dimanche 12 août 2018

RIONS UN PEU (beaucoup)

MES DEBUTS HONTEUX
10 ans plus tôt... 
C'est beau, mais pahisto.

J'avais déjà fait un petit sujet sur ma première robe XIIIe qui s'avère maintenant être totalement pahisto, et pourquoi.
Mais, cette robe datait de 2011.
On remonte dans le Tardis, et on va en 2007-2008, pour mes premières créations soi-disant histo.
Je vous préviens, c'est du lourd (et moi aussi en plus !)
Le pire, c'est que ça a été considéré comme correct à cette lointaine époque. Ca en dit long sur la progression des connaissances depuis.

On va vraiment bien rigoler !
En même temps, passé l'hilarité bien compréhensible, on pourra s'arrêter sur le pourquoi du comment que ça va pas finalement. Cet article n'est pas que pour rire un bon coup de mes débuts honteux. C'est aussi pour montrer que :

1.On peut partir de très loin, et arriver à faire du travail sérieux quand on prend conscience de ses défauts, qu'on les accepte, qu'on va demander aux bonnes personnes et qu'on se remet en question (et qu'on arrête de prendre le net pour la panacée)
2. On en apprend tout le temps
3. La reconstitution a quand même évolué (Même si ça va moins vite que la recherche).
4. Faut assumer ses boulettes, même si elles sont énormes.
5. J'ai quand même perdu un peu de volume en 10 ans finalement.
6. Moi aussi, j'ai joué à : Playmobil, En avant les histoires !

Bref, au début, je voulais faire du Haut Moyen Âge (j'ai toujours aimé l'art méro et l'art caro... Beaux bijoux, belles enlus...) et il commençait à y avoir du mouvement à ce niveau là. Et puis, j'aimais bien ce qui se faisait niveau "anglo-saxon".(Les guillemets s'imposent)
J'avais aussi déjà conscience de certaines choses qui étaient histos et qui ne l'étaient pas... Mais, pas trop...
Et comme je débutais, j'écoutais les avis des gens qui étaient là depuis plus longtemps que moi.

Et donc, ça a donné ça, du Xe, XIe digne d'intérêt...


Si, c'est supposé être du anglo-saxon. (J'ai très honte... Très très honte).
Alors qu'est ce qui ne va pas ?
Tout ! (je rappelle que c'était considéré histo)
On commence par la sous-robe en lin bleu. J'ai pas besoin d'aller plus loin. Un lin bleu comme ça, à l'époque, en Europe occidentale... Euh... Comment dire ?
La robe trop courte (mais on pensait que ça se portait comme ça, hein... Merci les idées reçues sur le Moyen Âge). En plus, robe en drap de laine, donc, valable à partir du XIIe
L'aumônière... Pour l'époque, c'est pas top. Mais fallait un truc assez grand pour mettre les papiers de la voiture, les clés et les lunettes... L'excuse habituelle des grandes aumônières.
La guimpe. Elle sert de chiffon maintenant.
Et le magnifique manteau en satin bleu. Sachant que le satin arrive en Europe dans les dernières décennies du XIIIe.
Le manteau est brodé, en prime. 
La doublure en soie jaune, en revanche, elle était ok. Un truc de juste dans le costume !

Crédibilité Hollywood : 10/10
Crédibilité histo : 1/10 (merci la doublure du manteau)

La petite soeur bleue

Pas de voile ni manteau là... Et pas faire gaffe aux bottes, c'était une sortie musée en demi-costume, pour rigoler. Et comme ça, on voit encore mieux ce qui ne va pas.

Sous robe en lin bicolore. Pareil, le rouge, il aurait coûté une fortune...
Robe sur le même patron que l'autre... Mais, un mieux : sergé de laine.
Broderies sur lesquelles j'ai passé des heures.
Overdose de galons.
Je cause même pas des bijoux.
Costume considéré comme histo à l'époque. 
Crédibilité Hollywood 10/10
Crédibilité histo : 1,5/10 (pour les fils de couture et la robe en sergé)

Une petite dernière

Et on applaudit la robe en lin bleu... (pas trop saturé), le sac, le voile qui va pas tellement... Finalement, en laine, elle aurait peut-être pu passer celle là. Mais voilà, c'est du lin, et on n'est pas au Pays de Galles (indépendant).
Crédibilité Hollywood : 10/10
Crédibilité histo : 3/10...

Je précise d'ailleurs que les costumes de ce type ont passé le contrôle à Hastings (enfin, Battle) sans problème... (Ceci dit, j'avais arrêté la robe plus courte, j'étais passée à la robe blousée, qui est moins fantaisiste)

Comment j'ai grandi ?
Première chose, beaucoup de conseils donnés sur internet se sont révélés totalement foireux quand j'ai commencé à avoir une bibliothèque et à vérifier ce qu'on m'avait affirmé (en citant les livres que j'avais en main... La vérification a montré que c'était l'exact contraire qui était écrit, parfois).
Ensuite, un jour... Je devais faire un article sur un certain costume... (C'est dire à quel point mes costumes étaient considérés corrects dans les milieux de la reconstit). Mais, justement, je commençais à me poser des questions sur mon boulot, à force de voir que j'avais été envoyée sur plein de fausses pistes en suivant des conseils donnés par des personnes qui faisaient autorité dans le milieu...
Il y a une sacrée différence entre faire un costume pour une sortie méd et écrire un article sur ce costume. On va pas dire qu'il y a une responsabilité... Mais si, c'est le cas. Les écrits restent, tout ça... Comme je doutais, j'ai préféré demander l'avis d'archéologues, par l'éditeur interposé. Puis j'ai contacté moi même l'archéologue. Et j'ai eu de la chance.
Parce que bien souvent les spécialistes se retrouvent face à un dilemme devant les reconstitueurs :
 dire la vérité ou dire ce que l'autre veut entendre.

J'ai eu une archéologue qui m'a dit la vérité. Elle a eu du bol aussi, puisqu'elle a eu quelqu'un qui voulait vraiment savoir ce que valait le costume présenté et qui ne cherchait pas sa dose de dopamine. Ce qui lui a évité les insultes et railleries auxquelles les spécialistes ont trop souvent droit (le dilemme évoqué plus haut a des raisons d'être...)
Elle m'a expliqué ce qui n'allait pas (ben tout, quoi...)
L'article n'est pas passé, et c'était normal. Puisque basé sur un costume raté. Et mon ego n'a absolument pas été blessé, parce que l'expérience était enrichissante. Un peu déçue quand même, pour le temps perdu à bosser pour rien, tout l'argent dépensé en vain, mais c'est une leçon aussi. Bref, en perdant sur ce coup là, j'avais gagné énormément.

J'ai donc accumulé les lectures, et revu la méthode depuis le début, en repartant sur ce que j'avais appris à faire à la fac : des recherches rigoureuses, et se poser des questions.
J'ai aussi appris à reconnaître, dans le milieu de la reconstitution, les gens sérieux, et ceux qui ne l'étaient pas, ce qui ne fut pas sans de grandes déceptions.

Et depuis, ça va beaucoup mieux, merci. Même si j'ai encore fait des choses qui n'allaient pas (ma robe XIII n°1). Faut du temps quand on reprend tout à zéro. Et la recherche, ce n'est pas facile. C'est drôle, c'est passionnant, mais pas facile. Sinon, ce serait pas drôle !
Et puis maintenant, je peux m'amuser à aller dans des secteurs de recherche universitaire, et à des colloques, congrès et autres joyeusetés...
Le naturel est revenu au galop !

jeudi 9 août 2018

RESTAURATIONS ABUSIVES

COULEURS ET AUTRES BABIOLES
Méfiez-vous, Nip Tuck style
Totalement refaite des couleurs et c'est une fausse blonde...
(photos wikimedia commons ou éditeurs)
Il était une fois une noble dame allemande qui a eu un destin peu enviable.
Il s'agit de la belle Uta de Ballensfeld (1000-1046), margravine (comtesse) de Mirnie. Si ça ne vous dit rien, on va prendre son autre nom : Uta de Naumburg. Célèbre sculpture du  XIIIe siècle, se trouvant dans la cathédrale de... Naumburg. Elle fut, avec son mari, la fondatrice de la cathédrale.
Et toute la joyeuse famille figure sur les murs. (sculptures datant de 1240-1250 environ)
Evidemment, pas en costume XIe.
Juste en costume XIIIe, avec des bizarreries. Des costumes qui inspirent énormément les gens qui font de la reconstitution.

Alors, pourquoi Uta, qui est quand même drôlement célèbre par son statut de l'une des plus belles statues du XIIIe siècle a eu un destin peu enviable ?
Déjà, la pauvre a inspiré Disney pour la méchante reine de Blanche Neige. Pas sympa pour elle.
Ensuite parce qu'elle a été décrétée comme modèle idéal de la femme allemande par un petit moustachu et sa bande, moustachu dont on ne citera pas le nom, je veux pas salir mon blog. Ben oui, belle, grande, blonde aux yeux bleus. La parfaite femme aryenne.
Elle en demandait pas tant, la pauvre Uta.

Uta et Ekkerhard, son charmant époux, les deux vêtus de cottes blanches


Il y a quelques temps, des études très poussées des statues ont été réalisées. Etudes qui ont porté sur les couleurs.
Et là, c'est le gag déjà vu (cf. le retable de la Vierge aujourd'hui à Saint-Denis dont la polychromie date du XIXe) : il y a plusieurs couches.
L'étude est tellement bien faite qu'on a retrouvé la quasi totalité des couleurs d'origine. Et qu'on a la date des couleurs les plus visibles.

La souriante Reglindis, de blanc vêtue

Et là, tous ceux qui se sont basés sur les sculptures de Naumburg (pas qu'Uta. Toute la famille) pour justifier des galons, des tourets clos de couleur ou autres... C'est de 1518.
Les espèces de tourets à l'origine sont blancs. On a bien des bandes déco, en doré, sur le voile de Berchta, ce qui correspond à certains témoignages médiévaux de voiles brodés d'or.Les bandes dorées ont été supprimées au XVIe siècle.
Les gros galons dorés sur les vêtements : 1518
Les bandes dorées sur les barbettes : 1518
Berchta, qui a perdu toutes ses couleurs...

 Pour les costumes d'origine, c'est le blanc qui domine largement, très largement, pour les cottes. Si on a des cottes de couleurs, c'est qu'il y a un surcot, qui est blanc. (Attention, il y a des zones de couleurs indéterminées parfois...)
Pour les coiffes XIIIe, on a bien des couronnes qui sont posées sur des tourets clos blancs. Pas d'autres fantaisies. On trouvera des dessins détaillés des motifs de ces couronnes.
On a aussi des reconstitutions des las, les galons qui tiennent les manteaux.
4/5 des cols de manteaux sont noirs.
Les manteaux, eux, sont colorés. Ce qui devait permettre de mettre en valeur les statues.
Bref, les couleurs qu'on voit aujourd'hui, qui circulent, et qui inspirent tant de monde, sont des couleurs de la Renaissance, et n'ont rien à voir avec le costume médiéval.

Et Uta avait les cheveux auburn... C'est marrant, quand on y pense... Symbole de la femme aryenne... Ben non.

Je ne vais pas vous faire tout le détail. Il existe un bouquin remarquable sur la question. Les images et tableaux parlent d'eux mêmes. Les versions XIIIe et XVIe sont présentées. Et ceux qui aiment les études scientifiques seront aux anges.

Le livre de Daniela Karl
photo éditeur
Prix : 50 euros. La couverture parle d'elle même, et l'intérieur est tout aussi révélateur.

Pourquoi tant de tenues blanches ? 
Il y a peut-être une explication. Ce sont des donateurs tous morts depuis près de 200 ans. Or
"le blanc que de très nombreux documents médiévaux associent à la mort et aux pratiques funéraires ne doit pas être pensé comme cadavérique ou fantomatique, c’est-à-dire comme décoloré, mais au contraire comme un blanc intense, brillant, glorieux, lié aux joies de la résurrection et du triomphe des justes."

Michel Pastoureau, "Les Couleurs de la Mort" in Alexandre-Bidon, Danièle; Treffort, Cécile. À réveiller les morts : La Mort au quotidien dans l'Occident médiéval, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1993.
photo éditeur


Les donateurs et donatrices apparaissent ainsi comme des Elus, ayant, par leur donation, pu accéder au Paradis. Ce n'est donc pas un choix anodin. Et les repeints du XVIe siècle nous ont fait perdre ce sens (et puis, notre perception de la symbolique des couleurs aussi...)

Ces statues ne représentent pas des personnages vivants au moment de leur réalisation. Il y a ainsi des moyens de faire comprendre à ceux qui sont dans l'église qui sont ces gens sur les murs. La couleur est un indice fort. On peut aussi envisager que les anomalies (les coiffes féminines de Naumburg n'ont pas l'air de se trouver ailleurs) costumes sont d'autres indications de l'appartenance des donateurs à un autre monde. Les anomalies/anachronismes/fantaisies instituant une distance entre le sujet et le spectateur.

Encore une fois, comprendre l'art et la mentalité médiévale permettent d'éviter les pièges de cet art. La lecture aide considérablement... Aussi.

Un petit dernier pour la route...
On reste en Allemagne, mais on va à Brunswick. Même époque.
Vers 1240.
Gisant de Mathilde d'Angleterre, fille de Henry II et d'Aliénor, femme de Henri le Lion et mère d'Otto IV (on a des familles plus humbles)



Le gisant est conservé dans la cathédrale de Brunswick.
Mathilde est morte en 1189. Donc, longtemps avant que son gisant ne soit réalisé. Ce qui veut déjà dire qu'elle n'a certainement jamais été habillée comme elle est représentée.
En outre, un examen même rapide de la sculpture montre qu'elle a été endommagée : front, nez, bouche, un oeil sont refaits (pierre de couleur différente, et marques visibles). La bouche d'Henri le Lion a aussi souffert.
Henri le Lion, visage lacéré, bouche refaite. Pas très med, je trouve, les lèvres. Et une coiffure anachronique en prime.

On remarque en particulier un truc jamais vu sur une couronne XIIIe : une pendeloque pendant à partir de la rose au milieu du front...
Plusieurs dégâts visibles sur le visage. Très refait. Les différences de matières sont très nettes

Le bijou est totalement anachronique et pourrait dater plutôt du XVIe siècle (ou du XIXe).
J'ai contacté la cathédrale et si elle ne répond pas, il y a en revanche des humains dedans qui parlent (uniquement en allemand). Effectivement, ça a été refait. Date inconnue, mais c'est certainement pas du Moyen Âge. Il y aurait un autre problème à la couronne (le charmant monsieur était ravi de m'expliquer tout ça, y avait pas moyen de l'arrêter, et je crois qu'à un moment il a oublié que j'avais prévenu que "Mein Deutsch ist sehr schrecklich"), au niveau des fleurs, qui elles même ne seraient peut-être pas d'époque. Mais en tout cas, y a eu pas mal de choses modifiées dans la cathédrale, et il y aurait aussi des petits problèmes sur Henri. En ce qui concerne les gisants, ce sont de petites choses, mais ça incite à la prudence. Ne pas oublier qu'en cas de vandalisme, statistiquement, les têtes prennent en premier (puis les mains).

Et voilà, encore des oeuvres XIIIe sur lesquelles il vaut mieux se documenter avant de passer à l'acte.
La première question en reconstitution ne doit pas être
"Comment je peux faire ?"
Mais
"Est-ce que je peux le faire ?"



dimanche 5 août 2018

MATERIEL FUNERAIRE

UNE CONCLUSION HATIVE CHASSE L'AUTRE
Méfiez-vous, eh oui... 

dessin de la tombe découverte au XIXe siècle, considérée alors comme celle d'un guerrier (photo Evald Hansen/The Swedish History Museum)

Il y a quelques mois une page facebook dédiée à la Scandinavie viking a publié un article très pertinent sur la reconstitution : c'est là que ça se passe. fruit de discussions avec divers professionnels, je ne peux qu'être d'accord avec ce qui y est écrit. Je ne répèterai pas ce qui est dit mais je pense qu'il y a pas mal de choses à compléter, car il y aura toujours quelque chose à ajouter, vu que les recherches progressent...
L'exemple des tombes reconstituées me paraît excellent. Ayant longtemps souhaité être égyptologue (mais les blagues avec les momies ça va bien cinq minutes...), j'ai été confrontée très tôt à la problématique de ce qu'il y a dans les tombes... objets rituels, objets qui n'ont qu'un usage dans l'autre vie, cadeaux, souvenirs divers... Bref, on trouve de tout, et y compris du personnel. Ceci n'est certainement pas valable que pour les Egyptiens.
L'exemple de la balance, qui ne prouve pas qu'on a affaire à une tombe de marchand ou de changeur, est un très bon choix. Et ceci rappelle à quel point il faut se méfier des conclusions hâtives. Un autre cas a fait beaucoup parler dernièrement : la fameuse tombe de guerrier viking qui en fait était une femme, tombe de la première moitié du Xe siècle (Bj581). On a là quelques beaux exemples de conclusions hâtives :

Quelques petites choses du British Museum dont une épée viking du Xe trouvée à Limerick en Irlande (photo perso)

1. Il y a une épée, c'est un homme
2. Ah ben non, c'était une femme, donc c'est une guerrière
3. Epée = tombe de personne (homme ou femme) qui se bat
4. Guerrier = Individu mâle se faisant enterrer avec son épée
(je suis sûre qu'on peut en ajouter)

Pas forcément...
En fait, cette histoire de femme guerrière a été le point de départ d'un des papiers les plus enrichissants du dernier congrès de Leeds. (Pour la faire courte, c'était génial, j'ai appris plein de trucs. Je n'ai eu qu'une session décevante, où j'ai découvert qu'on pouvait rendre l'iconographie médiévale d'un ennui mortel, avec des sujets passionnants sur le papier. Bel exploit aux intervenants qu'on ne citera pas...)

Photo IMC

Cette communication a été faite par Erin Sebo, de l'université d'Adelaïde. Le sujet : Literary Evidences for Swords in Mortuary Practices. Je précise bien que tout ce qui suit vient de mes notes. Ce ne sont pas mes réflexions. Mais je pense que ceci mérite d'être partagé. Je ne sais pas s'il y aura une publication, mais ça vaudrait le coup de suivre l'actualité de cette chercheuse.
Donc, Erin Sebo est partie de cette découverte de corps féminin avec épée et du buzz qui a suivi. Spécialiste de la littérature anglo-saxonne, elle a cherché ce qu'il en était, non chez les Vikings qui n'ont pas laissé de littérature d'époque, mais chez les Anglo-saxons. Sans perdre de vue la question de la fiabilité des sources littéraires.Son texte de base étant Beowulf.
Première constatation, il est souvent question d'épées dans la littérature, et pourtant on en a peu dans les tombes...
En fait, ce qu'on trouve dans les tombes répond aux souhaits du mourant (s'il en a le temps) ou de sa famille. Il n'y a pas de réel rapport avec la religion, il s'agit bien de volonté personnelle, si, et il faut bien préciser SI, le mort est enterré avec une épée.
Elle a cité le cas d'un guerrier tué au combat. Sa famille l'a fait placer sur le bûcher avec les vêtements qu'il portait quand il est mort, afin que tout le monde puisse voir le sang sur sa tunique. Et pas d'épée.

NON ! PAS LUI ! Pas le nanar intergalactique !!!

Passons maintenant au cas de Beowulf. Lui a eu le temps de faire part de ses volontés. On retrouve le bûcher. Encore une fois, pas d'épée. Mais des casques et boucliers. Ensuite, les ossements et restes des casques et boucliers sera mis dans une urne, avec des bagues et des broches. Et Erin Sebo de faire remarquer très justement que si l'urne était découverte, la première déduction en serait "tombe de femme". Il n'est pas question d'épée (les épées de Beowulf ayant tendance à ne pas durer longtemps dans ses mains... Note de moi). Quant à l'armure, elle brûle avec Beowulf qui n'a pas d'héritier à qui la transmettre...
L'épée et d'autres pièces d'armement font partie de l'héritage et se transmettent de père en fils. Une vieille épée est une bonne épée. Quand elle devient trop usée, on l'enterre avec le représentant mâle de la lignée... Et s'il n'y a pas de représentant mâle, on la met dans la tombe d'une femme de la famille.

Alors, on est chez les Anglo-saxons, pas chez les Vikings. Mais cet exemple nous montre que l'association "guerrier = enterré avec son épée" est une idée reçue, et que l'association "tombe avec épée = combattant.e", c'est pas mieux.

Et puis d'abord, dans le Seigneur des Anneaux, les épées se transmettent aussi... Et il a traduit quel texte Tolkien ? (William Morris aussi, tiens.)

Et en prime, là, j'ouvre une porte piégée : on peut utiliser l'épée de Papy... Je sens qu'on va avoir des problèmes de chronologie en reconstitution. Pardon. Mais c'est sourcé chez les Anglo-saxons. La recherche réserve parfois des surprises de ce type ! Après, qu'en était-il chez les Vikings ? That is the question. Peut-on considérer que des pratiques similaires existaient ? On comprend pourquoi plusieurs archéologues se sont élevés contre le buzz de la prétendue guerrière viking. Il y a un paquet de facteurs à prendre en compte et pas mal d'inconnues.En tout cas, il est toujours bon de rappeler à quel point on doit se méfier des conclusions hâtives.



mardi 31 juillet 2018

VETEMENTS DU MOYEN AGE

UNE SELECTION DE PIECES MEDIEVALES
100 petites merveilles à se faire offrir pour Noël



Voui, c'est encore un beau livre à se faire offrir. Préparez votre liste de Noël ou d'anniversaire...

Cette année nous gâte en matière de livres sur les textiles médiévaux. Voici le livre tant attendu d'Elizabeth Coatsworth et Gale Owen-Crocker, Clothing the Past, qui présente une sélection personnelle de 100 pièces archéologiques parvenues jusqu'à nous.
Les vêtements et accessoires proviennent de toute l'Europe, et couvrent tout le Moyen Âge.

La répartition par sujets est équitable : chaque catégorie est représentée par 10 objets.
- Coiffures
- Vêtements externes (manteaux, etc.)
- Chasubles
- Chemises et cottes en laine et lin
- Vêtements riches
- Vêtements pour le haut du corps et se fermant sur l'avant
- Braies et chausses
- Vêtements religieux mineurs
- Chaussures etc.
- Accessoires (gants, ceintures, etc.)
Chacune de ces parties bénéficie d'une petite introduction de quelques pages rappelant les données essentielles sur ces vêtements en général. 

Une intéressante frise chronologique en début de l'ouvrage nous permet situer les objets les uns par rapport aux autres, selon leurs catégories.

J'aime bien la présentation générale des contextes de découvertes, expliquant comment les vêtements nous parviennent. En fait, l'introduction générale grouille d'informations passionnantes qui sont des rappels méthodologiques. En cela, la lecture de l'introduction est une nécessité en ce qui concerne la démarche.

Chaque vêtement ou accessoire est présenté brièvement : une page photo, une ou deux pages texte, parfois quatre, avec possible ajout de photo. Informations sur les matières, les techniques, les dimensions et quelques indications biographiques. Les explications sont claires, et permettent de mieux comprendre les vêtements. On voit aussi les différentes interprétations, datations, qui ont pu être proposées depuis la découverte de certaines pièces.

On trouve aussi un lexique, avec, entre autres, des explications des points de broderie.

On s'en doute, une grande majorité des objets est religieuse. Et on a aussi beaucoup de contextes funéraires. Ce qui veut dire, en vue de reconstitution, qu'il faut faire attention. Heureusement, les contextes sont toujours précisés. On a plusieurs pièces connues (Groënland, Las Huelgas, Saint Louis, Bocksten, manteaux de Bamberg, Lendberg), d'autres moins (chapeau, gants). Chaque chapitre a en tout cas le mérite de tenter d'être le plus représentatif possible, en fonction des objets qui nous sont parvenus.

Ce beau livre constitue une source d'information inestimable pour tous les amateurs du costume médiéval. Il fait le point sur l'état actuel des connaissances, présente des pièces réelles. Il est d'une grande utilité. Evidemment, son prix peut rebuter, mais... Finalement, un livre qui présente les choses correctement permet d'éviter un gros gaspillage de tissu... 

Elizabeth Coatsworth et Gale Owen-Crocker,
Clothing the Past : Surviving Garments from Early Medieval to Early Modern Western Europe
Leiden, Boston: Brill, 2018
460 pages

Lien éditeur 
PDF éditeur 

Prix :environ 200 € (oui, je sais, ouille). Peut se trouver moins cher lors de congrès...

HAUTEMENT RECOMMANDE POUR TOUS LES PASSIONNES DE COSTUME MEDIEVAL



dimanche 29 juillet 2018

TEXTILES XIII

AIGLES, GRIFFONS, ETC.
Les textiles papaux d'Anagni



Un beau livre, très beau livre... 

Autant le dire tout de suite, le livre est un chouïa chérot. Mais vaut largement la peine quand on s'intéresse aux soies et à la broderie médiévale, et, qu'en prime, on a visité Anagni. Car l'air de rien, cette petite ville médiévale au sud de Rome mérite d'être visitée. Cathédrale somptueuse, crypte peinte à couper le souffle, palais papal petit mais costaud. Anagni se permet en plus le luxe d'être incontournable si on veut comprendre les soieries médiévales, la ville étant carrément un trousseau de clés. 


Parlons broderies


Où l'on découvre qu'il n'y a pas que l'opus anglicanum et le point de Bayeux dans la vie... Il y a aussi l'opus ciprenses (ou cyprense), broderie réalisée en fil d'or de chypre. C'est la technique utilisée pour les textiles les plus fameux provenant d'Anagni : la chape et la dalmatique rouge (et or) avec lions, oiseaux, etc... Bref des motifs similaires à ce qui était tissé.

Chape dite de Boniface VIII. Photo Carlo Raso, Flick.

On a aussi de l'opus anglicanum : vêtements et devant d'autel par exemple. 




L'intérêt de ce très beau livre est de nous montrer des détails de qualité de tous ces textiles. Et l'on découvre des vêtements exploitables en reconstitution parmi les motifs (souvent en médaillons).
L'autrice ne se contente pas de présenter les textiles. On trouve aussi d'intéressants rappels historiques permis par la taille du livre (plus de 460 pages). Et c'est là que je me régale puisque cela rejoint mes propres recherches sur les soies à médaillons. Bref, les aigles et les griffons, par exemple, c'était du tissu impérial... J'ai reçu le livre à mon retour de New York (communication sur les soies à médaillon, justement), et c'est tant mieux parce que j'aurais ajouté encore des tas de trucs, ce qui est gênant quand on ne dispose que de 20 minutes... Mais, finalement on revient toujours aux mêmes idées. Cette partie est primordiale pour tout ceux qui s'intéressent aux soies, car elle remet les choses à leur place. Le caractère particulier des textiles médiévaux est remarquablement mis en avant, y compris le lien entre les tissus et le souvenir du donateur. 


Ce livre est une réelle étude critique des textiles d'Anagni. On y trouve un catalogue complet, avec des plans de coupe, des croquis, et des détails, des détails, des détails.


Personnellement, j'ajouterai un bémol. Il y a d'intéressants liens effectués avec d'autres lieux, trésors, etc. Y compris une intéressante photo de la décoration du palais du Vatican au Moyen Âge... Mais... Pourquoi ne pas avoir ajouté aussi le décor peint du palais d'Anagni ? On a là un exemple extraordinaire. Et rien des fresques, certes plus anciennes, de la crypte de la cathédrale.

Décoration du palais papal d'Anagni (Photo Tina Anderlini)

Malgré cela, ce livre est utile, par son iconographie et la qualité des recherches de l'autrice. Les tissus à médaillons ne sont pas à utiliser à la légère, et cette étude en est une preuve.

Christiane Elster
Die Textilen Geschenke Papst Bonifaz' VIII. (1294-1303) An die Kathedrale von Anagni

Päpstliche Paramente des späten Mittelalters als Medien der Repräsentation, Gaben und Erinnerungsträger.
Petersberg : Michael Imhof Verlag, 2018

Prix : 99 € 


Vaut largement son prix
Hautement recommandé pour lecteurs passionnés

Photos de l'éditeur, sauf indication contraire.

mercredi 25 avril 2018

COSTUME XIIIe

COTTE, SURCOT, RETOUR SUR LA LONGUEUR
+ news et... Dolce far niente !

Metropolitan Museum, New York


Je profite des vacances scolaires sous le soleil romain pour revenir un peu à ce blog,

Bonjour de Rome

et en particulier sur certaines petites choses apprises à New York (et du coup, quelques photos des musées locaux).

Mais d'abord un peu d'actu :
Je participe au prochain congrès de Leeds, avec Distaff. Mon intervention portera sur une très belle sculpture du XIIe siècle, Le Retour du Croisé, et sur ce que les costumes nous apprennent.
Ce sera le lundi 3 juillet
Session 215 Leeds
En très bonne compagnie... Je me sentirai un peu isolée parmi les Wright !

D'autres interventions possibles. Dates à préciser.

Ensuite, niveau publications.
Les presses de la Sorbonne sont un peu lentes. Mais le bulletin du séminaire Questes tenu l'an dernier et portant sur ce qui est anachronique, obsolète et démodé devrait paraître avec de la chance fin 2018... Bref, compter 2019.

Les actes du colloque de Sarrebrück sur le rêve, intervention sur Burne-Jones, sont attendus...

Pour finir en ce qui concerne les news... Une chouette retombée du congrès de Kalamazoo l'an dernier. Ceux qui ont cliqué sur le lien de Leeds sont déjà au courant, puisque l'affiliation est indiquée.
Je suis maintenant chercheuse associée au Centre d'Etudes Supérieures de Civilisation Médiévale (CESCM, quoi) de l'Université de Poitiers. Ca fait toujours très plaisir de voir son travail apprécié et reconnu par des chercheurs de cette qualité, et je suis vraiment ravie d'avoir été acceptée (tous mes remerciements à Vincent Debiais pour son soutien). Le défi supplémentaire c'est évidemment de me montrer de plus en plus rigoureuse dans mes recherches.

PARLONS COSTUME
Il est temps !
Lors du passionnant congrès de New York j'ai eu l'occasion de revoir Maria Barrigon, qui s'occupe, entre autres, des tissus de Las Huelgas. On s'est encore retrouvées dans la même session... Mais sans cerises cette fois !
Oui, c'est flou... Les mangeuses de cerises à Leeds 2016 (photo Gale Owen-Crocker)

Bref, comme toujours, ça papote. Et elle m'apprend que récemment des sondages ont été effectués pour savoir si, par le plus grand des hasards, il n'y aurait pas quelque chose dans le tombeau d'Eléonor de Castille, fille d'Alphonse X morte en 1275, se trouvant à Caleruega.
Bingo !
On pensait que c'était vide... Eh non ! Il restait le bonheur du chercheur en costume médiéval : corps et textiles.
Pourquoi les deux sont-ils nécessaires ? Parce qu'on peut ainsi juger des rapports entre stature et longueur des vêtements. Et comparer avec ce qu'on a déjà, même si c'est peu. Et comparer avec les images, les indications écrites, etc.
Les vêtements ont été restaurés et présentés en 2016.
Saya et chemise d'Eleonor après restauration (photo provenant de ce blog )

Jusque là, au niveau archéologique, on avait peu de vêtements complets pour le XIIIe, avec informations sur le corps. La fameuse robe de sainte Claire... longue de 170 cm à l'avant, 175 à l'arrière. Claire mesurant 160 cm. La vision de la robe étant d'ailleurs fort impressionnante. On se sent minuscule devant cela.

Quand ces dimensions se sont répandues, il faut bien reconnaître que ce fut assez dévastateur. Les robes qui ne touchent pas le sol où traînent un peu n'étaient plus valables. Bon, on refait la garde robe (ça fait mal au portefeuille). Question importante néanmoins, la longueur dépendant aussi du statut. Claire venait  d'une famille riche, et la longueur peut être un témoignage de cette origine. Ce qui est à vérifier.

J'ai eu l'occasion de travailler sur des longueurs folles (surtout que je ne suis pas un petit format, dans tous les sens...), comme cela a été expliqué dans mes précédents articles sur la cotte au XIIIe. Et cela demande une adaptation au niveau de la marche. Il faut réapprendre à marcher, à se déplacer. Savoir tenir ses vêtements. Avec classe et distinction, s'il vous plaît ! J'ai aussi tenté de respecter les quantités de tissu utilisées pour les costumes, en me servant de ce qu'on en savait (là aussi, voir mes précédents articles). Mes costumes sont basés sur les estimations les plus faibles du lé anglais (le plus pratique pour les recherches. Oui, on voyage, mais les infos sont à chercher là où elles sont et se recoupent) donc si cela peut être valable en début de siècle, pour 1235, déjà, mes costumes sont limite riquiquis...
Vierges sages de la cathédrale de Strasbourg, vers 1280, Musée de l'OEuvre Notre Dame, Strasbourg. Encore une fois merci à l'ampleur et à la longueur pour ce merveilleux tombé.

Ces questions de quantités, d'ampleur, de longueur, sont un sujet de discussion récurrent lors des pauses de colloques, tellement c'est difficilement concevable de nos jours... D'autant plus si on a un thé dans une main, un muffin dans l'autre, et qu'on bouge. Mais, si on s'en étonne et qu'on en rit un peu, on retrouve très vite notre sérieux en évoquant tout ce que cela implique quant à la façon de se mouvoir, sur les marques d'élégance, sur la silhouette, sur la manière de se tenir...
Lorrainem vers 1300-1320, Vierge à l'enfant, Metropolitan Museum, New York, la cambrure gothique permet de faire ressortir les plis. A noter le léger plissé à la taille. A cette date, les ceintures montrées ainsi sont rares, et paraissent réservées à certaines représentations.

Je risque de me répéter, mais c'est ce qu'on pourrait surnommer avec humour (alors que c'est quelque chose de très sérieux) un "consensus machine à café pendant les colloques" : longueur et ampleur sont des éléments primordiaux des costumes médiévaux, au moins sur 3 siècles.
Alexander of Abingdon, Vierge à l'enfant, vers 1275-1325, Metropolitan Museum, New York. Le tombé, aux plis creusés, témoignant de l'ampleur.

Quelles sont les nouveautés amenées par Eleonor de Castille ?
Une saya, une chemise. La chemise, très abimée, est composée de multiples godets (imaginez 4 chercheuses penchées sur un smartphone à la pause café, les yeux éblouis). Elle n'est pas complète, mais il en restait suffisamment pour voir qu'il y avait 4 godets à l'avant, et 4 à l'arrière, ce qui a été restitué. On pouvait aussi estimer, raisonnablement, la longueur de la chemise. En revanche, comme on manquait d'information pour la forme des manches, il a été décidé, lors de la restauration, de les laisser courtes, ce qu'elles n'étaient certainement pas.

La saya est un vêtement typiquement espagnol, lacé sur un côté. Celle de l'infante est intéressante pour plusieurs raisons. Celle qui concerne cet article, c'est évidemment sa longueur : 190 cm. On a le corps... D'après Maria, entre 160 et 170. Cet article mentionne 170cm, en précisant que c'était rare à l'époque médiévale. Bonjour le cliché (au XIIIe, les tailles étaient à peu près équivalentes aux tailles actuelles). On va rester sur du 170cm quand même. Ce qui fait 20 cm de moins que la robe.
Cathédrale d'Auxerre, Arts Libéraux, 3e quart du XIIIe siècle. La longueur et l'ampleur de la cotte permettent d'obtenir ce tombé spécifique.

Que penser alors du rapport sainte Claire ? Nous ne sommes pas dans le même pays, mais la nécessité de se déplacer est toujours là. Claire, nonne, travaillait plus qu'Eleonor, infante de Castille. La saya d'Eleonor est un rare exemple de tenue XIIIe de très haute noblesse à peu près intacte et dont on possède le corps qui la portait (pour l'élégance de la phrase, je crois que c'est raté). Une autre saya, d'une autre Eleonor, plus ancienne, fait 197 cm. Je n'ai pas encore réussi à trouver la stature de cette Eleonor. Néanmoins, on peut envisager que les robes de la très haute noblesse faisait une vingtaine de cm de plus que la hauteur totale, au minimum, en Espagne. Et peut-être ailleurs quand on considère les quantités utilisées, et ce qu'on voit sur les oeuvres d'art, surtout si on est dans la seconde moitié du siècle : tailles blousées (la Vierge et les Vertus sont des exceptions passionnantes à analyser iconographiquement), et tissus traînant largement au sol, tout en laissant parfois deviner un bout de pied coquin. Bref, on avait là des longueurs incroyables, et l'Infante était peut-être sage dans sa dernière tenue. Ceci dit, la saya, contrairement à la cotte de 1275 (en dehors des virginales exceptions), ne se blouse pas.
Coffret en ivoire, Paris, vers 1320-1340, Metropolitan Museum, New York, La Châtelaine de Vergy: Toujours présents : longueur, plis, blousage à la taille. La mode du début XIVe, dans les images, poursuit celle de la fin du siècle précédent, même si, dans les faits, des transformations radicales sont déjà là depuis 1320. On peut noter aussi la manière dont les braies du jeune homme s'ouvrent sur l'arrière.

Et maintenant, la question : comment bouger, travailler...

Il est conseillé aux dames de la noblesse (et donc de la bourgeoisie qui imite) de se déplacer à petits pas. Les grandes enjambées sont jugées disgracieuses et sont impossibles avec une robe de longueur "réglementaire" Bref, il faut marcher lentement, en posant d'abord la pointe puis le talon (merci Perline). Ceci n'est pas évident avec nos chaussures modernes, mais avec des souliers médiévaux ou pieds-nus, ça va tout seul.Evidemment, on tient sa robe avec classe, tout en essayant de montrer les doublures du surcot et du manteau (l'un ou l'autre ou les deux recouvrent la robe en public, totalement pour le surcot jusque fin XIIIe).
Cathédrale d'Auxerre (2de moitié XIIIe) Vierge Folle, tenant magnifiquement son ample surcot


Pour monter à cheval (restons dans la noblesse, sinon, sur un âne, c'est pareil, et puis il y a l'option Aristote) : trois solutions. Si on n'est pas pressée, comme la Vierge qui fuit en Egypte, la sambue, c'est pas mal.
Cloisters Apocalypse, Normandie, vers 1330, The Cloisters, New York, 68.174, 2v, Fuite en Egypte. Marie semble ici être assise sur une sambue.

 Si on va à la chasse ou que le galop peut être une éventualité, califourchon...

Valve de miroir, vers 1350, Paris, Metropolitan Museum, New York. Scène de chasse au faucon montrant une dame à califourchon, en tenue d'équitation de l'époque.Le vêtement est suffisamment ample et long pour ne pas incommoder la dame, qui a les moyens de se payer la quantité de tissu nécessaire...

Et c'est là que l'ampleur est une nécessité. Il faut cacher la jambe, et le pied autant que possible... Pour le pied, la longueur, c'est bien. (on a des statistiques sur les accidents occasionnés par les robes dans les étriers ?)

Coffret en ivoire, Paris, 1310-1330, Aristote et Phyllis,Metropolitan Museum, New York. C'est pas trop comme ça qu'on faisait de la philo en terminale. Les traditions se perdent !
 Pour l'option Aristote, la selle est aussi en option. Les philosophes ont bon dos. 

Cuisson du pain, psautier, Belgique, milieu du XIIIe siècle. The J. Paul Getty Museum, Ms. 14, fol. 8v Exemple de cotte remontée grâce à la ceinture pour pouvoir travailler, et faire de grandes enjambées,

Pas mal de scènes, genre Maciejowski, ou autres, montrent l'intérêt d'un blousage qui permet de remonter la cotte pour ne pas se prendre les pieds dedans quand on a besoin de ses mains. Le blousage permet aussi d'improviser un sac... Et de faire de grandes enjambées. En cas de nécessité, la mode, les convenances... On s'en fiche un peu. Il est donc possible que les cottes pauvres soient elles aussi longues, au moins de la stature de la personne. Je pense que, finalement, les proportions de la cotte de sainte Claire sont "plutôt pauvres" que riches, si l'on se réfère aux proportions anglaises ou aux pièces archéologiques espagnoles.

NB : J'ai privilégié les oeuvres fin XIIIe début XIVe, pour rester proche d'Eleonor. Les tenues début XIVe présentées ici étant dans la même logique textilophage (oui, je viens de l'inventer) que précédemment.

John Godward, Dolce Far Niente, 1897, coll. priv., photo wikipedia

C'est tout pour aujourd'hui... Je retourne au farniente romain (en plus, c'est férié ici)
Ciao !