... Il frôle les 4 chiffres sur certains sites. Montez à 250, pas plus).
Faut connaître ses priorités. Or, hélas, mon expérience de la reconstitution m'a souvent montré que la priorité annoncée était l'historicité, la priorité réelle : le bling. 

Ceux qui en ont envie peuvent, à ce moment, se permettre une réflexion sur l'Orgueil, l'empressement, la témérité et conséquences, opposées à la modestie, la prudence, et la lenteur. Un bel exercice que les penseurs médiévaux auraient apprécié. 


Et maintenant, désolée pour tout ceux qui ont acheté ce tissu aux perroquets... Ce qui est dit dans le gros bouquin de 2004. Avertissement : il s'agit d'un tissu conservé à Cluny, auquel les fragments (oui, il y en a plusieurs) de Klosterneuburg est rattaché (il est cité dans le livre de Cluny, donc, pas d'équivoque possible). Je fais grâce de la première page.

Je ne vais pas tout mettre, on va rester dans le raisonnable (mais avec un livre aussi rare...). La parole à madame Desrosiers :
         Comme on vient de le voir, l'étoffe appartient à un petit groupe de soieries au décor très proche, que ce soit par la composition en rangées alternées ou par les motifs eux-mêmes (...). Plusieurs ont été étudiés par Petrascheck-Heim (1986), y compris trois exemples conservés près de Vienne (couvent de Klosterneuburg). Selon la tradition, ceux-ci auraient constitué les vêtements de mariage de saint Léopold (mort 1136) et de son épouse Agnès (morte 1143), mais leur présence dans le couvent n'est attestée par un inventaire qu'à partir de 1371. Les comparaisons avec les autres fragments repérés démontrent une grande homogénéité technique, y compris dans les filés or constitués d'une lamelle de peau ou de cuir doré enroulé Z sur une âme en soie et toujours employés doubles (...).
Le tissu du musée de Cluny, Paris, cl3058, photo rmn


         Ce groupe très particulier techniquement, aux motifs considérés comme occidentaux bien que modelés par une influence orientale, a posé jusqu'ici beaucoup de problèmes de classement. Suivant les auteurs, on les trouve attribués à l'Italie, à la Sicile et surtout à Paris, où le tissage de la soie a connu certains développements au XIIIe siècle sans que l'on puisse jusqu'ici identifier des étoffes sorties de ses ateliers.  Mais plusieurs éléments, dont les matériaux employés, la croisure, et les phénix présents sur un exemple lyonnais un peu particulier (...) indiquent la direction de l'Orient. Quel Orient ? Il n'est pas facile de répondre à cette question. Les fils d'or et l'armure taffetas à fils doubles du fond permettent un rapprochement (avec des tissus) attribués à l'Iran oriental. Mais les fils de chaîne (...) appartiennent plutôt à la tradition chinoise. (...) Ces diverses observations conduisent à émettre en seconde hypothèse que (...) ce fragment et tout le groupe auquel il appartient ont été produits par des tisserands travaillant dans la tradition Liao-Jin pendant la période mongole, et donc probablement installés en Asie Centrale où les Ilkhans avaient regroupé des spécialistes de draps d'or (...).
         Les tisserands de Tabrïz ou d'Asie Centrale ont produit des soieries selon des modèles d'origine italienne et probablement pour le marché occidental, et ceux-ci ont dû arriver par groupes, sinon tous ensemble, puisque les vêtements de saint Léopold et ceux démontés par Bock étaient constitués de plusieurs étoffes à motifs interchangeables. Mais il fallait que les feuilles de vignes soient déjà développées sur les tissus italiens, un mouvement qui semble n'avoir pris de l'ampleur qu'à partir des années trente du XIVe siècle. Postérieurement les griffons réapparaîtront sur les lampas italiens de la seconde moitié du XIVe siècle (...). Cl 3058 (fragment de Cluny, note tinesque) doit se glisser entre ces deux périodes et donc avoir été produit vers le milieu du XIVe siècle.

On récapitule :


                     tissu vendu                          tissu original 
couleur :     Rouge ; lurex                   Bleu/vert, peau ou cuir doré, âme de soie
date :          mi XIIIe                           mi XIVe
origine :      France, Paris                   Iran ou Asie Centrale
technique : simple                              J'ai rien compris, c'est trop compliqué pour moi


On peut nous prendre pour des Ilkhans.

J'ajouterai aussi que, malheureusement, la qualité des motifs sur la reproduction est loin de la finesse de l'original. En outre, le fond bleu/vert ne serait-il pas une particularité de cette série de tissus ? Est-il alors judicieux d'en présenter une version rouge ? Enfin, si on peut aisément comprendre le choix d'un synthétique au lieu du fil d'or, le tissu d'origine présente un relief que le tissu vendu n'a hélas pas. A la décharge du vendeur, le tissu était une commande d'un client particulier, qui voulait cette couleur, et les renseignements internet, ça vaut ce que ça vaut (même quand on bosse très sérieusement, on a du mal à trouver certaines infos, faut pas se leurrer). Et allez trouver les métiers et les artisans qui bossent comme il y a 600-700 ans (ça court pas les rues, hélas. Déjà au Moyen Âge, on les choyait...).



On voit donc un tissu qui ne correspond pas à l'époque pour laquelle il est vendu. Il ne correspond pas au lieu de production annoncé
Il a changé, l'Arc de Triomphe...

Il n'a pas les caractéristiques de l'original. Il apparaît en fait vraiment comme une version très bon marché du superbe exemple de Klosterneuburg.

Conclusion
On sait déjà que l'utilisation des soies médiévales mérite une grande réflexion. Ce tissu nous offre un autre exemple de la nécessité absolue de faire des recherches, de vérifier, et de ne pas se baser uniquement sur le site du vendeur, qui n'a certainement pas pris ses infos au bon endroit (Parce qu'hélas, les infos sur le net... elles dataient). Corriger un article, ça fait mal à l'amour-propre, mais tant pis. Ca arrive, ça sert de leçon. Investir dans des bouquins hors de prix, ça fait mal au porte-monnaie. Mais si les bouquins hors de prix permettent de voir que le tissu sur lequel on veut craquer ne correspond pas à ce qu'on cherche... Qu'est ce qui est préférable ? Le tissu ne sert que pour un projet. Les bouquins pour plusieurs... Et ce pendant des décennies. Et puis il y a des bibliothèques quand on habite dans une grande ville, quand on n'est pas confiné chez soi. Quant aux infos qui viennent du net... Il arrive régulièrement que, quand ça coûte rien, ça vaut rien...

Croisez les sources. Demandez celles des marchands, précisément ! Vérifiez la bibliographie des objets... Et si on veut faire de la reconstitution, on doit faire les choses avec sérieux et méthode avant de se lancer dans un projet, surtout onéreux. 
Ou alors, on fait de l'évocation. Y a aucune honte à dire qu'on fait de l'évocation.
Ce tissu est très chouette pour de l'évocation. 
Mais inutilisable en reconstitution. Comme la quasi totalité des soies à motifs du marché, sauf cas exceptionnels. Mais, vanitas, superbia, blablabla


Papapapa, papapapa, papapapa, papacheter le tissu aux perroquets !