LES GISANTS ET PLATES TOMBES
Site d'art funéraire, à creuser ou à enterrer ?
Attention aux tombes sur le sol !
Mon triangle n'est ni équilatéral ni isocèle, je sais. Il y en a un très bien fait à l'entrée de l'église de l'Ara Coeli à Rome, que j'ai honteusement repris, mais en moins bien. Oui, ce panneau existe réellement !
On revient aujourd'hui sur un sujet déjà traité, ô combien glissant :
Les plates-tombes et gisants.
(normalement, vous deviez vous en douter)
On en a déjà parlé là , dans deux articles qui montrent bien les problèmes posés par ces sources.
Il me semble cependant nécessaire de faire un point un peu plus complet sur la question.
Des problèmes divers
Les gisants et plates-tombes à effigies (c'est comme ça qu'on dit "dalle funéraire" ou "plaque funéraire" quand on veut faire bien) sont des objets dangereux à manipuler, pour un tas de raisons. Et ce n'est pas une marotte personnelle, loin de là. Je vous traduits ici un passage d'un livre pas trop vieux :
Medieval Life, Archaeology and the Life Course, par Roberta Gilchrist (Boydell Press, 2012)

L'autrice indique aussi quelques infos importantes concernant l'âge idéal des défunts (rapport à l'âge idéal du Christ : entre 30 et 33 ans), le fait que les femmes, quelque soit l'âge de leur décès, sont souvent représentées jeunes (ben... C'est vrai que l'Aliénor de Fontevraut ne fait pas ses 80 balais),que les enfants peuvent être représentés comme de jeunes adultes, bref :
Les conventions des représentations funéraires ont pu engendrer des incompréhensions fondamentales du costume médiéval en fonction de l'âge.
(J'avoue avoir un avis assez mitigé sur ce bouquin, mais c'est surtout parce qu'il utilise parfois, comme source, un ouvrage de référence qui est supposé concerner tout le Moyen Âge, mais qui n'est plutôt fiable que pour la période 1340-1500 et qui part grave en cacahouète dès que les autrices sont sous 1340. Or, justement, l'autrice de Medieval Life utilise les parties douteuses... En dehors de cela, Medieval Life est un livre pas mal du tout. Mais voilà, comme toujours, faut trier, et avoir les bases pour trier.)
Par ailleurs, quand on voit certains détails, justement, on se dit qu'il manque un truc. Si on prend par exemple la plaque funéraire de Dame Aalix, se trouvant au musée de Senlis (avec un cartel des plus fantaisistes...), vu l'encolure de son surcot et la taille de sa tête, le seul moyen pour elle de s'habiller, c'est de dévisser la tête. Pas très pratique. Ceci sous-entend que...
- soit il existe un autre système de fermeture sur l'épaule, ou l'arrière
- soit l'artiste n'a pas représenté d'amigaut/fermail parce que ce n'est pas forcément nécessaire, les gens se doutent bien qu'il y a un système, ou parce que le veuf était un radin (du coup, on en lui en donne pour son argent), ou parce que c'était le boulot d'un peintre, à supposer que la dalle ait été peinte, ou partiellement peinte, bien sûr.
- soit y avait mais y a plus (la peinture elle est partie...)
Bref, on a un paquet de possibilités. L'option décolleté... en première moitié XIIIe, on ne connait que la Madeleine de Fribourg, et c'est une cotte, qui précède les mentions écrites, d'ailleurs. Du coup, on oublie l'option décolleté.
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Dame Aalix, première moitié XIIIe. Senlis. Se fait dévisser la tête pour s'habiller (photo TA) |
C'est la pensée et non l'oeil qui comprend l'oeuvre, on ne peut pas chercher ce que l'on ne connaît pas déjà. Citation de Heck complétée par l'un de ses élèves (Rémy Cordonnier) : Toute composition picturale s'inscrit dans une pensée dont elle est l'un des produits.
Si ce passage a retenu mon attention, ce n'est pas par hasard. Et, comme indiqué dans la recension, c'est valable pour tous les arts. On pourrait rectifier la remarque de Cordonnier ainsi : Toute composition artistique s'inscrit dans une pensée dont elle est l'un des produits. Les arts funéraires n'y échappent pas.
On se retrouve ainsi avec la nécessité absolue de comparer, encore, et encore, et encore... Et de se baser sur les textes, et sur nos rares sources archéologiques. On a vite fait de sauter aux conclusions hâtives avec ce qui tourne autour du funéraire, et plus on avance dans les recherches, plus on affine la méthode, plus cela devient une évidence (ce qui oblige, aussi, à se gratter la tête au sujet de ce qu'on pensait précédemment...).
Et du coup, gros casse-tête... On commence comment, quand on veut comprendre le costume médiéval ?
On lit... Des oeuvres d'époque, des rapports de fouilles, des inventaires, des comptes, des livres de chercheurs (sachant que ça bouge, à ce niveau, et que certains sont plus fiables que d'autres... Ce qu'on réalise avec le temps. Sans parler des chercheurs qui pensaient un truc il y a 20 ans, et ont compris que c'était pas une bonne idée, mais dont les anciens livres circulent toujours... Avec les erreurs. Et ils n'y peuvent rien). Ensuite, on peut passer aux correspondances avec les images. En ayant intérêt à maîtriser les règles de l'art médiéval. La règle un c'est que ça change selon les contextes.Oui, je sais, je radote.
Et maintenant, on va passer à un sujet qui va fâcher... Toujours en rapport avec les gisants...
Le site internet Effigies and brasses (que j'ai utilisé dans l'article sur le gisant de la pseudo madame Chaucer... mais, l'exemple tiré me paraît, toujours, pertinent).
Que dire ?
Ca pourrait être une base documentaire appréciable. Les oeuvres funéraires sont classées chronologiquement.
Ou pas...
On a déjà un premier problème... On peut effectivement discuter sur le sens à donner à "effigies and brasses". Il n'en demeure pas moins que la quasi totalité des pièces présentée sont funéraires. Mais pas toutes.Qu'est ce qu'Uta vient faire là dedans ? Et ce n'est pas un cas isolé.
Ensuite, forcément, on a les réserves évoquées plus haut. La date d'un décès n'indique pas la date de réalisation du monument funéraire. On peut avoir des centaines d'années de décalage. On ne se base pas sur le gisant de Clovis à Saint-Denis pour connaître le costume mérovingien. Quoique...
quand on voit certaines démarches, la remarque est légitime. Et notre chère inconnue XIIIe considérée comme étant madame Chaucer se retrouve en 1387, en bonne madame Chaucer. D'autres gisants qui semblent être du XIIIe se retrouvent en fin XIVe. Le cas de la fausse Philippa n'est pas isolé.![]() |
Je vous ai manqué ? |
Jouons un peu
Mais... et c'est là que le bât blesse, ces pièces perdues sont très rarement des photos. Mais plutôt des gravures. D'époques diverses. Or, les gravures, ce sont des oeuvres réinterprétées par l'artiste graveur. On s'amuse énormément au jeu des 7 erreurs.
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Y a de l'idée... Un bouton qui se balade, qui vient d'où ? (photo de droite TA) |
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On commence à percevoir quelques licences artistiques (à droite, c'est TA... ) |
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C'est l'heure du thé, earl grey, chaud. |
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Détail important, le bout du bourdon... Et puis les chaussures ne sont pas tout à fait comme sur la gravure. |
On a là deux gravures plutôt honnêtes, datant de la fin du XIXe. Le hic, c'est que plus on remonte le temps, plus on risque les mauvaises surprises. Je parle évidemment de la date des gravures, pas de la date des monuments funéraires. On peut même s'amuser à deviner les dates des gravures XIXe rien que par la manière dont les visages sont réinterprétés. Pour les XVIIIe... C'est pas la joie. Quand on peut comparer. Le XVIIIe étant, en plus, une période de grosse destruction de ces témoignages (Ils sont passés où, tous les tombeaux qui se trouvaient dans Notre Dame avant qu'on refasse le sol ?), certains dessins, sur lesquels se sont basés les gravures, ont dû être faits dans l'urgence.
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Gravure de Creeny, à gauche, à droite, photo de G. Garitan, Wikimedia Commons |
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Oui, j'ai mis les morceaux séparés, mais à l'origine, l'image est en un seul bloc... Version XVIIe |
C'est grave ?
(NB : je ne parle pas des photos postées sur le site. L'exemple de "Philippa Chaucer" montre que les problèmes existent, mais sont d'un autre ordre, et puis, il y a de la photo de sculpture néo-gothique...)
Ces dames, Libergier et Montopoli ont l'avantage de pouvoir être vérifiables. Mais il y a aussi une proportion impressionnante de gravures qu'on ne peut plus vérifier, parce que les oeuvres n'existent plus (voir plus haut le pourquoi du comment), ou sont très mal documentées. Par exemple... les pierres tombales de Chypre, qui ont l'air très originales... Elles sont passées où ? (oui, j'ai eu la flemme de pousser la recherche, là aussi. Mais j'ai commencé). Or, on a vu qu'il était important de pouvoir vérifier, avec des exemples gentils.
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Une demoiselle, Alis Bousiau, chypriote, datée 1382, peu complète... C'est certainement préférable à des tentatives de restitution de ce qui a été perdu, qui peut rater des détails perdus, justement. |
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Peut-être est-il préférable de ne pas se baser sur ce costume. Il pourrait manquer des trucs... Ou alors, il ne porte que le bas. Wow ! Chevalier de Skerne, est-Yorkshire, début XIVe, a priori. |
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"Mon voisin et moi confirmons qu'on nous a marché dessus pendant des siècles, et qu'on a un peu été transformés. Ca se voit comme le nez au milieu de la figure." |
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"Alors, si vous me demandez mon avis, je dirais que certains artistes n'étaient pas des flèches..." Friedrich von Salza (du démon), ancêtre oublié de Toulouse-Lautrec |
Si on part du principe que certaines de ces figures funéraires sont exploitables (et c'est le cas, si on sait prendre les précautions nécessaires), on doit aussi tenir compte du fait qu'elles sont incomplètes, et que leurs gravures sont tout aussi incomplètes, sans qu'on soit en mesure d'appréhender les pertes, et transformations, du dessinateur.
Par ailleurs, on a des témoignages d'effigies funéraires peintes. Principalement des gisants. Certaines ont conservé la polychromie d'origine, d'autres pas. Certaines ont été repeintes, selon la mode du temps où elles ont été repeintes. La plupart sont maintenant de la pierre à nu. Or, quand on travaille sur la sculpture médiévale, on sait que le sculpteur laissait souvent des détails au peintre (ça fait moins de boulot, et c'est parfaitement envisageable pour des oeuvres moins chères, ou des plaques). Et on ne va pas parler des émaux, incrustations de pierres, visages de cuivre, incrustations de pâtes rouge ou noire, qui ont disparu depuis belle lurette et qui rehaussait tel ou tel détail, etc. Avec, en gag, la possibilité que ces incrustations diverses soient largement postérieures.
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Ceci a été décrit comme un genre de gilet fourré. Je sais, ça fait peur. |
Et puis comme le dit Guillaume Grillon dans sa thèse L’ultime message : étude des monuments funéraires de la Bourgogne ducale XIIe - XVIe siècles (p. 93) (thèse intéressante, mais avec une connaissance trèèèèèèèèèèèèès limitée du costume médiéval. Par exemple, un surcot long -ceux dits "à porte d'enfer" est décrit comme un manteau s'apparentant à un gilet fourré, le gilet, c'est en fait les ouvertures du surcot. Et l'auteur se base beaucoup sur les gravures XVIIe. Après, pour l'étude épigraphique, ça peut suffire. Pour l'iconographique, ça craint. Et bibliographie très franco-française.) :
La civilisation médiévale porte beaucoup d'intérêt pour la couleur. Il est donc peu probable que les monuments funéraires en aient été exempts.
Bref, le sculpteur ne faisait pas tout. C'était souvent au peintre de mettre un petit coup de pinceau. Cela peut expliquer certains fermails sans amigauts, ou avec un reliquat d'amigaut seulement au niveau du bijou. Le peintre s'était peut-être occupé du reste. Ou ça ne figurait pas dans le cahier des charges. Ou, c'était le sculpteur lui même qui se contentait de faire un simple trait noir. La plaque de Montopoli montre que les traits noirs ne restent pas éternellement. Est-ce que j'ai bien fermé le gaz ? Le trait noir peut-il être considéré comme de la peinture ? Ca en fait des remarques et des questions qui se bousculent dans la tête quand on travaille sur les effigies.
Que reste-t-il de tout cela ? On est encore sur quelque chose qui a peut-être disparu. Avec le gag ultime : Une figure funéraire qui était dans un état parcellaire, dont il ne reste que la gravure, le dessinateur ayant soit laissé des blancs là où il n'y avait plus rien, ou ayant soit inventé comment remplir. Je radote souvent, mais ces questions reviennent régulièrement. On doit se les poser.
Et puis, si on peut retrouver certaines sources des gravures de la collection Gaignières, par exemple, il en manque d'autres. Et on a vu que le dessinateur de "Gaignières" était bien moins bon copiste que Creeny. Par exemple, la gravure d'Agnès de Baudement est assez bizarre, avec ce fermail qui se balade sur le cou, sans aucun col...
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Agnès de Baudement, de Braine |
Le dessinateur a pris le las, le cordon tenant le manteau, pour une encolure. Gag classique. Qui sous-entend parfois que la vraie encolure a été effacée, érodée, bref, n'est plus là. On a donc une collection de dessins d'archéologie absolument pas fidèles, avec un dessinateur qui ne comprend pas grand chose aux costumes qu'il copie... Parfois, ça peut passer (Chalons), parfois on a de grosses boulettes (Braine). Et alors, si on commence à comparer le dessin du gisant d'Henry le Jeune à Rouen avec son gisant dans son état actuel... On pige plus rien... Même une restauration abusive du gisant n'explique pas de telles différences. Le dessin ne ressemble à aucun des trois gisants majeurs de la cathédrale de Rouen. En prime, évidemment, ce gisant manifestement XIIIe est daté 1183.
Cette collection constitue une bonne partie du corpus du site (23 pages).
Malaise.
Il y a un doute légitime quant à la pertinence de 23 pages du site. Ca fait quand même beaucoup. Trop pour qu'on puisse espérer s'en servir pour comprendre le costume médiéval, ou vérifier des hypothèses à partir de ces documents.
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Dalle funéraire de Thierry de Machault (mort en 1281) et madame (morte en 1283). Chalons-en-Champagne, photo de droite, G. Garitan, wikimedia commons |
Avec une autre plaque de Chalons, on relève de sacrés défauts de reproduction. Je causerais même pas de la perte du hanchement gothique, de la perte de verticalité, des expressions anachroniques... Les positions des mains sont réinterprétées, les drapés non respectés. Les manches... Les manches... Sur la gravure, on figuration d'un las et de boutons, qui ne sont plus sur l'oeuvre photographiée. Cela peut s'expliquer par l'usure, évidemment. Mais... Cela sous-entend qu'au fil du temps, ces détails peuvent disparaître (c'est pas comme si on avait déjà envisagé cela). Et le temps d'effacement peut parfaitement varier d'une oeuvre à l'autre (matière, nombre de gougnafiers marchant dessus)... Autrement dit, au XVIIe siècle, certains dessins ont dû être faits à partir de plaques qui avaient déjà perdu des détails, dont le dessinateur ne soupçonnait pas l'existence, ces mêmes plaques ayant continué à se détériorer.
Et puis, barbu ou pas barbu, le Thierry ? A l'époque, c'est pas la mode la barbe, sauf pour les pèlerins.
(Mais attendez, vous allez rire ! Le malaise est aussi mien ! Ne manquez pas cette rectification passionnante ! Allez-y, c'est rigolo tout plein !)
Et les 23 pages ne concernent que les gravures de la collection Gaignières, reproduites dans la Gazette des Beaux Arts.
On ajoute aussi les documents mal datés. L'absence de précaution au sujet des dates. D'autres groupes de gravures aussi fiables (hum) que celles de la collection Gaignières, des dessins de la période romantique, et ça se voit. Et même des sculptures bien XIXe.
On peut revenir sur les erreurs de date ? Un joli monument daté de 1260 (gravure de 1876) est considéré, par les historiens de l'art, avec l'aide des historiens du bijou, d'au mieux le XIVe siècle. Pour certains, il n'est même pas médiéval (trop bon état, etc.). Ca expliquerait le gros espace au niveau du fermail, le visage pas très médiéval... Pour en savoir plus sur cette statue
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Constantia et son fils, église St Leonard, Scarcliffe. Une illustration d'une légende locale, pas un gisant. Et peut-être pas médiéval. |
Conclusion : Un joujou pour médiévalistes ?
Du coup... Effigies and brasses...
Ceux qui tiennent ce site ont vraiment fait un très beau travail de collecte d'images. Mais épingler des images à la suite, sans un regard critique et une recherche poussée sur chacune d'elle, c'est aller droit dans le mur. Ca fait pinterest un peu mieux organisé, mais ça reste du pinterest, avec tous les défauts qui vont avec.
C'est un site extraordinaire si on veut faire un travail sur le médiévalisme. La perception de l'art médiéval par les gravures modernes et post-modernes. C'est top ! Ca contient aussi des témoignages (pas forcément fidèles) d'oeuvres disparues, qu'on ne peut pas utiliser. Nous avons des reproductions biaisées, des représentations de détails disparus (s'ils ont existé), l'absence d'autres détails, pourtant bien là (mais... attention, restauration postérieure possible !). Ca craint.
Il vaut mieux éviter cette page si c'est pour en tirer des conclusions sur le costume ou l'équipement militaire médiéval... On peut piocher des idées, mais il s'agit ensuite de faire ses propres vérifications sur l'original (s'il existe toujours) pour savoir à quoi s'en tenir. Puisque même quand on a des photos... Faut tout reprendre à zéro (n'est-ce pas "Philippa" ?).
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