vendredi 21 avril 2017

CONGRES

KALAMAZOO 2017
52nd International Congress on Medieval Studies


du 11 au 14 mai 

Un petit tour de l'autre côté de l'Atlantique, et plus précisément dans le Michigan, pour ma prochaine intervention. Bref, à la Western Michigan University de Kalamazoo.


Je vais en effet participer à l'une des sessions de l'  International Medieval Society

Comme indiqué dans le lien ci-dessus, je présente un petit papier intitulé :
War on Fashion: The Use of Images and Marginalization against Fashion Phenomena  in the Twelfth and Thirteenth Century

Comment l'Eglise se mêle de mode et essaie de réguler les phénomènes, en gros. Et, surtout...
Ca marche ou pas ???

Si vous passez par Kalamazoo, ce sera le samedi 13, session 428, dont le thème, passionnant, est : Signs of Identity, Marks of Otherness: New Approaches to Visual Culture I 
Quelque chose qui m'intéresse vraiment, et je sens que je vais me régaler (si je ne suis pas trop stressée...)
Ca se passera au Schneider Hall.



D'autres interventions auront lieu au cours du congrès, concernant le costume médiéval. Le programme est un régal !

(Je n'ose imaginer le poids des bagages plein de bouquins, au retour.) 

Un petit hashtag, une fois n'est pas coutume ! https://twitter.com/hashtag/Kzoo2017?src=hash&lang=fr 

samedi 15 avril 2017

COSTUME XIIIe

LA VIE DES SEINS
Méfiez-vous... Encore et toujours...

La Vierge aux Pieds d'Argent, calcaire de Saint-Leu, vers 1270.
Plusieurs articles de ce blog montrent combien la lecture des images médiévales est risque d'erreur pour le costume. Nous avons vu des cas très différents, allant d'un mélange des genres à des erreurs de dates pour X raisons, en passant par ce qu'on pourrait qualifier de restaurations abusives (Merci le XIXe siècle...), et la liste n'est pas exhaustive...
Nous allons voir maintenant deux oeuvres, du même sujet, mais d'époques différentes, qui ont subi la même modification. Elles ont en commun d'être dans le même musée, et il est fort probable que les transformations datent de la même période. L'une des sculptures a été bien plus modifiée que l'autre, et, pas de bol, c'est celle du XIIIe siècle. Autant dire que là, ne pas faire attention peut provoquer de sacrées catastrophes en reconstitution...

Mais, nous allons commencer par l'oeuvre la plus récente.
 Et... En route pour Compiègne, au Cloître Saint-Corneille, reste de l'ancienne abbaye, qui contient les sculptures médiévales et XVIe siècle. Un endroit à visiter, parce qu'il y a quelques pièces très très belles. Dont des Vierge à l'Enfant.

Vierge à l'Enfant, calcaire lorrain, XIVe siècle.
 Nous allons donc commencer, sans aucun chauvinisme, par une Vierge lorraine, du XIVe siècle. Marie est assise, portant Jésus sur son genou. La sculpture est évidée à l'arrière. Pour l'alléger, mais peut-être aussi pour y placer des reliques (cf. rapport d'intervention). Jadis entièrement peinte, la statue a perdu sa polychromie, qui ne subsiste que dans certains creux.

Une tenue originale...
 D'un point de vue iconographique, je trouve la tenue du Christ fort intéressante : torse nu, avec un manteau. Une image plutôt rare, qui renvoie en fait à la représentation du Christ ressuscité. Ce groupe serait en quelque sorte en train d'annoncer le rachat du péché originel par la venue du Christ, en habillant l'Enfant-Dieu comme l'adulte après sa Résurrection.

L'apparente banalité du thème de la Vierge à l'Enfant tend à nous faire oublier la richesse de ce sujet, plein de symbolisme, qui va bien au delà de la simple représentation d'une femme et de son enfant. Il ne faut jamais oublier qui sont les deux personnages en présence, et que ce sujet est tout sauf gratuit.
Cette petite parenthèse iconographique faite, intéressons-nous à une modification subie par l'oeuvre, en plus de la perte de polychromie, et de quelques bouts de corps.

Un certain manque de volume...
 Une étude du torse montre que les seins ont diminué de volume. Il est difficile de savoir à quelle date précisément, mais toujours est-il que les seins ont été retaillés à la gouge (cf. rapport d'intervention)... Une pratique pas si rare que cela, hélas.

Un manque évident de volume.
 Heureusement, sur cette oeuvre, le retaillage n'a pas trop de conséquence en ce qui concerne la lecture du costume.

Il en va tout autrement pour l'autre sculpture, qui est la pièce maîtresse du musée : la Vierge aux Pieds d'Argent, datant d'environ 1267-1270.

Autant le dire tout de suite, la statue est loin d'être dans son état d'origine. Les transformations sont nombreuses.
Pied du Christ... Réparé.
 Je ne vais pas faire ici un article complet sur cette très belle (malgré tout) sculpture. Je me contenterai de relever quelques gros problèmes liés en particulier au torse. On ne parlera pas du pied, petit détail pourtant si important au Moyen Age, ni des traces de polychromie (il y en a... ), la statue ayant été décapée en 1936 (cf. rapport d'étude préalable à la restauration).
Arrière de la statue. Moins travaillé car la sculpture était certainement adossée. (Et mon bazar en prime)
 Un point me paraît significatif : la statue a perdu son bras droit. Ce que l'on voyait déjà sur la Vierge lorraine (et le Christ). Il est fort possible que la Vierge tenait quelque chose dans sa main droite. Le rapport d'étude évoque un éventuel sceptre, que l'on trouve sur d'autres sculptures contemporaines. On pourrait aussi envisager une pomme, en allusion à Marie, opposée à Eve.

Le torse a été totalement retaillé. De manière grossière, cela se voit nettement sur l'original ou sur une bonne photographie.
Un costume XIIIe bien trop original pour être honnête !
 Retaillé n'importe comment, quand on connait le costume XIIIe. Voir l'original ôte toute équivoque. Les traces de gouge sont visibles sur toute la sculpture, y compris sur le manteau. Mais revenons au torse.
Le fermail est trop épais. Il permet d'évaluer la masse éliminée.
 Le responsable a pris soin d'épargner en partie le très beau fermail. Une vue de profil donne une idée de la surface qui a été ôtée au torse, autour du bijou.
L'amigaut, pratiquement effacé.
 Mais, si l'on s'attarde sur cette broche, on constate un timide témoignage de l'amigaut, au centre du fermail. Une partie de la surface a là aussi été rognée, alors que l'ardillon a été épargné.

Un bout de cordon déguisé en bord de corsage ?
 Le reste du torse relève de la fantaisie. Les drapés ne correspondent à rien, tout en tentant désespérément de justifier la broche, et d'en résulter. Mais ça ne fonctionne tout simplement pas. Il y a, de la part de la personne qui a retaillé cette statue, une réelle incompréhension du costume médiéval qui fait que dès qu'on essaie de comprendre, ça ne marche pas du tout. Mais alors, vraiment pas du tout. Ou alors on se trouverait devant un exemple unique. On commence à avoir l'habitude des cas unique, et on commence à savoir qu'un cas unique a souvent une explication qui vient très rarement du XIIIe siècle. Encore un exemple.

Un plissé pas gothique.
 La statue a aussi été retaillée clairement sous la ceinture. Les plis n'ont rien à voir avec un plissé XIIIe. Je pense qu'il peut y avoir aussi d'autres problèmes, mais ce serait à vérifier avec soin, à tête reposée, en comparant avec d'autres oeuvres.

Tête du Christ, avec trace de recollage.
 Une question se pose évidemment : pourquoi a-t-on mutilé ces deux Vierge à l'Enfant, de cette manière ? On peut comprendre une perte de tête (les têtes du Christ et de la Vierge ont d'ailleurs été recollées), de couronne, de sceptre, liée à la Révolution. Mais... les seins ? Il est vrai que les parties à caractère sexuel sont aussi les cibles privilégiées des iconoclastes de tout poil. Est-ce le cas ici ? Ou sommes-nous devant des tentatives, maladroites, voire malheureuse pour la Vierge aux pieds d'argent, de réparer tant bien que mal des dégâts antérieurs ?

Le rapport d'étude préalable à la restauration propose en effet ceci  :
"hypothèse pour expliquer la retaille de la poitrine : travail peu soigné pour dissimuler la trace d'arrachement de l'attribut par une retaille grossière ou élimination des restes de l'attribut".
L'absence du bras droit perturbe grandement la compréhension du torse, de la taille, et du ventre. J'avoue que certaines parties ont été un vrai casse-tête, et je commence un peu à y voir plus clair pour certaines zones. Il est effectivement fort probable que la mutilation de la sculpture a laissé des traces et qu'une équipe trop zélée a abusivement décidé de corriger les effets de la perte du bras.
 
La même chose serait-elle envisageable pour la sculpture du XIVe siècle? Il aurait pu s'agir, ici, de "réparer" les résultats de la perte du bras droit du Christ, et peut-être aussi de celle du bras de la Vierge. Mais la position des deux corps semble contredire cette possibilité.
Bref... Réparation malvenue ou vandalisme lié à une certaine pudibonderie ? Difficile d'en être sûr.

Le sourire gothique...
 La Vierge aux pieds d'argent est la plus belle sculpture de la collection du cloître Saint-Corneille. Et pourtant, elle est dans un état de conservation moyen. Cela n'ôte rien à son intérêt. Elle reste admirable par son hanchement caractéristique, et par son visage souriant, ses yeux en amande, héritiers de l'Ange au Sourire de Reims.
Et le hanchement gothique, toujours là, malgré les modifications.
 Les modifications subies par cette statue font partie de son histoire. Et surtout, elles lui apportent un intérêt nouveau, qui la distingue des autres Vierge à l'Enfant contemporaines : il y a ici matière à réflexion, et tout un travail à fournir pour essayer d'imaginer, de manière raisonnée, son aspect originel.
Petit détail costume qui ne manque pas d'intérêt maintenant qu'on aborde la question.
 Si la statue est finalement d'un intérêt mineur pour les historiens du costume (quoique... les restes de polychromie peuvent amener quelques informations précieuses, et le fermail est splendide, et puis... et puis...), elle est un très beau sujet d'étude pour les historiens de l'art.
Là aussi, ça manque quand même de volume...

Remerciements :
Un énorme merci à l'équipe du musée Vivenel (et du cloître Saint-Corneille) de Compiègne, en particulier à madame Delphine Jeannot, attachée de conservation du patrimoine/directrice par intérim des musées de la ville de Compiègne, pour leur accueil et leur aide précieuse.

Documents consultés : 
Alice Wallon-Tariel : Fiche d'intervention, Vierge à l'Enfant (SN.Inv./prov.111), avril 2011.
Amélie Méthivier : rapport d'étude préalable à la restauration, Vierge aux pieds d'argent, inventaire B. 445, mai 2011.
Amélie Méthivier : rapport de restauration, Vierge aux pieds d'argent, inventaire B. 445, mai 2011.



vendredi 14 avril 2017

COIFFES

HISTOIRE DU VOILE
Maria Giuseppina Muzzarelli

Tout nouveau, tout beau, tout passionnant !

Spécialiste reconnue du costume médiéval, Marie Giuseppina Muzzarelli enseigne à l'université de Bologne.
On lui doit un bon paquet d'ouvrages bien utiles, comme Guardarobe Medievale, ou des études de lois somptuaires (et j'adore ce genre de choses, toujours très instructives).

Recommandé, surtout si vous vous intéressez à la mode XIVe XVe. De la même autrice.

Histoire du voile est la traduction de A Capo Coperto, Storie di donne et di veli, paru en 2015. Et il s'agit du premier ouvrage de Muzzarelli traduit en français (il était temps !)

Le sujet est important, et concerne aussi une question actuelle qui fait couler beaucoup d'encre.
Maria Giuseppina Muzzarelli, avec intelligence, rappelle que le voile n'est pas du tout d'origine musulmane.
Elle revient sur son histoire, essentiellement en Occident, depuis l'Antiquité. Son rôle dans la Bible, ses significations chez les Romains (on n'oublie pas les Grecs), et après ça, on commence à rigoler : Saint Paul. Mais ce n'est pas lui le pire. (Quelqu'un aurait-il une effigie de cire de Tertullien et des épingles ? Merciiiiiii !).
Bref comment le voile, symbole social, a été récupéré par les chrétiens pour en faire le signe distinctif des chrétiennes par opposition aux païennes, et comment il a fini par être plus ou moins imposé, comme marque de modestie, rappel de la soumission de la femme et autres joyeusetés, dont, et c'est très important, la différence hommes/femmes, primordiale au Moyen Age (on ne porte pas les mêmes coiffures). Sans oublier les références à Eve, à Marie, au diable.

Et comment avec l'apparition du phénomène de mode (vers le XIIIe siècle), il a été détourné par les femmes. La marque de modestie et tutti quanti est devenue le lieu de toutes les vanités et extravagances.
De quoi donner des sueurs froides (et des idées de sermons, lois, répressions, etc.) aux prédicateurs et aux législateurs.
De quoi titiller l'imagination féminine pour contourner tout ça...
De quoi envoyer paître le symbole de soumission pour en faire un accessoire qui met en valeur la beauté féminine (et masculine aussi... Mais pas avec les mêmes chapeaux)

Na !

(Mais quand même, si on porte ceci, on n'a pas l'absolution, et si on porte cela, c'est aller simple direct pour l'Enfer... Ca ne rigole pas. Menaces parfois efficaces. Parfois.)

C'est clair, c'est documenté, la lecture est agréable (chapeau à la traductrice ! Mais, pour l'avoir commencé en italien, même là, c'est agréable à lire, et très compréhensible avec un italien de type "vacances"). En fait, ça se dévore. On apprend énormément de choses (ça permet de remettre les choses à plat), parfois très surprenantes. Beaucoup de références aux diverses législations, qui poussent à la prudence en cas de reconstitution. Le perpétuel jeu orient/occident est bien montré, avec quelques petites surprises.
Un petit encart d'illustrations, aussi. (couleurs !)
L'aspect technique et l'importance économique des voiles et autres couvre-chefs ne sont absolument pas négligés. Et on se rend compte qu'il y a eu tout un business derrière, qui a créé des fortunes. Passionnant !

Et le livre s'achève, fort intelligemment, sur le voile (et les chapeaux, et surtout les foulards) de nos jours. Matière à réflexion.


Bémols. Je ferais à ce livre le même reproche que pour Guardaroba Medievale... Il est très axé XIVe XVe. Mais, c'est normal, c'est le principal champ de recherches de Muzzarelli. Cependant, ici, les autres périodes sont bien plus étudiées, comparativement à l'autre ouvrage. Mais le Haut Moyen Age, moins sensible aux phénomènes de mode, est quand même réduit au strict minimum. Ce qui se comprend : ce n'est pas la période sur laquelle il y a le plus à dire. L'autre bémol est aussi lié au champ de recherches de Muzzarelli : c'est très italien, forcément. Il faut parfois faire un effort pour associer les noms et les objets. Ceci dit, le reste de l'Europe est présent, ne pas se méprendre sur ce bémol.
Après, même si le contenu du livre le justifie, je m'interroge sur le sous-titre français. "Histoires de femmes et de voiles" sous-titre italien est devenu "Des origines au foulard islamique". Ce n'est pas trahir le contenu du bouquin, c'est certain. Et cela reprend ce qui est dit dans l'introduction. Mais, j'ai le sentiment qu'il y a un petit côté "air du temps en France"...
Néanmoins, tout ceci n'enlève rien à l'intérêt de cet ouvrage...

On se doit de le lire quand on s'intéresse au Moyen Age, à l'histoire du costume, à la place de la femme. Si on veut comprendre... Et même certains problèmes actuels.

HISTOIRE DU VOILE
DES ORIGINES AU FOULARD ISLAMIQUE
Maria Giuseppina Muzzarelli,
Bayard, Paris, 2017 (pour la traduction française)
Traduit de l'italien par Martine Segonds-Bauer.
21.90 €

A LIRE ABSOLUMENT !

mercredi 12 avril 2017

BOUQUINERIE

I MESTIERI DELLA MODA A VENEZIA
The crafts of the Venetian fashion industry.

En français : Les métiers de la mode à Venise.


Ce catalogue de 350 et quelques pages est celui d'une expo tenue à Venise en 1988. Il concerne tout ce qu'il y a entre le XIIIe et le XVIIIe siècle. Bref, c'est du lourd. On parle d'une ville riche, en contact avec l'Orient, un grand centre commercial... Autrement dit, le sujet est sérieux.
Et les différents auteurs (dont Doretta Davanzo Poli) aussi.

Le plus : la partie "essais", conséquente, est bilingue (italien et anglais).
Le moins : la partie "catalogue" est en italien.

Après, on ne va pas bouder son plaisir.
Tout y est, du filage au tailleur. Fourrures, cuirs, teintures. Les différentes matières, les accessoires (rhaaaa ! les éventails), les chaussures, les dentelles... Un plaisir pour les amateurs de costumes anciens.

Disons le, le Moyen Age est un peu le parent pauvre. On a peu de sources, et là, avec les XVIe, XVIIe, et XVIIIe qui pointent le bout de leur nez... Le pauvre Moyen Age fait pâle figure. Même si certaines infos peuvent être intéressantes. 
Pour les autres... Des fragments de tissus, des robes, des gilets, des chaussures, des gants, des bourses coquines. Je me répète un peu. Mais il y a vraiment de très belles choses.

Oh !

L'iconographie est riche, et, en plus des objets, on a les outils. La documentation à ce sujet est d'ailleurs remarquable !

Dans la catégorie "cerises sur le gâteau" (oui, au pluriel, carrément !) : les toujours passionnants échantillons de laines (couleurs, motifs ET qualités, c'est cool de savoir quelles couleurs on pouvait avoir en laine, en 1766, et de comparer avec 1751, non ?), de toiles... 
échantillons de 1789, qualités de laines


Une mine, pour les techniques, les réalisations, et la place du costume dans la société. 
Evidemment, c'est axé Venise. Vous êtes prévenus.

I Mestieri della moda a Venezia dal XIII al XVIII secolo
Exposition au Palazzo Correr, Venise, juin à septembre 1988
Edition del Cavallino, Venise, 1988

Prix : A partir de 50 euros (occasion)

HAUTEMENT RECOMMANDE

dimanche 9 avril 2017

COSTUME XIIIE

UNE JOLIE PETITE ROBE BLEUE
Ma première robe XIIIe 
et pourquoi elle est ratée, avec le recul.

Elle était mignonne cette robe, mais ça ne va pas du tout...

C'est l'histoire d'un petit coupon de tissu.

Il y a longtemps (2010, pour être précise) j'avais craqué pour un beau coupon de laine bleu pâle. La couleur me plaisait. J'étais encore toute jeunette dans la reconstit. En plus, à cette date, je venais juste d'éliminer de mon entourage une personne persuadée être une référence textile, qui savait très bien causer, jouait sur l'affectif, les cadeaux... Mais qui, au final, m'a surtout offert des conseils absolument catastrophiques... Donc, tout ce que j'ai pu faire avant 2010... Faut trouver un moyen de recycler (et c'est pas gagné).
J'ai alors demandé conseil à une autre ancienne de la reconstitution qui m'a dit que la couleur était ok, mais, pas pour du noble (ce que je comptais faire). J'ai pris quand même, des fois que je tombe sur la tête et décide de faire la pécore.

Remarque : la question de la cohérence couleur/statut était parfaitement établie à cette époque. En revanche, la question de la cohérence couleur/qualité de laine/statut... Euh...
Joker ?
La couleur (un peu plus pâle) ne va pas du tout avec la qualité du tissu... Ne pas oublier d'en tenir compte !

Bref, j'étais l'heureuse propriétaire d'un magnifique drap de laine bleu pâle d'extrêmement belle qualité pour faire éventuellement une pécore XIe.

Ah oui... La question cohérence qualité de laine/date... Ca commençait à circuler, mais ceux qui avertissaient passaient encore pour de doux illuminés qui risquaient de faire refaire les costumes, ah non alors ! (Et j'avoue ne pas en avoir fait partie... J'étais en phase d'éveil, là... Piaaaaaaaaaaaaano piaaaaaaaaano...)

Remarque : tant qu'on n'admet pas la possibilité qu'on se soit totalement planté et que les costumes soient totalement à refaire... Ben, on ne peut pas prétendre faire de la reconstitution...

Et je n'attendais donc qu'une chose : que l'occasion de l'utiliser se présente.

Un an passe.

- Toc-toc.
- Oui ?
- Bonjour, je suis l'Occasion !
- Enchantée l'Occasion !

Ma première participation à Bouvines (1214). J'avais même pas envie. Se faire une robe de pécore... Mais ça me donnait l'opportunité d'utiliser un certain coupon de laine bleu pâle.

Comme le XIIIe était l'Inconnue... J'ai demandé conseil. Et j'ai sorti une robe qui correspondait à ce qui se faisait à l'époque.
J'avais même ajouté des broderies discrètes.
Pas bien.

Robe considérée comme histo.
Maintenant, même pas en rêve.
C'est quoi ce truc ? Fallait pas !

Et pourquoi ?

En gros, dès le départ, dès l'instant où j'avais acheté ce coupon, c'était fichu...

La qualité du tissu ne correspondait pas à la couleur et au statut. Il s'agissait d'un très beau drap de laine, bien lourd. Le top du top de l'industrie lainière du début XIIIe. Du tissu destiné à la haute noblesse, pour l'hiver.
Pas à une pécore.
Or, la couleur correspond à de la couleur pour pécore.
Ce qui veut dire que où qu'on se place au Moyen Age, ce tissu était inutilisable tel quel. Il aurait fallu le reteindre pour obtenir un bleu plus saturé (ce que j'ai fait avec un autre coupon de laine, qui attend d'être transformé en quelque chose), qui correspondait à sa qualité.

Voilà voilà voilà...

Mais quitte à faire ce qu'il ne faut pas faire, autant y aller jusqu'au bout !

La taille du coupon est un autre problème : faire une robe pour un machin comme moi dans un coupon de 300 x 150... Y a comme un malaise. (faut 450 pour avoir quelque chose de correct dans mon cas. Avec 300, je peux faire un surcot, et c'est tout. Tiens, d'ailleurs, le coupon que j'ai fait reteindre par Micky -de l'Atelier de Micky, pub gratuite et spontanée- fait 300. Acheté en 2009. Il finira en surcot)

A partir de là, tout s'enchaîne gaiement pour la catastrophe. Y a une démarche derrière, hein... Mais la démarche, ça vous emmène là où il faut, ou en bas de la falaise à la vitesse V... Là, c'était la falaise.
La robe ne fait, devant, que 155cm de long. L'arrière, un peu plus... Légère traîne.
C'était avant que je ne voie la robe de sainte Claire et que je n'aie ses mesures, mais j'avais déjà envisagé la traîne. A force de voir des robes remonter derrière, alors qu'elles étaient de la même longueur devant et derrière, je me suis dit que rétablir l'équilibre serait une bonne idée. Et c'était une bonne idée.
Juste que c'était malgré tout bien trop court.

2011/2016... Pas la même quantité de tissu. Même si la bleue est une robe pauvre, ça ne suffit pas à justifier la faible longueur et le manque d'ampleur... (la rouge est une robe noble. On a plus du double d'ampleur entre les deux robes. Et elle ne dévoile pas les pieds...)
Je résume la robe de sainte Claire : la sainte mesurait dans les 1.60m. La robe fait 170cm devant, 175 derrière. Donc la robe est plus longue qu'elle ne l'était.
Robe de sainte Claire, Assise

155cm, c'est pas vraiment plus long que 1.82m, je crois...
Epic fail...
Maintenant, pour une robe de pécore, je vise, au moins, ma propre hauteur. Les oeuvres médiévales sont sans appel, même pour les représentations de femmes au travail (exception faite des personnages bibliques et des allégories, mais là, on est dans une tradition iconographique paléochrétienne... Parfois transformée. Qu'il vaut mieux éviter). Il y a des astuces pour ne pas être gênée par la longueur quand on travaille, qu'on se déplace les bras chargés. Elles sont figurées. La plus simple consiste à blouser sa robe un peu plus, quitte à dévoiler les chevilles (horreur !).
La Luxure, cathédrale de Reims. Il s'agit d'un Vice, qui en montre donc bien trop (taille, noter la largeur de la ceinture qui attire l'oeil vers l'une des zones les plus érotisées au XIIIe siècle, dessous visibles), mais cette sculpture présente l'intérêt de montrer la masse de tissu, et une astuce pour pouvoir se déplacer sans les mains. Méthode testée dans des escaliers.

Nécessité fait loi. Et dès qu'on le peut, on redevient présentable.
Il est impossible de blouser cette robe, car trop courte. Donc, la taille est apparente. Je rappelle que c'était pour Bouvines, à cette date, ça peut encore passer. Par la suite, la taille est couverte par le blousage, généralement sur tout le tour, ou parfois seulement sur les hanches.
Une Vertu de la cathédrale de Strasbourg, vers 1280. On blouse quand même sur les hanches... L'absence de surcot ou de manteau peut s'expliquer par le fait qu'il s'agit d'une allégorie. Ainsi, et en tant que jeune fille, elle peut dévoiler une partie de sa taille. Ceci serait totalement inconvenant pour une femme.

Je tiens d'ailleurs à signaler que Séverine Watiez (Perline) était la seule à l'époque à avoir souligné le problème de longueur. Elle a l'oeil ;)
Et j'avais fait la réponse classique "oui, mais sinon, on peut pas bosser avec".
La réponse qui est le leitmotiv de justification des robes XIIIe trop courtes, en dépit des sources, et des diverses méthodes montrées par les sources. 
Une robe XIIIe, c'est long. Même si on travaille ! 

2011-2016, encore. (Toujours tenir compte de la différence de statut. Et sinon, oui, j'ai le pied grec...)

Le patron, c'était pas mal aussi.
J'étais partie sur un grand panneau rectangulaire, à l'avant et à l'arrière. Je pars toujours ainsi. A un léger détail près. Maintenant, le panneau fait, au maximum, 50 cm de large (parfois seulement 45), et je creuse un peu pour l'emmanchure, ce qui le réduit à 40 cm, voire moins (37cm après rentrés, une fois les manches cousues, et ça reste très confortable). Et cela part en trapèze, très tôt, avec l'ajout de godets latéraux montant haut.
Là... Ben, ça partait tout droit. Avec les emmanchures, droites, tombant sur les biceps.
Le truc à éviter en XIIIe, même si on fait du pécore. La coupe trapèze XIIIe, qui est vraiment caractéristique... Y a pas.
Tunique de saint François, Assise. Le trapèze est nettement visible. Et même l'ampleur (sachant que saint François était plus petit que sainte Claire...) Et on ne peut pas vraiment parler d'emmanchure droite...

Les manches... Je me rattrape un peu là dessus... Amples en haut. Serrées sur l'avant-bras. J'avais quand même un truc bon (j'avais peut-être pas encore vu sainte Claire, mais j'avais vu Saint Louis, et j'avais commencé à étudier la forme des manches XIIIe. Juste que l'emmanchure n'avait pas la bonne forme et n'était pas au bon endroit. Une broutille...
Ou pas...
Ce qui est marrant, c'est que j'avais été attaquée sur le resserrement sur les avants bras (et l'ampleur en haut) comme n'étant pas XIIIe.
Euh ?
Ben, justement, c'est totalement XIIIe. C'est ce qui est le plus caractéristique du style XIIIe.
Manche faite en deux parties, par souci d'économie de tissu...

Les godets. Là aussi, merci Saint Louis. Voir des godets plissés m'avait fait me poser des questions... Et je me suis rendu compte que les godets triangulaires... N'étaient, à l'origine pas si triangulaires que ça, mais étaient des trapèzes plissés en leur plus petit côté pour donner la forme d'un triangle.
On dirait que j'ai pas raté ça.
En dehors du fait que c'est pas assez long et ample à ce niveau, évidemment.
Parce qu'il n'y a que 3m d'ampleur au sol... Impossible de faire correspondre ça avec les tenues de l'époque... Même sur des représentations de pécore...

Je les avais accumulées les âneries !


En prime, il n'y a qu'une robe. Pas de manteau, pas de surcot. Insortable, en fait !
Le fait de n'avoir qu'une seule pièce fait encore plus pécore (parce que je ne suis plus une jeune fille, chez qui cela peut être toléré). Et du coup, le tissu colle encore moins avec cette vraie misère, qui n'a même pas de quoi s'habiller décemment...
Je rappelle qu'une femme respectable ne sort pas en corps. Sauf si elle n'a pas de sous... Ou si elle va travailler pour en trouver, avec son corps, en gros.
Après, à la campagne...
Différence de statut marquée par le vêtement... La femme de rang supérieur a plus de couches, et une coiffure plus sophistiquée. On remarque aussi les blousages et longueurs. La femme noble se serait-elle déplacée chez la future nourrice ? (Le Régime du Corps, vers 1285, British Library, Londres, ms Sloane 2435, 28v)

Un festival !!!

Je récapitule 

Ce qui ne va pas (erreurs à éviter) pour cette robe supposée être 1214, pauvre :
INCOHERENCE TOTALE entre tissu/statut/couleur/date : qualité qui ne correspond pas au statut, ni à la couleur. Et qui est même rare pour 1214 chez les riches.
Trop courte, trop étroite.
Patron qui n'est pas trapézoïdal dès les épaules. 
Emmanchures trop basses. Emmanchures droites.
Godets insérés trop bas.
Absence de surcot : robe portée seule (trop vieille pour ça, allez, c'est dit !) : indécence, ou indigence ? (Je pense cependant qu'à la campagne, pour du pauvre, ça peut se tolérer)
Mais c'est quoi ces broderies ??? 
Oui ! C'est quoi ces broderies ???

Ce qui va :
Arrière un peu plus long. 
Manches resserrées sur les avants-bras. 
Couleur. 
Godets plissés au sommet.



Le Tentateur et une Vierge Folle, vers 1280. Cathédrale de Strasbourg. De l'ampleur, de l'ampleur, de l'ampleur. Plus on avance dans le siècle, plus on a de tissu. Déjà qu'on en a beaucoup au début du siècle... (Evidemment, replacer selon les statuts, aussi...). En bonne "allumeuse", la Vierge Folle joue à tenter le Tentateur en lui montrant sa taille, quitte à déchirer son surcot. A noter que la Vierge Folle de droite dévoile plus sa taille, y compris sur les flancs, que la Vertu vue plus haut... Coïncidence ?

Ce qu'il aurait fallu faire IMPERATIVEMENT :
Prendre un autre tissu, plus grossier. 
Dans les 180 de haut devant (pour mon 1.82cm...)
4 à 4.50m d'ampleur minimum.
Patron trapézoïdal.
Emmanchures plus ergonomiques.
PAS DE BRODERIES, SCROGNEUGNEU !
Prévoir une seconde pièce. C'est quand même préférable, même à la campagne.
Savoir écouter les bonnes personnes... 

Verdict :
Copie à revoir totalement.
Y a du boulot.