jeudi 4 mars 2021

RECONSTITUTION

L'IMPOSSIBLE RECONSTITUTION

Fallait bien que ça arrive un jour

Où l'on va causer chevaliérisation
Les joies de la reconstitution, encore et toujours. 

Autant parler d'évocation, ça fait moins mal. 

Il y a plein de choses qui coincent. Et qui rendent la reconstitution d'une époque impossible. 

On connait la blague "oui euh, de toute manière euh, la laine euh, c'est pas la même euh."
C'est vrai. Rien à redire là dessus. On a des sortes de laines qui existaient déjà au Moyen Âge, et qu'on trouve toujours, comme le mérinos. Mais...

Ca ne peut pas être la même laine parce que les moutons ne mangent pas la même herbe. Est-ce qu'on leur réserve encore le meilleur pré, comme au temps où l'industrie reine était la textile ? Et puis... Pollution. C'est plus la même herbe. Effectivement. 

Après... Les métiers à tisser... C'est pas les mêmes. Quand quelqu'un arrive, en 13e, 14e, 15e, fièrement avec un drap de laine tissé main... Euh... Mais... Révolution industrielle au 13e. Dans le textile. On passe à des métiers qui sont immenses. Ca tient pas dans la maison. Les métiers, ils fournissaient, par exemple, des draps, finis, de plus de 2m. Or, le traitement subit par les draps les faisait rétrécir. Ce qui induit qu'en tombant du métier, avant de se faire traiter, les draps faisaient bien plus de 2m de large. (je précise, comme Perline me l'a signalé... C'est pas si clair... L'esprit de Perceval est avec moi... : il y a des lés plus étroits. On en a même de 90 ou en dessous, mais, il faut toujours tenir compte de la perte occasionnée par les traitement. Donc, même pour un lé de 90, il faut un métier beaucoup plus large. Et il semble que certains lés soient réservés à des tissus avec usages précis, comme les vêtements de pluie... C'est très compliqué, quand on commence à entrer dans les détails. Le musée de Prato va bientôt sortir des choses très très intéressantes...) Je parle toujours de ce qui vient du mouton, cet animal à poil laineux (les initiés comprendront et sont priés de le crier à tue-tête)

Traités à l'eau. On retombe sur la pollution. Est-ce la même qualité ? 

Teinture. Qualité de l'eau ? Calcaire ? On a des villes qui fournissaient certaines couleurs. Comment savoir les recettes exactes ? Le rôle de la qualité de l'eau là dedans ? Et on retombe sur les questions actuelles de pollution. Notre pollution est-elle la même que celle du Moyen Âge et a-t-elle les mêmes effets sur tout ce qui a trait aux textiles ? On a des restes textiles. Mais on a une seule source fiable d'association échantillons couleurs/noms. Et ce qui vaut pour Prato vaut-il pour les autres centres textiles européens ? Bêêêê.

Ca commence à se compliquer, la reconstitution, non ?

Et, en passant, quand on a un tissu de plus de 2m de large, on ne conçoit pas ses vêtements comme avec un lé de 1.50m. 

Vous l'aurez compris, il faut absolument avoir conscience des limites de ce qu'on nomme reconstitution. Il y a une quantité de choses qu'on ne saura jamais refaire. On peut s'approcher. Aussi près que possible. Mais, se croire comme à le Moyenache, c'est plus que douteux. 

Et je garde les histoires de pilosité de côté. 

Ce serait pas mal de prendre tout ça en compte, parfois. Et aussi de réfléchir aux utilisations réelles des objets qu'on fait reproduire. Un reliquaire peut-il servir de boîte à bijou ? Un linge liturgique (comme les toiles ombriennes) peut-il servir comme serviette à s'essuyer la figure (vu dans une des innombrables vidéos qui prétendent illustrer la vie médiévale qui circulent sur youtube. J'en frémis encore. Déjà qu'on n'est pas sûr que ça servait, sous cette forme, de nappe pour les grandes occasions sur les tables seigneuriales, alors... Serviette de toilette ! Bonjour la vidéo didactique !). Après, on a bien des parements d'autel qui servent, en version méga cheap, pour faire des mantels, alors... Pourquoi pas la lingette démaquillante en nappe d'autel. C'est raccord.

Non, mais, ça va, je suis de bonne humeur en fait. Vraiment. Juste que... A un moment... il faut absolument se poser les bonnes questions. 

Allez, soyons fou. On va étudier un cas passionnant. Pour voir vraiment les limites. Un cas où on a quelques sources écrites. Mais pas de sources iconographiques ou de sources archéologiques qui peuvent aider. 

La chevaliérisation

Pas évident d'avoir des infos fiables à ce sujet. Et sur des périodes précises, et des lieux précis. 

Prudence de mise, en gros. 

Néanmoins, on a quelques infos. 

Et purée, ça fait mal ! Très mal ! 

Déjà, les bases. Ca devient sérieux à partir du XIIe. Et souvent, il faut piocher dans la littérature courtoise. Ce qui justifie l'usage d'un certain instrument.

En plus petit modèle. C'est mieux.

On le sait, l'utilisation du vêtement est extrêmement symbolique au Moyen Âge. Je renvoie à l'étymologie d'investiture pour une prise de fonction. Ca peut vous donner une idée du pourquoi du comment que je m'énerfff souvent devant des costumes d'évocation (surtout ceux présentés comme reconstitution). On est souvent à côté de la plaque (oui, encore). 

Quand un bonhomme passe du statut princier au statut royal, il a droit à un déshabillage/rhabillage quasi total en public. 

Forcément, ça se passe comme ça aussi quand on devient chevalier. Ce qui explique que ça coûte bonbon. C'est au delà de la simple distribution d'armes, une baffe, et tutti quanti. Y a de la cérémonie, de la fête, du religieux. 

D'accord, pour le religieux, faut le chercher.

Déjà, on a la veillée. 

Le jeune et fringuant jeune homme se retrouve en chemise, après avoir fait trempette. Un beau symbole de pureté, même si au départ (12e), c'est surtout pour qu'il soit propre (la trempette, hein). La symbolique religieuse, à ce sujet, elle arrive après (l'Eglise. Toujours là quand il faut récupérer un truc), début 13e, environ. Là dessus, on lui met une tunique rouge, qui rappelle le sang (c'est un peu son boulot, faut dire, de faire couler le sang si le devoir l'exige). Chausses brunes, pour la terre d'où on vient. Et aussi une coiffe, bien blanche et bien propre.

Et maintenant qu'il est tout beau, il n'a plus qu'à jeûner, pendant 24 heures et à passer la nuit à prier. 

Ensuite, cérémonie, il a droit à la panoplie de chevalier.

C'est quand même vachement noble raconté comme ça. On comprend l'émotion de Perceval.  

En tout cas, pour en revenir à Perceval, version Chrétien de Troyes, on a du don de tissu. Et pas du tissu de gnognotte. Mais, on est dans du roman de chevalerie. Exagération, tout ça...

Vraiment ?

VRAIMENT ?

Après, on habille la famille. On peut être généreux. La famille ?

Vraiment ?

VRAIMENT ? 

Allez, on passe aux sources non littéraires. Ca permet de remettre l'église au centre du village. Et on va faire un saut dans le temps. 

Je récapitule : on a de la source en 12e, de la littéraire en 13e, qui nous donne de jolies infos, d'ailleurs. Et des petites courses faites par des rois d'Angleterre, en 14e. Et on a des images d'époque.

Comparaison entre ce que nous donnent les images et ce que donnent les textes ? C'est toujours rigolo cette histoire. 

Très belle nuance de rouge, au centre.
Spoiler alert : les infos montrent des évolutions en quelques années. 

Et ces infos sont valables pour l'Angleterre. Pour le reste du monde connu, je vous laisse faire vos recherches vous même.

Quelques infos textiles sur des adoubements en Angleterre au début du XIVe siècle. 

Alors, il s'agit de ce qui est donné d'abord par Edward I en 1301-02 puis par Edward III en 1327-28, pour des cérémonies de chevaliérisation. C'est pas forcément de la famille. On est dans différents rangs de noblesse (et c'est là que c'est rigolo.)

Ed1. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais selon les rangs, on a différents types de soieries. Entre les bannerets et les simples chevaliers, qui tous reçoivent du drap d'or (servant aux vêtements et au couvre-lit -culcitra- servant après la veillée), on a une énorme différence. Les bannerets reçoivent des draps d'or dits "de soie", les chevaliers des draps d'or dits "de chanvre". En gros, on a du fil d'or avec une âme de soie et un avec une âme de chanvre. Les spécialistes faisaient la différence facilement, à l'oeil nu. La hiérarchie est là. Les barons ont encore un autre type de tissu (tarse), soie certainement multicolore, avec des motifs, qui pouvait éventuellement être brodé. Des fois que... 

Alors là, y a Fifi le bel, avec Fifi le long et Chacha le bel, et Ed2. C'est parce qu'il y a Ed2 que je la mets là. C'est bien placé. Ou alors, ils répètent la choré de YMCA et ce sont les Royal People. Pas encore au point.  

Ed3. Les comtes ont du drap d'or diapré avec fil d'or en soie plus de l'écarlate et du vert (pour faire des robes... faut prévoir pour la suite). Les bannerets, écarlate, vert, et soie avec des motifs, et, certainement du fil d'or. C'est du très cher, qui peut être importé du Proche-Orient ou d'Italie (là, c'est moins cher). Un banneret à droit à un tissu tarse avec des rayures en or (moins cher. Le plouc de la bande), en prime de l'écarlate et du vert. Les simples chevaliers, du tarse, différentes sortes de bleu, un peu de vert. Qualité moindre. 

Le tout donne, quand on les voit, des indications de rangs, clairement identifiables, et une certaine unité, accompagnée d'une démonstration de richesse de la part du roi. Ca pète !

Les tissus de soie ont des usages très précis, liés à la cérémonie. Après, est-ce qu'on pouvait les ressortir pour les grandes occasions ou est-ce que c'était juste comme les robes de mariée ? On pouvait les fondre pour récupérer l'or ? On les offrait à l'église du coin ? Le couvre-lit, on le réutilisait pour les visites importantes dans la chambre ? Pour la nuit de noce ?

Et c'est donc là que les problèmes commencent.

Ok, c'est chouette, on a des infos. Mais, plein de questions. 

Déjà, on a des termes très précis pour définir ces tissus, et des indications matérielles. Mais...

Drap d'or. L'or, ça représente quelle surface du tissu ? Quels motifs sont dessinés ? Et la soie, en dessous, elle est de quelle couleur ? C'est du brocart ? Des bandes ? Du tissu doré ? Y a du brodé ?

Les fils d'or... âme de soie ou âme de chanvre. Mais, il est comment l'or ? En fil ou en lamé ?

Et les motifs, pour le drap d'or comme pour les autres tissus ? C'est comment ? Qu'est-ce qui se portait dans la noblesse ? Est-ce que les tissus liturgiques (ceux qui restent) ont les mêmes motifs, ou c'est encore un autre truc ? 

Et puis, on n'a pas les mêmes infos selon les dates dans le même milieu... C'était comment avant ? Entre ? Après ?

Vous voyez le problème ? On a des descriptions dans les comptes royaux qui en fait n'amènent aucune réponse, mais tout un tas de questions. 

On ne sait même pas la dégaine de ces vêtements. Leur forme. A la mode, ou genre dalmatique ? Tout ce qu'on a, ce sont des noms de tissus, sur lesquels on n'a que des hypothèses.

Tant qu'on n'a pas retrouvé le fragment de tissu qui indique bien comment on l'appelait à l'époque, et qu'il a été utilisé pour telle ou telle occasion, on est totalement bloqué. Peut-être qu'on a déjà des fragments de ces tissus, mais qu'on ne le sait pas. Parce qu'on n'a rien pour les identifier formellement et les lier à ces usages.

Le chevalier qui n'a pas été adoubé par le roi, il a reçu tout ça aussi ? C'est papa qui fournit ? Le suzerain ? Mamy ?

Et... C'est pareil en France ? En Allemagne ? En Italie ? En Espagne ? Si ça se trouve, le pourpoint de Charles de Blois, c'est en fait une tenue liée à la chevaliérisation (faudrait que j'arrête d'utiliser ce terme, parce que... tout le monde n'a pas la référence... Et puis à force, ça va remplacer le vrai terme). Ca pourrait vraiment être ça...

On peut être tenté de commander un tel tissu. Mais... Ca en fait des incertitudes. Il y a une hiérarchie à suivre, et, certainement, la quantité d'or apparente sur les vêtements devait jouer. Tout comme le visuel lié à la qualité de l'âme du fil d'or. Et la soie qui va avec le fil d'or, la base du tissu... C'est quel type de tissage ? Est-ce qu'on peut se contenter de ce qui est proposé dans le commerce en ce moment et n'a rien de comparable avec les restes d'époque ? Nan. Ca coûterait combien ? Et si on se loupait ? Si on dépensait des sommes à 5 chiffres (au moins) pour un vêtement qui ne va pas ?

La seule chose sûre, c'est... Une tunique rouge pour l'adoubement. Pour du très noble, on peut y aller en soie. Genre samit. Mais pour le reste ? On fait comment ? 

C'est pour ça que, même avec la meilleure volonté du monde, avec tous les moyens possibles... On doit l'admettre, la reconstitution est impossible.

Evocation, c'est mieux. Donc, autant garder ce terme, qui est bien moins prétentieux, et plus juste, au final... Puisqu'on n'y arrivera pas (c'est pas du défaitisme, c'est la réalité ;) )



 

 


mardi 2 mars 2021

METHODOLOGIE 7, RECTIF

LE LABYRINTHE DES DALLES

ou... A côté de la plaque

On admire le style gothique de l'oeuvre du XVIIe siècle

Comme j'aurais aimé trouver ce titre magnifique, mais non, ce n'est pas de moi. Juste de ma keupine ambrienne. En revanche, le sous-titre, il est maison. Merci. 

Connaissant l'être humain et sa propension à se tromper, ce blog est pourvu d'une section revu/corrigé, pour que je puisse rectifier mes âneries. Parce qu'étant, jusqu'à preuve du contraire, humaine, je risque d'en sortir de bien bonnes. On va s'en servir de la section à boulettes.

Ben oui, j'm'a encore planté. On va rectifier. Parce que j'ai la faiblesse de faire partie de ces gens qui considèrent que l'erreur a des vertus insoupçonnées. Et qu'elle est pleine d'enseignement. Nier l'erreur, c'est s'empêcher de progresser. L'erreur n'est pas une marque de faiblesse. L'erreur est votre amie. (Tous les amateurs de tarte tatin comprennent ce principe).

Et, j'ai donc fait une boulette, Ici même


 

Vu la date de publication, je pourrais dire que c'est la faute au réveillon. Mais non. J'assume. (Ca se sait que je bois pas. Je suis coincée). 

Le plus drôle, c'est que je suis en phase de corrections, en ce moment même. Et... paille, poutre, tout ça. La routine. N'empêche, j'ai bien ri de la situation, et je tiens vraiment à remercier chaleureusement les personnes qui ont su attirer mon attention sur cette erreur de plaque (de cuisson pour le moule de la tarte tatin).

Médekoikelcoz donc ? 

Il faut descendre à la dalle de Thierry de Machault et du dessin 17e publié sur effigies and brasses, dessin ô combien problématique, étant donné sa date. Peut-on l'utiliser comme source pour comprendre le costume médiéval (en fait, la question concerne toutes les reproductions 17e qu'on peut trouver sur le site, et qui sont très discutables. Et si y avait que les dessins 17e qui étaient discutables...). La preuve par l'image, quand on compare avec la bonne dalle. Sauf que... 

Rectifions, dans la joie et la bonne humeur

C'est pas la bonne dalle. En plus, c'est écrit dessus ! Bien joué ! C'est pas Thierry de Machault, c'est Jean de Dommartin. La bonne serait plutôt celle-ci :

Ce qui ajoute une pierre à l'édifice de la non fiabilité du site internet en question... C'est une autre. Qui ressemble un peu à celle que j'ai postée. J'ai voulu aller trop vite, ça arrive. Maintenant, la vraie question, ça reste de savoir si le dessin colle avec la vraie dalle (que je commence à avoir avec ces histoires de tarte tatin). 

Ca reste ça, le plus important, la question majeure...

Et là... 

La gravure ne colle pas trop non plus avec l'autre plaque (ça avait été bien beurré). La remarque sur la position des pieds, différente, est toujours valable. La perte du hanchement gothique aussi. Ce dessin n'est toujours pas une copie conforme de la dalle (en prime, on a un grand espace entre les pieds et le bord qui n'est pas rendu sur le dessin... Perte d'animaux-repose-pieds ? Il semble y avoir des traces visibles sur la photo. Détails que l'artiste n'a pas reproduits. S'il zappe des détails, on est mal, et il zappe des détails, tout en en ajoutant d'autres). Le drapé du personnage féminin est quelque peu différent. On manque aussi de détails dans la partie supérieure (vous pouvez zoomer à partir du site), peut-être que ceux-ci ont disparu entre le 17e siècle et maintenant, va savoir. Il y avait peut-être une barbe encore visible au 17e, mais, d'après les canons de beauté de l'époque, et la standardisation de ce type de plaques, j'ai quand même de gros doutes (ceci n'engage que moi). On n'a aucun moyen de le savoir (sauf, éventuellement, en allant se pencher sur la pièce archéo). Par ailleurs, la plaque est abimée. Je ne parle même pas de la position des mains de l'homme. On semble être toujours dans l'interprétation due à l'incompréhension des canons de l'art médiéval. On est dans une oeuvre du 17e, avant d'être une oeuvre médiévale. Ce n'est en aucun cas une oeuvre médiévale.

En gros, toutes les remarques faites en comparant le dessin 17e avec la mauvaise plaque peuvent être réitérées au sujet de la bonne plaque. Pour une excellente raison : le dessin a été fait par quelqu'un qui ne saisissait pas le style médiéval, et qui donc a réinterprété avec ses yeux de dessinateur de la période moderne. 

Donc, je rejoins le club très bien fréquenté des historiens de l'art qui se sont plantés, et n'ont aucune difficulté à le reconnaître (c'est souvent là, le problème, et c’est aussi la différence entre rire de ses erreurs et se corriger ou être furieux parce qu’on a été pris en tort, et persévérer dans ladite erreur par vanité). En fait, j'ai déjà ma carte de membre. 


Mais, il y a erreur et erreur. Celles qui sont lourdes de conséquences, celles qui permettent d'avoir de la tarte tatin et celles qu'on va garder de côté pour le prochain congrès et qu'on racontera autour de la machine à café quand on passera au moment "ouais, là, je me suis vautré-e..." histoire de rigoler un bon coup (et je vais avoir du succès), et de se rappeler qu'on n'est pas à l'abri. Quel que soit le type d’erreur, l’essentiel, c’est de la reconnaître. 

Cet exemple est très révélateur de ce qui se passe, en plus du fait de trop regarder les images, et pas le texte, ce que je dis souvent (c’est trop drôle). Je travaille sur un problème de lecture d'images, je regarde les images, et j'oublie la référence. Ces plaques se ressemblent beaucoup. On a une grammaire des formes. Et les artistes s'en servent, à loisir, en modifiant selon les besoins et le financement. Ce ne sont pas des portraits. Ce sont des types, qu'on accessoirise pour les individualiser, un peu. Et les plaques de Chalons sont proches dans le temps, et dans le style. Elles sortent probablement du même atelier. Du coup, cette boulette permet de se pencher sur plusieurs plaques, de voir les variations, les personnalisations de l'une à l'autre. Chose que, je dois l'admettre, je n'aurais pas pris la peine de faire si j'étais tombée juste du premier coup. Et que certainement une bonne trentaine d'historiens de l'art spécialisés dans l'étude des plaques funéraires en Champagne ou ailleurs a déjà notée ! Et en plus, c'est fun ! Bref, transformons notre erreur en moteur. C'est à ça que ça sert.

Celui-là aussi, il irait bien dans la série.
On récapitule.

A l'arrivée, le dessin n'est pas plus fiable pour cette plaque, quand on y regarde d'un tout petit peu plus près. Cela met juste en valeur deux choses, au risque de me répéter :

1. Le dessin 17e n'est pas une copie conforme de l'original, et pour cela, on doit s'en méfier, et il est préférable de ne pas l'utiliser.

2. Les plaques funéraires étaient souvent standardisées, avec quelques variantes possibles, et répondent à un cahier des charges. En outre, on est dans la même région, même époque, certainement même atelier. Ce qui pose une question importante : dans quelle mesure cette standardisation est-elle fiable, elle aussi ? Quel est le cahier des charges ? Quelle image on souhaite donner du défunt ?Quels sont les changements que l'on peut opérer d'un modèle à l'autre ? Quelles sont les caractéristiques d'un atelier ?

Pour ce qui est du site... Mauvaise plaque ou bonne plaque, ça ne change pas grand chose à la choucroute... ou à la 

En tout cas, merci de la rectification de la plaque. Mais, au final, m’être trompée de plaque, et avoir zappé le nom (ça, c’est pô bien) ne change rien à la fiabilité (ou non) de ces dessins. Au contraire. Ca met vraiment le doigt sur l’incompréhension de l’art médiéval par celui qui a fait ces dessins au 17e. Il n'y avait pas la même approche de l'Histoire et de l'art que celle qui apparaît au 19e et qui fait que, selon les artistes, on peut avoir confiance (j'aurais toujours plus confiance en Fairfax Murray ou en Rooke qu'en Burne-Jones pour les copies. Et pourtant, le plus grand de ces peintres, c'est Burne-Jones).  

Par honnêteté, je laisse la partie erronée sur la publication d'origine (avec un petit rectificatif quand même, hein). Parce que le reste est correct. Parce qu'il est important de savoir que le site effigies and brasses est bourré d'erreurs. Et parce que j'ai bien rigolé en constatant la mienne. Et j'espère qu'elle saura vous amuser aussi. 

C'est ma tournée ! Champagne ! Et, bon appétit messieurs.
Avant de foncer, on vérifie le nom, scrogneugneu ! Et c'est valable pour toi aussi. Oui. Toi. Celle qui écrit ces mots en ce moment. Même si, finalement, ça ne change rien à l'affaire, puisque quel que soit le modèle pris par l'artiste 17e, il fera toujours, hélas de mauvaises copies des oeuvres médiévales. C'est la leçon à tirer de cette petite mésaventure. 

Avec le fait que les dessins 17e... Faut pas s'en servir comme source. Parce que, en vrai, la question elle est là ! Normalement, toute personne bien intentionnée aura compris.


 

vendredi 26 février 2021

COSTUME MEDIEVAL

FASHION WEEK HOMMES XIe

De Toulouse à plus dans le nord

dessin de R. Di Giorgio, 4ème de couverture, représentant le comte dans son sarcophage.

Alors, on va pas chipoter, mais, en gros, le vêtement masculin, entre les VIIIe et XIe siècle, on peut pas dire que ça change énormément, surtout dans le nord. Au moins, les femmes peuvent s'amuser un peu avec les longueurs de manches. Les hommes, même pas. C'est vraiment trop injuste. 

Pour que ça bouge, faudra attendre le XIIe. La mode la plus sexy du Moyen Age (et tant pis pour le XIVe. Na !). Surtout pour les hommes. Faut pas croire !

 Y a des sources, écrites !

On connait le topo, la principale source documentaire, a priori, c'est l'image. 

Et, c'est pas que je radote... Mais... On connait le topo. Les images médiévales, c'est souvent le meilleur moyen de faire du merdiéval. C'est pas forcément avec ça qu'on va apprendre comment fonctionne le costume d'une époque. Précautions, pincettes, et tutti quanti. La copie conforme de l'enlu, c'est la ligne droite vers ce qui était considéré à l'époque comme un déguisement. Mais, comme la mode est aux masques en ce moment, après tout, ça peut être un concept à travailler. Sur un malentendu...

Et donc, comment on s'en sort ? Les sources premières les plus fiables ce sont ? Ce sont ?

 Oui ! Les traces archéos et les textes d'époque. 

On sait ce que ça donne. Les restes textiles, ça court pas les rues, et on est plus souvent dans du timbre poste que dans du couvre-lit, niveau taille. 

Les textes non plus, ça court pas les rues selon les périodes. Mais, au moins, ils mettent le doigt là où ça coince. Là où ça coince pour les coincés. Là où ça fait un bon gros scandale. On manque de textes neutres (livres de compte, inventaires) mais, pour ce qui est des dépressions nerveuses ecclésiastiques, on a de quoi ouvrir un hôpital psy !

C'est que nos pauvres membres du clergé, qui ne pensent qu'à sauver les âmes de leurs contemporains, ils sont totalement désemparés, horrifiés, ils comprennent plus rien. 

Voilà que la mode du Sud envahit le Nord ! La chocolatine menace le pain au chocolat ! Et même le sacro-saint croissant au chocolat recouvert de sucre et de paillettes chocolatées qui fait le bonheur des Souabiens-Lotharingiens (oui, les Alsaciens-Lorrains de l'époque, quoi... Gné ? Pas de chocolat à l'époque ? Mais si... Les Vikings en ont ramené d'Amérique. Prouvez-moi que c'est faux d'abord !)

Bon, la chocolatine, ça passe encore. Mais les fringues ! C'est pas possible de voir ça ! C'est que ça va mener notre belle jeunesse à la perdition ! Adieu la moralité ! C'est rien que des saletés qui sont envoyées par les étrangers. Ca vient toujours de l'étranger. C'est l'Anti-France ! 

La mode à Chocolatineland. Euh, pardon, Toulouse, vers l'An Mil

Au moins, ils ont laissé des traces archéos. On va leur reconnaître ça, à ces individus mal habillés. 

On a même de la belle découverte, de 1989, qui nous indique comment un noble s'habillait du côté de Saint Sernin vers l'An Mil. Attention, âmes sensibles s'abstenir.

Sarcophage antique de récup avec quelques squelettes dont celui du comte de Toulouse. (Photo Fanny Schwetzer, Wikimedia Commons)

Justement, en 1989, on a ouvert à Saint-Sernin (pour ceux qui connaissent pas, la grande basilique locale. Très jolie) le gros sarcophage qui traînait par là. Forcément, y avait des trucs dedans. Dont un squelette, ce qui est un peu le but du sarcophage. Ceci dit, si on y avait trouvé un thermomix, ça aurait aussi fait beaucoup parler, surtout si le sarcophage était bien scellé, quoi. Le squelette, il était grand (et pan pour ceux qui pensent que le Moyen Âge était peuplé par la famille de Gimli). On a fait des analyses. Il est mort dans sa quatrième décennie, vers l'An Mil (des fois que la date n'ait pas été subtilement sous-entendue au préalable). Et tout ça, ça vous est raconté dans un super bouquin dont je vous ai déjà parlé dans les biblio... [1] Notre bonhomme mesurait donc environ 1,85 cm[2], à une vache près. Y avait aussi du tissu. Et comme le monde est bien fait : la tenue funéraire du comte est ainsi décrite par Dominique Cardon :

            Telles deux colonnes abattues, rouge écarlate : les chausses gainant les longs membres inférieurs, du bout des pieds au haut des cuisses. Sur le reste du corps, par-dessus la chemise de fine toile de lin, une tunique assez courte couvre à peine le haut des chausses ; son tissu, de couleur claire, doux, plutôt léger, présente en relief le motif à la mode du moment, losanges brisés concentriques répétés à l'infini. Elle est fermée par une série de petits chefs-d'œuvre de dextérité textiles, de fines brides cylindriques en soie rouge. Sobre élégance. Pas de riches soieries sarrazines ; le luxe, c'est la teinture des chausses, la qualité du tissu de la tunique.[3]

Ce qui est chouette, c'est qu'on en apprend un peu sur ce qui fait un vêtement de riche. Du bon et beau détail pratique. En prime, on a les endroits d'où ça vient. C'est aussi du utile, puisque ça permet de savoir de quoi il s'agit.[4] Mais, forcément, faut pimenter l'histoire. Du coup, on fait ça avec un problème lié aux fragments de lin. Sinon, c'est pas drôle.

Tenue de pécore ? Non, le comte est bon !

Il ne se mouche pas du coude, le comte. Du coup, bonjour les chausses au kermès.[5] Le truc pas cher, quoi. Et, dans la famille "Lébelzinfos", ces chausses montent haut et sont taillées dans le biais.[6] Ce qui met très bien en valeur le galbe des guiboles comtales, quand il y avait quelque chose autour des os, et ça rend surtout tout ça plus élastique. En outre, on a un ensemble d'un seul tenant.[7] Le tout est cousu sur l'arrière à ce qu'il semble[8]. C'est de la belle laine fine. Mine de rien, c'est de la belle info. Ca pourrait dire qu'il y avait dans les parages du mouton qui avait la toison pour. Mais, ceci dit, on ne s'enflamme pas trop vite. Les importations ça existe.[9]
Reste de chausse, dessin : T. A., d'après E. Crubézy, et al., Le Comte de l'An Mil, Aquitania, supplément 8, 1996, ill. 113, p. 160, photo de M. Moliterni.
On a aussi du lin. Suite à un brainstorming conséquent, ça pourrait être de la chemise. On a deux lins. Un fin, qui est celui dont on a le moins de fragments, a... Une coulisse (non, pas un trombone !) Ca pourrait être une doublure ajoutée là où c'est sensible, et la coulisse permettait de fermer le vêtement.[10]. C'est par pour dire, mais... C'est pas le truc dont on parle le plus et auquel on pense quand on est dans le costume médiéval. Et voilà. C'est typique. Vous vous retrouvez avec quelques cm², et des années de réflexions. A quoi donc elle pouvait bien ressembler, cette chemise ? Allez trouver un truc pour comparer, tiens !

Tant qu'on y est... la tunique. C'est qu'il montrait bien les guiboles, le comte. C'est du court, pour l'époque. Shocking ! Elle descendait, au plus bas, à mi-cuisse. Tissu... losangé brisé (une valeur sûre à l'époque). En deux fibres végétales. Pardon ? Oui. Z'avez bien entendu. (Lu). Une chaîne en lin ou chanvre et une trame en coton. Les analyses n'ont pas révélé de trace de colorants qui ont survécu, mais on y trouve trace d'un mordant. Comme le rappelle Dominique Cardon, les fibres végétales prennent moins bien la couleur que la laine et la soie. Le tissu a peut-être été teint, d'une « couleur claire tirée d'une teinture assez fugace »[11]

là, c'est en laine, mais c'est toujours du losangé.
Du coup, on se retrouve, en contexte luxueux ! avec une tenue de dessus en fibres végétales. Peut-être colorée. Boudiou ! S'habiller en lin, en été, sera au XIIIè siècle conseillé par Aldébrandin de Sienne. Mais les témoignages en restent bien faibles. La pratique semble un chouïa plus fréquente dans le sud de l'Europe. Après, comme si ça suffisait pas, on a aussi du coton. Certainement pas tombé du camion ou passé par des réseaux de contrebande non plus. On est à Toulouse, pas dans une cale à Hambourg. On est près du domaine arabe. Le coton, ils connaissent, ils lui ont même donné son nom. On a affaire à des spécialistes.

Néanmoins, comme disait Cléopâtre, ce mélange de matières (lin ou chanvre et coton) est unique dans l'Europe de la fin du Xe siècle. Unique en Europe, mais pas en Orient (et ça, Cléo, elle connait, mieux que les cales à Hambourg). Le tissu pourrait venir d'un peu plus loin que l'Espagne. L'Orient, quoi. Enfin, le Moyen. Mais après, on a ce motif losangé sur les bras (façon de parler), et ça collerait pas trop avec le Moyen-Orient. Plus un truc d'Européens, ça. On coupe la poire en deux, et on peut envisager l'Espagne. Là où les techniques orientales et les goûts occidentaux font des galipettes et peuvent ainsi donner naissance à ce beau tissu.[12] On le rappelle, le sergé losange, popularisé sous le nom de « tissage diamant » était, à l'époque, un truc pour l'élite militaire, le motif évoquant celui de la maille qui maille[13]

Un truc dans le genre.. dessin : T. A., d'après E. Crubézy, et al., Le Comte de l'An Mil, Aquitania, supplément 8, 1996, dessin de R. Di Giorgio, 4ème de couverture, représentant le comte dans son sarcophage.
Et il en reste encore. On a des brides tubulaires en soie. Rouges à l'origine. Tissées aux cartes. C'est une technique un peu compliquée, et luxueuse. Et ça pouvait bien servir à resserrer la tunique. 

Vous faites comme un galon normal, mais vous passez le fil de trame sous les fils de chaîne au retour...

Quand c'est fini, vous tirez dessus...

Et ça fait un tube. Là, avec la laine, ça rend pas terrible, mais avec de la soie, c'est joli tout plein.

C'est pas pour dire mais le costume funéraire du comte de Toulouse, il est quand même un peu zarbi. On a de l'inédit là dedans. Ca change des images habituelles des vêtements de la fin caro/début capé. 

Maintenant, on se pose. On prend un thé, et on relativise.

On est dans un domaine géographique particulier. L'Espagne, c'est pas loin. Juste une petite montagne à traverser. 

Et puis, c'est pas du pécore, le loulou. C'est du riche. Très riche. 

Avec tout ça, on peut se demander si ça correspond à une mode typique de la ville. De la région. Est-ce qu'ils font les mêmes plus au Nord ?

En tout cas, ils devaient les regarder bizarre, ceux du Nord...

Mais ! C'est quoi ces histrions aux jambières indécentes ?

Voilà, voilà... On se retrouve avec une tunique courte et serrée. Ca colle pas avec la tenue caro normale. C'est du "ça arrive aux genoux", c'est blousé... C'est sobre, classe, distingué, et respectable.

         Caro mode IXe, Malles. Barbu, parce qu'à l'époque, c'est la mode. Et les cuissots couverts.Wikimedia Commons.

Or, vla-t-y pas que le roi Robert le Pieux épouse, en troisièmes noces, Constance d'Arles, en 1002-1003...

            (…) on vit à la suite de cette princesse affluer en France et en Bourgogne des hommes venus de l'Auvergne et de l'Aquitaine, pleins de légèreté et de vanité, de mœurs aussi contrefaites que leurs habits, mettant un luxe effréné dans leurs armes et dans les harnais de leurs montures, les cheveux coupés à mi-hauteur de la tête, la barbe rasée à la manière des histrions, portant des chaussures et jambières indécentes (…). De leurs exemples honteux, hélas ! Ô douleur ! Tous les Francs et les Bourguignons, jadis la plus noble des nations, s'emparèrent avidement et ils leur devinrent bientô tous semblables en infamie et en turpitude. Quiconque, religieux ou craignant Dieu, essayait de les modérer se faisait traiter de fou (...)[14]

 Ainsi le pauvre Raoul Glaber décrit-il les nouveaux venus. Mamma mia ! Mais quelle horreur ! Et c'est qu'ils sont contagieux en plus ! Ils ont contaminé les nobles du Nord. Ca mérite bien une excommunication ça ! Et elle va durer cette contamination... Le moine Guillaume de Volpiano tout aussi horrifié, raconte, tout émotionné, en 1017 dans un sermon à Saint-Bénigne de Dijon, les modes nouvelles :

            Voyez-vous quelqu'un qui ait encore l'esprit en bonne santé ? Quelle rage à fendre et à écourter les vêtements ? Quelles nuques tondues chez les hommes ? Quel honteux hérissement de la barbe sous les mâchoires ? (...)[15]

Ca ressemble quand même un peu à ce qui se porte dans les sarcophages toulousains, ça. Les « jambières indécentes »... Ces chausses taillées dans le biais, donc moulantes, qui montent haut. Ouais ouais ouais... Les vêtements courts. On repense à la tunique courte du comte... Tiens donc... Rendant forcément ces « jambières » plus visibles, et plus indécentes. Ca commence à devenir louche cette histoire... Les vêtements fendus... Le comte portait une tunique fermée par des lacets... Huuuuummmm

Y aurait peut-être dans cette nouvelle mode apportée chez les Francs et les Bourguignons un écho de la tenue du comte de Toulouse ? J'dis ça, j'dis rien. 

Du coup, notre tenue de comte, elle serait pas un tantinet typique, finalement, pour la fin du Xe siècleen Aquitaine[16]... Et dans le nord de la Loire du début du XIe siècle, chez les jeunes nobles qui suivent la mode amenée par la suite de la nouvelle reine. Sale affaire en tout cas, autour de ce macchabée.

 
La faute aux Français !

Les bizarreries finissent par atteindre l'Empire. Le croissant au chocolat est en danger ! Le Schneck est en péril ! Défendons nos valeurs locales ! Planquez le melflor (ça me fait penser qu'il faut que j'en rachète tiens). Et ce, au plus tard en 1043. 

La mode comme à le bon vieux temps vers l'An Mil, en Germanie (Ils sont en tenue d'apparat, en fait... mais monsieur l'empereur est barbu. C'est bien. (wiki)
Le digne abbé Siegfried de Gorze, près de Metz, écrit à son collègue Poppon de Stavelot, près de Liège. Mais les responsables, ceux qui amènent la honte sur l'Empire,  pointés du doigt par l'abbé ne sont plus les Aquitains et les Auvergnats... Non ! Le danger ne vient plus de la chocolatine. Mais du pain au chocolat, amené de Paris par le TGV !

            Ce qui nous angoisse par dessus tout et nous empêche de garder le silence, c'est que l'honneur du royaume -qui sous les précédents empereur avait une si noble force grâce au costume, à la tenue des armes et des chevaux – est maintenant renversé depuis que s'introduisent les habitudes honteuses et ineptes des Français en ce qui concerne la barbe tondue, les habits raccourcis et bizarres, honteux et abominables aux regards pudiques, enfin beaucoup d'autres nouveautés, trop longues à énumérer, jamais autorisées au temps des Otton et des Henri. Mais maintenant la plupart des gens n'ont qu'une faible estime pour les honorables mœurs de leur patrie ; ils recherchent d'abord le vêtement puis bientôt la perversité de l'étranger ; ils désirent ressembler en tout à ces hommes qu'ils savent pourtant être leurs ennemis et leurs ennemis déloyaux. (…) Les témoins de ces choses ne craignent plus de devenir semblables aux premiers et inventent de plus grandes folies de nouveauté. Pour toutes ces choses et d'autres semblables, ô bienheureux Père, combien devons-nous nous affliger, car avec ces changements extérieurs, ce sont les mœurs elles-mêmes qui sont changées et peu à peu, dans ce royaume qui l'emportait en honneur sur les autres s'accroissent meurtres, rapines, parjures, trahisons et tromperies diverses. C'est pourquoi nous vous demandons avec instance et nous vous supplions par la charité de Dieu que, suivant votre pouvoir et votre science, vous obteniez du roi ou de tout autre condamnation et remède pour de tels maux.[17]

Ce sont à présent les Francs, les ennemis héréditaires, les mangeurs de pain au raisin et d'escargot, mais pas de schneck, qui ont perverti leurs voisins, en l'occurrence les Germains. C'est une honte ! 

Après, on peut se demander pourquoi on fait tout un pataquès pour 3 bouts de chiffon. C'est juste un simple phénomène de mode... Mais, mine de rien, ça permet de voir le rôle du vêtement pour la société médiévale. 

C'est quand même une marque de moralité, de décence, de force, et puis le vêtement et l'apparence générale permettent de savoir à qui on a affaire. Du coup, vous changez ça, c'est autant d'attaques aux valeurs profondeuh de la sociétéeuh. Raccourcir le vêtement revient à ouvrir la porte à tous les vices. Ca ouvre les fenêtres aux écrous ! On peut même comparer ça avec l'évolution de la mode féminine au cours du XXe siècle on vit même entre les deux guerres, la police mesurer la hauteur de cuisse visible entre le bas du maillot et les genoux des baigneuses sur les plages « spectacle abominable aux regards pudiques »... Finalement, les liens entre mode et moralité ne sont pas si lointains. Alors, c'est pas la peine de critiquer les gens du XIe, on n'a pas fait mieux. Mais, au XIe siècle, on ne s'intéressait qu'à l'apparence masculine... (Les femmes étaient trop occupées à ne pas marcher sur leurs manches pour qu'on les embête)

Et on reprend du poil de la bête

(si ça c'est pas de la transition !)

Après les vêtements, les poils. Ceux des hommes, évidemment. Les gens du sud se rasent... Dans le nord seuls les comédiens paraissaient le faire. La mode passe donc, scandale ! au visage glabre. Mais c'est quoi ces manières ?

En gros, c'est comme maintenant... Les cheveux longs ne font, aujourd'hui, pas sérieux (pfff... alors que...). Si on se rase une partie de la tête c'est pas mieux. Et là, on retombe sur les préoccupations de nos pauvres moines. Se raser la nuque est une aberration. Ca ressemble à rien. Mais pas pendant tout le siècle. Ce qui choque au début du XIe siècle est accepté dans la seconde moitié. Le temps que la mode arrive... en Normandie. Et qu'est-ce qu'on voit sur la Broderie de Bayeux ? Les fameuses nuques rasées des Aquitains et Auvergnats qui choquaient tant les Francs et les Bourguignons. Les Normands de Guillaume le Conquérant ont donc fait perdurer cette habitude capillaire venue d'Aquitaine jusqu'au dernier quart du siècle. J'entends déjà les commentaires des Bretons à ce sujet, tiens. 

Ceci dit, quand on voit le nombre de Normands qui portent ça, on se dit que cette mode d'abord réservée à une élite a été par la suite adoptée par une importante partie de la noblesse et de l'armée normande. Pourquoi ? Peut-être fut-elle trouvée pratique ? En tout cas, ça ne franchit pas la Manche (celle sur laquelle on navigue, pas celle sur laquelle on marche), comme le signale Henri Platelle dans son article Le Problème du scandale. Les espions d'Harold ont eu des problèmes quand il a fallu reconnaître les soldats de Guillaume. C'est que ces bonhommes armés et rasés sont apparus, pour les espions,  comme « une armée de prêtres »[18] Ben oui, ce sont les moines qui avaient des coupes bizarres et pas de poil au menton.  Et c'est en se tenant le menton avec la main droite que les moines désignaient les laïques. Un truc qui remonte au temps où les laïques avaient la barbe[19]... Et puis, comme quoi c'était pas un truc de Saxons, Harold, sur la broderie de Bayeux, il porte une moustache. 

Alors, le moustachu, c'est Harold, les autres, c'est des Normands
Finalement, à part la pilosité des Normands, les images, elles ont décidé de la jouer muettes. Heureusement que les religieux locaux étaient là pour râler après toutes ces modes zarbis qui passaient, parce que sinon, on n'en saurait rien. Et je vous dis même pas ce qu'on aurait fait avec les bouts de tissus trouvés à Toulouse. Parce que, ben, la tenue du comte, elle a l'air de se rapprocher d'une vraie tendance. 

A la fin du siècle, on va trouver de nouvelles formes. De nouveaux patrons... Des tenues toutes serrées en haut et toutes amples en bas. Mais, on cache les genoux et les cuisses, hein. On n'est pas des sauvages... Ouf ! L'honneur est sauf.

Voilà une tenue fin XIe respectable en Germanie
Sauf, sauf si les djeunz du XIIe nous trouvent un truc bien délire pour pousser le clergé à la dépression. Encore. 

Z'avez vu, j'ai mis des notes ! Du coup, on se fait une petite chanson ?   


     


[1]Le comte de l'An Mil, 104.

[2]106. Il s'agit d'une estimation à plus ou moins 5 cm.

[3]155. Chapitre Des vêtements pour un comte, article Habillement funéraire du comte : apports à l'histoire des techniques textiles dans le bassin méditerranéen et en Europe du Sud, par D. Cardon.

[4]158.

[5]174.

[6]160. Il s'agit du premier exemple connu d'une chausse taillée dans le biais du tissu.

[7]159.

[8]Ibid.

[9]171-173.

[10]158-159. Les deux fragments de lin sont les plus énigmatiques trouvés dans le sarcophage.

[11]179.

[12]180-182.

[13]182.

[14]Henri Platelle, « Le Problème du scandale : Les nouvelles modes masculines au XIe et XIIe siècle », in Revue belge de philologie et d'histoire, tome 53 fasc. 4, 1975, 1071-1096. 1074. Citation d'après Raoul Glaber, Histoires, éd. M. Prou, Paris, 1886, 89. Tradition venant de Ed. Pognon L'an mille, 108-109.

[15]Platelle, 1075.

[16]C'est pas sûr, vu qu'on n'a pas trop de quoi comparer sur Toulouse

[17]Platelle1075-1076.

[18]Platelle, 1077.

[19]Ibid.