LADY CASTEL, Soyez Histo sur vous
Le boudin, c'est dans l'assiette !
Très heureuse de vous savoir là, fidèles au rendez-vous. Je sais ce qui vous préoccupe en ce moment, votre nombreux courrier en témoigne.
"Ciel ! Je dois me rendre à une fête médiévale, et il faut absolument que je me couvre la tête.
Et voilà la solution idéale... Le ravissant petit cercle de velours, rembourré, auquel on aura pris soin d'accrocher un délicat petit morceau de tissu léger."
Bref, le boudin à voile.
Bref, le boudin à voile.
C'est tellement médiéval ! L'accessoire idéal !
Mais que nenni ma Ninon !
Alors oui, certains diront que cela a existé.
Ce n'est pas totalement faux.
Mais, comme toujours, il faut voir, où, quand, et comment.
Disons le tout net, comme accessoire utilisable pendant tout le Moyen Âge, on a trouvé mieux.
Cette chère coiffe de sainte Bribri est quand même plus utile que le boudin (sauf dans une assiette. Dans une assiette, un boudin est plus facile à digérer qu'une sainte Brigitte. Sauf pour ceux qui ont des tendances à l'anthropophagie. Mais je crois que je m'égare, de Lyon).
Pour commencer ; le boudin histo. Parce que oui, il a existé !
Il faut juste habiter de préférence du côté des Alpes où ça ne parle pas français en théorie.
Il était une fois une coiffe qu'on appelait le Balzo. Ca sonne italien. C'est normal, c'est italien. Ce qui donc nous donne un indice quant au secteur géographique approprié.
Il était une fois une coiffe qu'on appelait le Balzo. Ca sonne italien. C'est normal, c'est italien. Ce qui donc nous donne un indice quant au secteur géographique approprié.
Ce balzo, il a plusieurs formes. L'âge d'or du balzo proprement dit, c'est le XVIe siècle. On y reviendra. Même si c'est vraiment vachement plus vieux...
Une réponse féminine à une excentricité masculine ?
Pour l'instant, on commence par le boudin porté autour de 1400
Durant le XIVe siècle, parfois, on pouvait voir des messieurs porter leur chaperon d'une manière totalement bizarre. C'est un peu comme la casquette à l'envers. Ca donne un genre. Au lieu de se servir du chaperon comme d'une cagoule qui met moins la honte que celle que la maman obligeait à porter pour aller à l'école quand la température descendait sous les 15° ("ne va pas m'attraper la mort hein !"), ben on le roulait en boudin qu'on se mettait sur le crâne, et on s'enroulait le tirliponpon (le liripipe, mais ce nom me fait toujours penser à autre chose...) autour du cou, par exemple.
Sauf que là, ça se faisait pas dans la zone, mais dans la bonne société. Des rebelles de Neuilly version méd !
Vous visualisez la chose. Mais on a vite vu ça chez les gens bien, respectables, d'un certain âge, et tout. Et plus on va avancer, plus le boudin va devenir gros. Avec le top durant le XVe.
Et pour ces dames, me demandez-vous ?
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Je suis Giovanni Arnolfini, Van Eyck, c'est mon pote, le duc de Bourgogne, tout pareil, et ma femme, elle est liée aux Médicis. Je fais ce que je veux avec mon chaperon. Même du boudin ! |
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C'est pas du gâteau, c'est du boudin ! |
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Un chaperon déroulé |
A mon avis... (qui n'engage que moi), on se retrouve à une période où il est impossible pour une dame avec une garde-robe normale (bref, pas une rebelle) de jouer comme ses petits camarades masculins; puisque le chaperon féminin, fin XIVe, est ouvert sur l'avant. Du coup, on peut pas faire du boudin avec.
Si les Françaises, Bourguignonnes, Anglaises, Flamandes, etc. vont mettre les voiles, les cornes et les atours (avec, peut-être, parfois, un truc qui pourrait ressembler à un boudin, mais faut relativiser quand même), les Italiennes vont partir dans un tout autre délire, et imiter les messieurs, en s'inspirant de ce qu'on appelle par chez eux, entre autres noms, le mazzocchio (on en recausera de ce bidule).
Et ce mazzocchio version féminine, ce sera un "simple" boudin posé sur la tête, légèrement vers l'arrière. On va le décorer, planter des plumes, mettre des perles, des pendants, faire pousser des citrons. Un truc clââââsse, quoi.
En fait, c'est marrant de voir que la multiplication des boudins féminins coïncide pile poil (ou pile plume selon les modèles) au moment où les hommes font du boudin de chaperon.
Allez, comme c'est jour de fête, je vous donne la définition du balzo d'après Elisa Tosi Brandi, dans son petit livre très intéressant Abbigliamento e società a Rimini Nel XV Secolo, p. 93
il balzo era (...) un'acconciatura appariscente, di foggia rotondeggianteve formata da tessuti avvolti a mo' di turbante, che raccoglieva la massa dei capelli lasciandone in vista solo la radice.
Ce qui, en langage qu'on comprend mieux par chez nous : "le balzo était (...) une coiffure voyante, avec une forme arrondie formée de tissus enveloppés comme un turban, qui rassemblait la masse de cheveux ne laissant que la racine en vue."
Si les Françaises, Bourguignonnes, Anglaises, Flamandes, etc. vont mettre les voiles, les cornes et les atours (avec, peut-être, parfois, un truc qui pourrait ressembler à un boudin, mais faut relativiser quand même), les Italiennes vont partir dans un tout autre délire, et imiter les messieurs, en s'inspirant de ce qu'on appelle par chez eux, entre autres noms, le mazzocchio (on en recausera de ce bidule).
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Quelques modèles... Enlèvement d'Hélène, vers 1450, National Gallery, Londres. |
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Pesellino, Triomphe de David et Saül, autour de 1450, NG Londres. Boudins pour hommes et pour femmes. |
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Maître du Castello della Manta. Fin XIVe. Aloisia de Ceva en Sémiramis. Qu'est-ce qui est exotique, qu'est-ce qui est réaliste dans ce costume ? Très joli balzo quand même. |
il balzo era (...) un'acconciatura appariscente, di foggia rotondeggianteve formata da tessuti avvolti a mo' di turbante, che raccoglieva la massa dei capelli lasciandone in vista solo la radice.
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Jacopo della Quercia, gisant d'Ilaria del Carretto, vers 1406-1408, original cathédrale de Lucca (mais là, c'est le moulage). |
En gros, les cheveux sont pris dans la masse de tissu du boudin. Ce n'est pas simplement posé sur la tête.
Elisa Tosi Brandi nous apprend aussi que sur Rimini, une dame en avait un de soie noire, et un autre orné d'une frange de soie bleue et rouge. Des exemples parmi d'autres, la mode à Rimini semblant durer assez longtemps (là, on est dans les années 1460). Mais, en Italie, les modes vont vite, et varient d'une ville à l'autre. On va avoir différentes variétés de balzo.
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Le même, de profil. Moulage se trouvant au musée Pouchkine de Moscou. |
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Pisanello, St Georges, détail (de la princesse, pas de saint Georges). Avant 1440, Eglise sant'Anastasia, Vérone. C'est quoi cette structure ? Y a un plan de montage ? |
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Pisanello s'amuse... Pour certains, c'est aussi du balzo... Au balzo, balzo masqué, ohé ohé... |
Ca veut pas dire qu'on va toujours faire dans la discrétion... Des voiles transparents, des perles, des plumes, des postiches, des rubans. Ca reste l'éclate capillaire ! Faut pas déconner non plus ! Mais le bon gros boudin de mamy fait de la résistance.
Le Boudin version Avenue Mozart.
Le Boudin version Avenue Mozart.
Et forcément, il va devenir le boudin de fifille... Puisque fin XVe-début XVIe, le revoilà à la conquête de toute la péninsule ! Et, pas discret du tout ! Elles ont pu le reconstruire, elles en ont la possibilité technique. Il sera supérieur à ce qu'il était avant l'accident. Le plus gros, le plus riche. En un mot, le meilleur. C'est le balzo qui valait trois milliards !
Il se porte un peu plus sur l'arrière de la tête que précédemment (ou pas, illusion d'optique, parce qu'on a cessé de s'épiler le front ?), s'orne de résilles, filets, pendants, émaux, fourrures, plumes, broderies, rubans, perles, noeuds, scoubidous, les clés de la voiture... Une invasion. C'est tout juste si on n'a pas des oiseaux qui font leur nid là dedans... (en même temps, ça ferait lecteur MP3)
Et... Ben ça correspond aussi à un moment où ces messieurs se mettent à porter une espèce de turban, moins développé, moins orné, sur la tête... C'est comme le chaperon en boudin, ça se répond, ça se répand. Oserais-je dire que ça part en eau de boudin tellement y en a partout ?
Et finalement, à un moment, ça prend la bonne signification de l'expression. Ca disparaît. On le voit plus. Pour les Italiens, y a plus de boudin. Sauf dans quelques tableaux du XVIIe, où l'on peut soupçonner une utilisation de cet accessoire désuet comme marqueur archaïsant. Simon Vouet, je t'ai vu !
Il se porte un peu plus sur l'arrière de la tête que précédemment (ou pas, illusion d'optique, parce qu'on a cessé de s'épiler le front ?), s'orne de résilles, filets, pendants, émaux, fourrures, plumes, broderies, rubans, perles, noeuds, scoubidous, les clés de la voiture... Une invasion. C'est tout juste si on n'a pas des oiseaux qui font leur nid là dedans... (en même temps, ça ferait lecteur MP3)
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Lotto, c'est pas facile, c'est cher, et ça rapporte gros si vous en trouvez un chez vous. |
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Le turban pour homme début XVIe. PLUS HAUT ! (Marrant son tatouage ! Un fan, sûrement.) |
J'étais pourtant bien cachée, avec ma robe renaissance en plein XVIIe... La prise de tête ! |
Mazzocchio et explication de texte
Alors, c'est rigolo, parce que mazzocchio, c'est l'un des noms utilisés pour désigner le chaperon en italien.
Or, en histoire de l'art, ça sert à désigner ce volume un peu compliqué, parce que souvent plein de facettes, qu'Uccello adorait mettre dans ses tableaux, à toutes les sauces (aux pommes, c'est bon, le boudin avec sauce aux pommes, mais aux échalotes aussi, c'est pas mal).
Il s'en sert comme coiffe, mais pas que. L'ami Uccello, il faisait ça pour montrer que c'était un top chef de la perspective, et en tant que tel, il maîtrisait parfaitement l'arrangement du boudin.
Faut dire qu'on a une anecdote qui dit que quand madame Uccella lui demandait de venir au lit, monsieur Uccello répondait "Ah ! Quelle douce chose que la perspective !"... De là à en déduire qu'il préférait dessiner des boudins, que madame Uccella était un boudin, ou que monsieur Uccello avait des problèmes de boudin (oui, en Italien renaissance le boudin... Si je vous faisais un dessin, ça ressemblerait pas trop à un Uccello... Michel Ange les dessinait -et sculptait- assez bien ces boudins là. Bref, le petit oiseau d'Uccello avait peut-être du mal à sortir et du coup, il se concentrait sur les boudins -on atteint un niveau supérieur dans la vanne pourrie).
Donc, on a plein d'interprétations de cette petite anecdote ornithologico-culinaire.
On récapépète :
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Ca part en eau de boudin, cette histoire de Déluge... Admirez au passage la manière dont les cheveux remontent dans le balzo de la dame. |
Il s'en sert comme coiffe, mais pas que. L'ami Uccello, il faisait ça pour montrer que c'était un top chef de la perspective, et en tant que tel, il maîtrisait parfaitement l'arrangement du boudin.
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Ca fait bouée, aussi... Mais pas que. |
Donc, on a plein d'interprétations de cette petite anecdote ornithologico-culinaire.
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Après le chaussée aux moines, le boudin au moine. Vieille recette passée de mode. On se demande bien pourquoi. |
Au final, les diverses coiffes portées autour de 1400 ou en pleine Renaissance qui tiennent du boudin :
2. C'est autour de 1390-1470 (avec exceptions locales), et ça revient dans le premier tiers du XVIe
3. Ca ressemble pas à ce qu'on peut voir sur les fêtes médiévales actuelles.
4. Y a pas de voile qui pendouille derrière ou sur les côtés (c'est quoi, au final ce machin ? Le fils caché du balzo et de la "touaille" ?)
5. C'est pas en polie Esther, en Assuréus, ni même en vrai velours qui arrive pas à démarrer.
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Ca compte pas, je suis la reine de Saba. Ma coiffure est exotique et anachronique ! (et puis, je suis chermanique) |
6. Ca ne se portait pas du temps d'Aliénor ou de Blanche de Castille.
7. Les cheveux sont pris dedans dans la quasi totalité des cas.
8. Les exemples hors Italie sont rares, et ne ressemblent pas à ce qui se vend.
9. Non ! Ca fait pas médiéval du tout ! Renaissance, si c'est bien employé (et on va pas repartir dans le débat "quand commence la Renaissance", on cause de l'Italie, donc, c'est avant tout le monde).
10. Après, si c'est pour se faire plaisir, ou rigoler un bon coup...
10. Après, si c'est pour se faire plaisir, ou rigoler un bon coup...
Vous notez que je n'ai pas fait la blague que tout le monde attendait !
Il convient également de noter que cette coiffe existait de l'autre côté des Pyrénées:
RépondreSupprimerhttps://www.museodelprado.es/coleccion/obra-de-arte/la-decapitacion-de-san-juan-bautista/1a539971-61dd-45f1-8215-a100c7befea6
Merci pour cette source. Le sujet prête à caution. Salomé et Hérodiade sont souvent vêtues et coiffées d'éléments fantaisistes. L'exubérance des coiffes et la richesse sont très certainement à mettre en rapport avec l'altérité.
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