mercredi 25 avril 2018

COSTUME XIIIe

COTTE, SURCOT, RETOUR SUR LA LONGUEUR
+ news et... Dolce far niente !

Metropolitan Museum, New York


Je profite des vacances scolaires sous le soleil romain pour revenir un peu à ce blog,

Bonjour de Rome

et en particulier sur certaines petites choses apprises à New York (et du coup, quelques photos des musées locaux).

Mais d'abord un peu d'actu :
Je participe au prochain congrès de Leeds, avec Distaff. Mon intervention portera sur une très belle sculpture du XIIe siècle, Le Retour du Croisé, et sur ce que les costumes nous apprennent.
Ce sera le lundi 3 juillet
Session 215 Leeds
En très bonne compagnie... Je me sentirai un peu isolée parmi les Wright !

D'autres interventions possibles. Dates à préciser.

Ensuite, niveau publications.
Les presses de la Sorbonne sont un peu lentes. Mais le bulletin du séminaire Questes tenu l'an dernier et portant sur ce qui est anachronique, obsolète et démodé devrait paraître avec de la chance fin 2018... Bref, compter 2019.

Les actes du colloque de Sarrebrück sur le rêve, intervention sur Burne-Jones, sont attendus...

Pour finir en ce qui concerne les news... Une chouette retombée du congrès de Kalamazoo l'an dernier. Ceux qui ont cliqué sur le lien de Leeds sont déjà au courant, puisque l'affiliation est indiquée.
Je suis maintenant chercheuse associée au Centre d'Etudes Supérieures de Civilisation Médiévale (CESCM, quoi) de l'Université de Poitiers. Ca fait toujours très plaisir de voir son travail apprécié et reconnu par des chercheurs de cette qualité, et je suis vraiment ravie d'avoir été acceptée (tous mes remerciements à Vincent Debiais pour son soutien). Le défi supplémentaire c'est évidemment de me montrer de plus en plus rigoureuse dans mes recherches.

PARLONS COSTUME
Il est temps !
Lors du passionnant congrès de New York j'ai eu l'occasion de revoir Maria Barrigon, qui s'occupe, entre autres, des tissus de Las Huelgas. On s'est encore retrouvées dans la même session... Mais sans cerises cette fois !
Oui, c'est flou... Les mangeuses de cerises à Leeds 2016 (photo Gale Owen-Crocker)

Bref, comme toujours, ça papote. Et elle m'apprend que récemment des sondages ont été effectués pour savoir si, par le plus grand des hasards, il n'y aurait pas quelque chose dans le tombeau d'Eléonor de Castille, fille d'Alphonse X morte en 1275, se trouvant à Caleruega.
Bingo !
On pensait que c'était vide... Eh non ! Il restait le bonheur du chercheur en costume médiéval : corps et textiles.
Pourquoi les deux sont-ils nécessaires ? Parce qu'on peut ainsi juger des rapports entre stature et longueur des vêtements. Et comparer avec ce qu'on a déjà, même si c'est peu. Et comparer avec les images, les indications écrites, etc.
Les vêtements ont été restaurés et présentés en 2016.
Saya et chemise d'Eleonor après restauration (photo provenant de ce blog )

Jusque là, au niveau archéologique, on avait peu de vêtements complets pour le XIIIe, avec informations sur le corps. La fameuse robe de sainte Claire... longue de 170 cm à l'avant, 175 à l'arrière. Claire mesurant 160 cm. La vision de la robe étant d'ailleurs fort impressionnante. On se sent minuscule devant cela.

Quand ces dimensions se sont répandues, il faut bien reconnaître que ce fut assez dévastateur. Les robes qui ne touchent pas le sol où traînent un peu n'étaient plus valables. Bon, on refait la garde robe (ça fait mal au portefeuille). Question importante néanmoins, la longueur dépendant aussi du statut. Claire venait  d'une famille riche, et la longueur peut être un témoignage de cette origine. Ce qui est à vérifier.

J'ai eu l'occasion de travailler sur des longueurs folles (surtout que je ne suis pas un petit format, dans tous les sens...), comme cela a été expliqué dans mes précédents articles sur la cotte au XIIIe. Et cela demande une adaptation au niveau de la marche. Il faut réapprendre à marcher, à se déplacer. Savoir tenir ses vêtements. Avec classe et distinction, s'il vous plaît ! J'ai aussi tenté de respecter les quantités de tissu utilisées pour les costumes, en me servant de ce qu'on en savait (là aussi, voir mes précédents articles). Mes costumes sont basés sur les estimations les plus faibles du lé anglais (le plus pratique pour les recherches. Oui, on voyage, mais les infos sont à chercher là où elles sont et se recoupent) donc si cela peut être valable en début de siècle, pour 1235, déjà, mes costumes sont limite riquiquis...
Vierges sages de la cathédrale de Strasbourg, vers 1280, Musée de l'OEuvre Notre Dame, Strasbourg. Encore une fois merci à l'ampleur et à la longueur pour ce merveilleux tombé.

Ces questions de quantités, d'ampleur, de longueur, sont un sujet de discussion récurrent lors des pauses de colloques, tellement c'est difficilement concevable de nos jours... D'autant plus si on a un thé dans une main, un muffin dans l'autre, et qu'on bouge. Mais, si on s'en étonne et qu'on en rit un peu, on retrouve très vite notre sérieux en évoquant tout ce que cela implique quant à la façon de se mouvoir, sur les marques d'élégance, sur la silhouette, sur la manière de se tenir...
Lorrainem vers 1300-1320, Vierge à l'enfant, Metropolitan Museum, New York, la cambrure gothique permet de faire ressortir les plis. A noter le léger plissé à la taille. A cette date, les ceintures montrées ainsi sont rares, et paraissent réservées à certaines représentations.

Je risque de me répéter, mais c'est ce qu'on pourrait surnommer avec humour (alors que c'est quelque chose de très sérieux) un "consensus machine à café pendant les colloques" : longueur et ampleur sont des éléments primordiaux des costumes médiévaux, au moins sur 3 siècles.
Alexander of Abingdon, Vierge à l'enfant, vers 1275-1325, Metropolitan Museum, New York. Le tombé, aux plis creusés, témoignant de l'ampleur.

Quelles sont les nouveautés amenées par Eleonor de Castille ?
Une saya, une chemise. La chemise, très abimée, est composée de multiples godets (imaginez 4 chercheuses penchées sur un smartphone à la pause café, les yeux éblouis). Elle n'est pas complète, mais il en restait suffisamment pour voir qu'il y avait 4 godets à l'avant, et 4 à l'arrière, ce qui a été restitué. On pouvait aussi estimer, raisonnablement, la longueur de la chemise. En revanche, comme on manquait d'information pour la forme des manches, il a été décidé, lors de la restauration, de les laisser courtes, ce qu'elles n'étaient certainement pas.

La saya est un vêtement typiquement espagnol, lacé sur un côté. Celle de l'infante est intéressante pour plusieurs raisons. Celle qui concerne cet article, c'est évidemment sa longueur : 190 cm. On a le corps... D'après Maria, entre 160 et 170. Cet article mentionne 170cm, en précisant que c'était rare à l'époque médiévale. Bonjour le cliché (au XIIIe, les tailles étaient à peu près équivalentes aux tailles actuelles). On va rester sur du 170cm quand même. Ce qui fait 20 cm de moins que la robe.
Cathédrale d'Auxerre, Arts Libéraux, 3e quart du XIIIe siècle. La longueur et l'ampleur de la cotte permettent d'obtenir ce tombé spécifique.

Que penser alors du rapport sainte Claire ? Nous ne sommes pas dans le même pays, mais la nécessité de se déplacer est toujours là. Claire, nonne, travaillait plus qu'Eleonor, infante de Castille. La saya d'Eleonor est un rare exemple de tenue XIIIe de très haute noblesse à peu près intacte et dont on possède le corps qui la portait (pour l'élégance de la phrase, je crois que c'est raté). Une autre saya, d'une autre Eleonor, plus ancienne, fait 197 cm. Je n'ai pas encore réussi à trouver la stature de cette Eleonor. Néanmoins, on peut envisager que les robes de la très haute noblesse faisait une vingtaine de cm de plus que la hauteur totale, au minimum, en Espagne. Et peut-être ailleurs quand on considère les quantités utilisées, et ce qu'on voit sur les oeuvres d'art, surtout si on est dans la seconde moitié du siècle : tailles blousées (la Vierge et les Vertus sont des exceptions passionnantes à analyser iconographiquement), et tissus traînant largement au sol, tout en laissant parfois deviner un bout de pied coquin. Bref, on avait là des longueurs incroyables, et l'Infante était peut-être sage dans sa dernière tenue. Ceci dit, la saya, contrairement à la cotte de 1275 (en dehors des virginales exceptions), ne se blouse pas.
Coffret en ivoire, Paris, vers 1320-1340, Metropolitan Museum, New York, La Châtelaine de Vergy: Toujours présents : longueur, plis, blousage à la taille. La mode du début XIVe, dans les images, poursuit celle de la fin du siècle précédent, même si, dans les faits, des transformations radicales sont déjà là depuis 1320. On peut noter aussi la manière dont les braies du jeune homme s'ouvrent sur l'arrière.

Et maintenant, la question : comment bouger, travailler...

Il est conseillé aux dames de la noblesse (et donc de la bourgeoisie qui imite) de se déplacer à petits pas. Les grandes enjambées sont jugées disgracieuses et sont impossibles avec une robe de longueur "réglementaire" Bref, il faut marcher lentement, en posant d'abord la pointe puis le talon (merci Perline). Ceci n'est pas évident avec nos chaussures modernes, mais avec des souliers médiévaux ou pieds-nus, ça va tout seul.Evidemment, on tient sa robe avec classe, tout en essayant de montrer les doublures du surcot et du manteau (l'un ou l'autre ou les deux recouvrent la robe en public, totalement pour le surcot jusque fin XIIIe).
Cathédrale d'Auxerre (2de moitié XIIIe) Vierge Folle, tenant magnifiquement son ample surcot


Pour monter à cheval (restons dans la noblesse, sinon, sur un âne, c'est pareil, et puis il y a l'option Aristote) : trois solutions. Si on n'est pas pressée, comme la Vierge qui fuit en Egypte, la sambue, c'est pas mal.
Cloisters Apocalypse, Normandie, vers 1330, The Cloisters, New York, 68.174, 2v, Fuite en Egypte. Marie semble ici être assise sur une sambue.

 Si on va à la chasse ou que le galop peut être une éventualité, califourchon...

Valve de miroir, vers 1350, Paris, Metropolitan Museum, New York. Scène de chasse au faucon montrant une dame à califourchon, en tenue d'équitation de l'époque.Le vêtement est suffisamment ample et long pour ne pas incommoder la dame, qui a les moyens de se payer la quantité de tissu nécessaire...

Et c'est là que l'ampleur est une nécessité. Il faut cacher la jambe, et le pied autant que possible... Pour le pied, la longueur, c'est bien. (on a des statistiques sur les accidents occasionnés par les robes dans les étriers ?)

Coffret en ivoire, Paris, 1310-1330, Aristote et Phyllis,Metropolitan Museum, New York. C'est pas trop comme ça qu'on faisait de la philo en terminale. Les traditions se perdent !
 Pour l'option Aristote, la selle est aussi en option. Les philosophes ont bon dos. 

Cuisson du pain, psautier, Belgique, milieu du XIIIe siècle. The J. Paul Getty Museum, Ms. 14, fol. 8v Exemple de cotte remontée grâce à la ceinture pour pouvoir travailler, et faire de grandes enjambées,

Pas mal de scènes, genre Maciejowski, ou autres, montrent l'intérêt d'un blousage qui permet de remonter la cotte pour ne pas se prendre les pieds dedans quand on a besoin de ses mains. Le blousage permet aussi d'improviser un sac... Et de faire de grandes enjambées. En cas de nécessité, la mode, les convenances... On s'en fiche un peu. Il est donc possible que les cottes pauvres soient elles aussi longues, au moins de la stature de la personne. Je pense que, finalement, les proportions de la cotte de sainte Claire sont "plutôt pauvres" que riches, si l'on se réfère aux proportions anglaises ou aux pièces archéologiques espagnoles.

NB : J'ai privilégié les oeuvres fin XIIIe début XIVe, pour rester proche d'Eleonor. Les tenues début XIVe présentées ici étant dans la même logique textilophage (oui, je viens de l'inventer) que précédemment.

John Godward, Dolce Far Niente, 1897, coll. priv., photo wikipedia

C'est tout pour aujourd'hui... Je retourne au farniente romain (en plus, c'est férié ici)
Ciao !